Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Je suis
fait comme
un rat !
Eh
ouais
Etrangement, l'ignorance décroche joyeusement le règne animal. Par là même, la perfidie s'oublie, se précipitant vers le secret de l'individualisme
Sacrote ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

26 Mai 2012 ::

« Brigade Spéciale de Répression de l'Ecole Buissonnière - 4 »

:: Professorat

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte quatre :
1. Brigade Spéciale de Répression de l'Ecole Buissonnière - 1
2. Brigade Spéciale de Répression de l'Ecole Buissonnière - 2
3. Brigade Spéciale de Répression de l'Ecole Buissonnière - 3
4. Brigade Spéciale de Répression de l'Ecole Buissonnière - 4


Cette époque est désaxée.
W. Shakespeare ("Hamlet")


Flash back : une filature à haut risque

C’était donc il y a quelques années, par un matin d’hiver. Nous avions hérité il y a peu d’un charmant enfant de CM2 du nom de Ryan, qui avait été retiré à sa famille et mis dans un foyer, et qui avait été retiré de son école d’origine car il séchait les cours pour aller traîner avec les dealers de son quartier.

Ce matin-là, j’étais de garde d’accueil dans le hall de l’école, et j’avais un lumbago, je m’en souviens très bien car c’est le seul que j’ai eu de ma vie. Malheureusement, le détail du lumbago allait avoir une importance toute particulière, comme vous allez le découvrir.

Le jeune Ryan était accompagné d’un éducateur qui avait la particularité d’être handicapé : il marchait avec une béquille et avait une jambe raide. De mon regard perçant, je remarquai immédiatement que Ryan et son éducateur s’étaient heurtés durant le trajet. L’éducateur continuait d’ailleurs de ce pas à l’enguirlander, tandis que Ryan avait sa tête renfrognée des mauvais jours, et ceci n’était guère pour me plaire.
Lorsqu’il eut fini de sermonner le gamin, l’éducateur le planta dans le hall et sortit ensuite sans se retourner, ne remarquant pas (ou faisant semblant de ne pas remarquer) que l’autre lui avait emboîté le pas pour ressortir de l’école et partir en sens inverse.
Cet exemple illustre d’ailleurs à merveille qu’être handicapé n’empêche nullement d’être con.

Mais revenons à nos moutons : ma réaction se devait d’être immédiate. En, temps normal, je l’aurais hélé et lui aurais intimé l’ordre de rentrer dans l’école séance tenante. Et s’il avait eu le malheur de ne pas obtempérer, voire le culot de partir en sprint en espérant me semer, j’aurais mis moins de 50 mètres à lui mettre la main au collet et à le ramener par la peau des fesses.
Car aucun de ces nabots, même le plus véloce, ne pouvait prétendre me battre au cent mètres, et je peux d’ailleurs encore m’enorgueillir de cela aujourd’hui, ce qui n’est pas le cas de tout le monde hu hu hu… Profitons-en, cela ne durera pas, hélas.
Heureusement d’ailleurs, cette compétence ne me sert pas tous les jours, la situation n’est pas si désespérée.
Mais ce jour là, en l’occurrence, elle m’aurait bien servi. Et comme nous l’avons vu plus haut, c’était précisément le jour où j’avais un lumbago.

Le connaissant un peu, je me doutais que si je l’appelais, il partirait en courant, et vu mon pitoyable état digne de la maison de retraite d’en face, je n’étais pas près de le revoir. Je résolus donc de le filer discrètement, et de réussir à marcher suffisamment vite pour le rattraper et lui mettre la main au collet. Je n’eus le temps de prévenir personne, et me voici à ses trousses. Mais le bougre avait littéralement le feu au cul : il ne courait certes pas, mais marchait d’un pas très décidé. J’accélérais du mieux que je pouvais, sans faire de bruit pour ne pas qu’il se retourne, mais je ne me rapprochais de lui que tout doucement et j’étais déjà à 200 mètres de l’école, serrant les dents sur mon impression de semer une vertèbre lombaire à chacun de mes pas.

Attention ! Chien enragé !

