Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Le boulot,
ça me
réussit pas
C'est pas faux
De temps en temps, Dieu embrasse inévitablement la démocratie, de sorte que le temps s'oublie, se précipitant vers le bonheur de l'imagination
Ricane ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

5 Juin 2011 ::

« Amère désillusion »

:: Professorat

Vous avez remarqué ? C’est vrai, je suis un vieux con. C’est venu tout doucement, je m’écoutais parler et puis ça m’agaçait alors je fermais ma gueule. Et puis, sans faire attention, maintenant ça vient tout naturellement.

(« Un inconnu dans la maison », de G. Lautner)


En tant que professeur des écoles en CM2 et également directeur d’école, je cumule non seulement les handicaps, mais aussi l’immense privilège d’accompagner à chaque fin d’année, durant une demi-journée ou une journée, les élèves qui quitteront cet été le primaire pour le secondaire, afin de leur faire visiter et découvrir le futur collège qu’ils chériront, dans lequel ils prendront leurs premières heures de colle, leurs premières exclusions temporaires, et dans lequel ils fumeront leur première clope, voire prendront leur premier fix joint.

J’y croise d’ailleurs généralement pas mal de mes anciens élèves dont les réactions sont aussi diverses qu’amusantes, en fonction de leur développement cérébral.

Il y a ceux qui me saluent, ceux qui me sourient et viennent me parler, voire me sautent presque dans les bras pour certains d’entre eux. Certains me tiennent des conversations de préadolescents tout à fait équilibrés lancés sur la route d’une adolescence sans (trop d’) histoires : ils me parlent de leurs profs, de leurs notes, de leur vie, du bon vieux temps dans ma classe (eh oui je cumule aussi le handicap d’être une star, c’est très difficile à vivre, il faudra que j’en parle à Closer et à Paris Match, tiens !)

Il y a ceux qui font semblant de ne pas me voir, c’est bien sûr un grand classique. Selon mon humeur, le temps dont je dispose, et le souvenir que j’ai du morpion en question, je m’amuse éventuellement parfois à lui adresser un « bonjour [prénom] ! » tonitruant, pour le faire rougir ou lui foutre la honte devant ses potes.

Et puis tout en bas de la chaîne (je n’ose dire alimentaire), il y a ceux qui gloussent comme des dindons, ou devrais-je dire celles qui gloussent comme des dindes, car je regrette d’avoir à dire qu’il s’agit invariablement de filles :
- Eh regardez les filles, y’a draleuq qui est là !
- Hi hi hi hi hi !
- Attends, trop la honte, faut pas qu’il me voie ! T’es grande toi, planque moi !
J’ajoute bien entendu que tout cela est vociféré à 200 décibels, de sorte que même un sourd profond l’entendrait à un kilomètre. Bref…

Or donc, une fois que je m’en revenais tout guilleret en début d’après-midi pour récupérer mes élèves après une matinée de visite et un repas au self pour habituer leur estomac à la nouvelle tambouille merdique qu’on allait leur servir pendant 4 ans (et plus si affinités), je me retrouvai bloqué par le portail fermé.
Il est vrai qu’il n’était pas encore l’heure. Je renonçai très rapidement à sauter le portail qui était fort haut, d’autant que de nombreux anciens élèves n’auraient pas manqué d’observer cet exploit sportif de la cour intérieure. Je renonçai également à héler le pion qui se prélassait à l’autre bout de la cour, et je décidai d’attendre qu’on vienne m’ouvrir.

Je n’étais pas seul, enfin pas tout à fait seul, devant ce portail. Il y avait aussi une jeune adolescente, probablement une externe qui était arrivée en avance. Elle lisait un livre de poche, assise sur l’herbe, adossée au grillage. Elle pouvait être en 4ème ou en 3ème, en apparence.
N’ayant rien d’autre à faire, je l’observai discrètement, non pas par pédophilie mais plutôt par désœuvrement, et en quelque sorte par curiosité sociologique.

Elle ne portait pas de mini-jupe ras la touffe, mais simplement un jean et un sweat shirt.
Elle n’était maquillée ni à la truelle, ni comme une voiture volée.
Elle ne fumait pas.
Elle n’avait pas la gueule recouverte de piercings, ni des boucles d’oreille lui faisant pendre les lobes auriculaires jusqu’au menton.
Elle n’écoutait pas de Rn’B à tue tête dans un mp3 de merde.
Elle ne mâchait pas un chewing-gum immonde de 5 cm de diamètre, aux fruits exotiques, avec la gueule grande ouverte et une vue plongeante sur ses amygdales.
Elle n’était pas en train de tapoter fiévreusement sur le clavier, ou plutôt l’écran (oui, c’est vrai, je retarde) de son téléphone portable.
Elle n’était pas non plus avec le dit téléphone à l’oreille en train de parler à une "coupine" en faisant profiter tout le quartier de sa syntaxe approximative entrecoupée de « z’y va ! », de « ça s’fait pas ! » et de « trop pas ! »
Elle lisait son bouquin, en silence.

Je fus, comment dire, saisi, ému par ce spectacle qui devrait être habituel, oui, j’en ai conscience ! Mais justement, parce qu’il est devenu tout sauf habituel, j’avoue que je fus touché au plus profond de moi-même par cette scène émouvante, que cela remit en moi une lueur de positivisme. Oui, j’ose le dire, cela me redonna un bref instant foi en l’humanité, car je me dis : « Mon Dieu, s’il en existe encore des comme ça, alors non, le monde n’est pas encore perdu ! Oui, il y a encore de l’espoir ! »

Cependant que je succombais au bonheur d’un humanisme retrouvé, un jeune garçon, un demi-pensionnaire qui était donc dans la cour, de l’autre côté du grillage, s’approcha de la merveilleuse demoiselle sus-décrite, en catimini, de toute évidence dans l’intention de lui faire une « blague ». Il arriva dans son dos et lança un : « Bouh ! » Ma foi, l’onomatopée fut tout sauf tonitruante, et fut même tellement timide que la créature idéale ne sursauta même pas.
En revanche, elle se retourna, et hurla :
- Putain, même pas tu m’parles gros bâtard, j’m’en bats les couilles de ta gueule espèce d’enculé d’ta mère !


Snif…

draleuq, 19h31 :: :: :: [5 lettres de suicide]