Enfin, à 300 mètres de l’école et après des efforts surhumains, je lui posais une main ferme sur l’épaule. Je m’attendais à une réaction pas piquée des vers, mais j’étais encore loin du compte !
Déjà sévèrement ravagé en temps ordinaire, ce brave Ryan fut en plus, surpris et effrayé d’être ainsi happé en pleine rue, ce qui peut se comprendre.

Dès qu’il me vit, il sombra littéralement dans une crise de fureur incoercible : « Enculé de ta mère ! Espèce de fils de pute ! Sale bâtard ! Lâche moi ! T’as pas le droit de me toucher ! Tu m’connais même pas, lâche moi bâtard ! » Tout en me servant ces mots savants, cet enragé se débattait, me balançait des coups de pieds dans les tibias, des coups de poings dans les côtes. Fort heureusement, il n’était pas particulièrement grand pour son âge et je réussis, avec mon allonge, à me mettre à distance de lui en le plaquant à bout de bras contre le grillage d’une maison qui bordait le trottoir sur lequel je l’avais alpagué. Mais il continuait à essayer de m’atteindre, les coups continuant à fendre l’air désormais vide de mon corps meurtri.

J’attendis d’abord qu’il se calme, estimant qu’il ne disposait plus de son autocontrôle. Mais trois minutes après, il était à peine moins vigoureux et les insultes fusaient toujours avec autant de prodigalité. Quant à moi, je commençais vraiment à souffrir le martyre avec mon putain de dos, ce qui n’améliorait pas, loin s’en faut, l’exaspération qui était la mienne de me faire traiter de tous les noms par un branleur de dix ans sans pouvoir répliquer.
Ce n’est pas ma chemise en effet, mais toute ma penderie, que j’aurais donné pour pouvoir lui mettre une fois, rien qu’une fois ma main à travers la gueule. Vous savez, une de ces tartes à cinq doigts salvatrices qui vous remettent les neurones en place en vous dévissant la moitié de la tête. Une de ces paluchées aux vertus sédatives qui vous laissent sur la figure une empreinte rouge plus qu’amplement méritée…

Mais la petite voix était là qui me disait : non non non non, ne fais pas ça mon ami, tu te feras peut-être un grand plaisir sur l’instant, mais tu le regretteras amèrement… Car outre mes principes – ici sévèrement mis à mal - au milieu de ses obscènes imprécations, une de ses phrases ne m’avait pas échappé et résonnait en moi comme un avertissement : « t’as pas le droit de me toucher ».
A l’évidence, ce n’est pas le genre de chose qu’il avait pu apprendre tout seul. Tenez, moi par exemple, il ne me serait pas venu à l’idée, à son âge, de dire ça à la morue ou à mon père quand elle/il venait de me mettre une trempe. Je pensai à ce flic de 50 ans au bout du rouleau, que j’avais vu une fois à la télé, et qui disait que quand il chopait un gamin de 10 ans à faire des conneries dans la rue et qu’il avait le malheur de le tutoyer (il avait quand même l’âge d’être son petit-fils, précisait-t-il à juste raison), le morveux lui disait : « z’y va, t’as pas l’droit d’me tutoyer ! »

D’autre part, il est de notoriété publique que ce n’est pas parce que des parents sont reconnus totalement incapables, au point de se voir retirer la garde de leurs enfants, qu’ils ne porteront pas plainte contre un instit’ qui, dans un moment d’exaspération, a eu le malheur de mettre à leur chérubin la tannée dont ils auraient dû eux-mêmes se charger depuis fort longtemps… Au contraire, ce sont précisément ces mêmes cas sociaux qui manifesteront la plus grande promptitude à se rendre au commissariat pour s’offusquer du comportement indigne de cet enseignant. Faut dire qu’ils connaissent souvent bien les lieux et s’y sentent parfois pour ainsi dire comme chez eux, puisqu’il leur est fréquemment arrivé d’y dormir…

Un coup de main providentiel

Toutes ces réflexions me menaient à la même conclusion : il ne fallait pas que je cède à la légitime tentation de lui mettre une torniole.

Mais en attendant, je n’étais pas plus avancé. Car même s’il avait un peu cessé de se débattre, sans doute épuisé par ce déploiement d’énergie, il refusait catégoriquement de se laisser ramener à l’école et s’accrochait au grillage comme une bernique à son rocher.
En temps normal, je l’aurais pris sous le bras et ramené de force… Mais dans mon état, il fallait se rendre à l’évidence, je n’y arriverais jamais.
J’avais bien mon téléphone portable, mais je ne pouvais pas téléphoner au dirlo, le dirlo c’était moi…

C’est là que passa sur le même trottoir le grand-père d’un de mes élèves, que je connaissais bien car il l’amenait tous les jours à l’école. En désespoir de cause, je lui expliquai rapidement mon embarras et lui demandai de me prêter main forte, ce qu’il accepta bien volontiers.
Bien évidemment, au moment où il se sentit embarqué par plus fort que lui, Ryan recommença à se débattre, à crier, et du coup c’est le pauvre petit grand-père qui s’en prit à son tour plein son grade.
Je le vis rougir de colère et faillis espérer secrètement qu’il lui mette la trempe que je ne pouvais pas lui mettre, mais il se contint lui aussi, avec une admirable abnégation, et dit seulement :
- Tu sais mon gars, tu as l’âge de mon petit-fils, et je peux te dire que lui, il n’aurait pas intérêt à me parler comme tu le fais-là !
- Comme je vous comprends ! lui dis-je dans un souffle.

Je songeai avec amusement que le comble serait que les flics passent par là et qu’ils nous prennent pour des kidnappeurs d’enfants…

Enfin, au bout d’une éternité, nous passâmes les portes de l’école. J’étais de classe ce jour-là et n’eus d’autre ressource que de le garder avec moi en cours.
Il refusait de rester assis et allait vers la porte à chaque fois que je le lâchais. Je fermai donc la porte à clef. Pendant cinq minutes au moins, il essaya de l’ouvrir quand même. Je lui dis qu’il perdait son temps, qu’elle était fermée à clef. Il sortit alors de sa poche des clefs, sans doute celles de chez lui, et les essaya une à une dans la serrure, pendant de longues minutes. Les élèves étaient morts de rire, faut dire qu’il y avait de quoi !
Puis finalement nous l’oubliâmes et nous mîmes à travailler… Jusqu’au moment où :
- M’sieur ! Regardez ! Ryan il dort devant la porte !

Epilogue

Peu après cette mésaventure, je téléphonai tout d’abord au foyer pour expliquer l’incident et pour leur demander si leurs éducateurs ne pourraient pas être un peu plus vigilants par rapport à ce gamin. Voici ce qu’on me répondit :
- Vous savez, tous les éducateurs vous le diront : un gamin qui veut fuguer réussira toujours à fuguer. Nous ici ça nous arrive tous les jours, on est habitué et surtout très bien assuré ! Ca fait partie de la prise en charge éducative, s’ils veulent se barrer on les laisse se barrer, et après quand on les récupère, on travaille ça avec eux.

Voyant qu’il n’y avait rien à attendre de ce côté, j’appelai ensuite mon vénéré chef l’inspecteur pour lui faire part du problème, du risque élevé de récidive (la Loi Dati de rétention de sûreté n’existait pas encore à l’époque), et pour lui demander conseil.
Voici ce qu’il me répondit :
- Eh bien monsieur Draleuq, je vous parlerai sans ambages : non seulement votre responsabilité est engagée si cet élève fugue et qu’il lui arrive quoi que ce soit dehors, mais elle est même d’autant plus engagée que vous êtes parfaitement au courant qu’il est susceptible de fuguer et que vous venez d’en porter témoignage par ce coup de fil. Vous êtes donc sensé prendre toutes les dispositions nécessaires pour l’empêcher de s’enfuir à nouveau.
- Bien. Merci de votre aide. Je vous dis à bientôt, je vous verrai quand vous viendrez en tant que témoin à mon procès en correctionnelle.

Copyrat draleuq 2008

draleuq, 17h07 :: :: :: [7 insultes scandaleuses]