Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Je vais te
ratiboiser
la colline !
Ta
gueule
De temps en temps, l'esprit embrasse atrocement son destin. Ainsi, la mort s'oublie en atteignant la fin des sens
Confunius ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

31 Janvier 2013 ::

« Opération Chariot - 3 : diversion et approche »

:: Histoire contemporaine, 1942



Bombardement de "diversion" :

A 23 h 30 commence le bombardement de diversion. Pour Lord Mountbatten, le concepteur du plan, le succès de toute l'opération dépend en grande partie de la réussite de ce bombardement. En effet, il doit attirer vers le ciel les yeux des observateurs de DCA allemands et permettre à la flottille de passer à leur nez et à leur barbe.
Lors des conférences préparatoires, le "Bomber Command" de la Royal Air Force avait fait clairement comprendre qu'il n'était pas très chaud pour ce travail. Newman, lui-même, avait dit à un de ses proches : "je te parie tout ce que tu veux que le bombardement de diversion ne marchera pas."
A l'instar de Dönitz, il ne savait pas, lui non plus, à quel point il avait raison !
Le 16 mars 1942, suite à des bombardements qui avaient fait de nombreuses victimes civiles en territoire occupé dans les mois précédents, Winston Churchill avait ordonné à la R.A.F., par humanité, de ne bombarder "que des objectifs militaires clairement identifiés".
Dans le même temps, parce que les pertes d'avions devenaient préoccupantes face à la "flak" allemande, les bombardiers avaient également reçu l'ordre de ne plus descendre en dessous de 2 000 m. d'altitude.

Photo aérienne prise par l'aviation américaine lors d'un bombardement de jour sur le port de St Nazaire. On distingue bien l'entrée sud à droite, et le bassin à flot de Penhoët à gauche.


Or, comme nous l'avons vu, le temps s'était dégradé durant la journée du 27 mars au point que de gros nuages d'orage, très bas, obscurcissaient le ciel au-dessus de Saint-Nazaire.
Mais bien évidemment, on avait maintenu la mission, et pour cause !
Donc, pour respecter leurs ordres, les 62 bombardiers de la R.A.F. tournent pendant une heure dans le ciel de St Nazaire, une durée importante pour un bombardement, et seuls trois d'entre eux réussissent à lâcher un chapelet de bombes, soit une trentaine de projectiles en tout, une misère pour un raid de cette envergure. Les Forges de l'Ouest, sur le port, sont notamment touchées.

Le Capitaine Mecke, commandant de la "flak" (DCA) sur tout le secteur, suit les étranges évolutions des bombardiers sur l'écran du radar, de son PC de St Marc, et trouve cela tellement bizarre qu'il commence à se demander quel tour de cochon les tommies sont en train de lui jouer !
Ceci n'est guère étonnant d'ailleurs : mon grand-père, qui venait de fêter ses 18 ans et qui avait hélas déjà une certaine expérience des bombardements de nuit, se trouvait alors aux abris, engoncé dans un corset de plâtre suite à une mauvaise chute sur le dos, et jugea également "très bizarres" à la fois la durée de l'alerte, et la quantité anormalement faible d'explosions de bombes.
Rien de surprenant, dès lors, à ce que le Capitaine Mecke téléphone aux chefs de ses trois groupes de DCA à Kerlédé, à Villès-Martin et à Saint-Nazaire, et leur demande "d'être très vigilants, particulièrement du côté du fleuve".

On voit donc que le bombardement de diversion fut contre-productif, puisqu'au lieu de détourner la vigilance des Allemands vers le fleuve, il ne fit au contraire que la renforcer.
Seul point positif : la batterie de DCA de Kerlédé tire inconsidérément sur les bombardiers et gaspille ses munitions, de sorte que quand elle reçoit, plus tard dans la nuit, l'ordre d'ouvrir le feu sur la flottille, elle est à court d'obus et ne peut être ravitaillée, par camions, que beaucoup trop tard.

A gauche : Kerlédé : trois blockhaüs pour canons de flak, ceux-là même qui se trouvèrent à court de munitions après avoir fait un peu trop de zèle contre le raid aérien de diversion. Ils sont aujourd'hui situés dans un square et recouverts de terre et de gazon. Seule la butte du milieu laisse encore voir une façade de bunker, les autres sont totalement ensevelies, ce qui coûtait sans doute moins cher que de les démolir.
A droite : Cette façade tarde à disparaître, malgré l'avis de démolition placardé dessus. Kerlédé est aujourd'hui un quartier HLM. (photos draleuq)


Les aviateurs qui participent à ce raid de diversion n'ont bien sûr aucune connaissance du commando qui se prépare. Lorsqu'ils l'apprendront par la suite, certains d'entre eux diront que s'ils avaient su ce qui se tramait, ils n'auraient pas hésité une seconde à bombarder la ville en piqué au mépris de leur sécurité.
Mais pour l'heure, ils n'en savent rien, et à 0 h 30, la visibilité étant de plus en plus mauvaise, le chef d'escadrille décide de jeter l'éponge : les bombardiers rentrent à leur base.
Après la guerre, le lucide capitaine Mecke dira que si le bombardement s'était poursuivi, les commandos auraient probablement atteint tous leurs objectifs sans encombre, même les secondaires...

Le "comité d'accueil" :

Profitons de ce bombardement de diversion raté pour faire une petite pause dans la chronologie de l'opération et pour décrire les forces allemandes qui se préparent à accueillir les "raiders".

Saint-Nazaire est le siège d'une base sous-marine qui n'est pas encore terminée, mais dont 9 alvéoles sont déjà opérationnelles. Ceci additionné à l'importance de la cale Joubert fait de ce port une clé de voûte du Mur de l'Atlantique, et en tant que tel, un des endroits les mieux défendus des côtes européennes.
Les Britanniques se jettent dans la gueule du loup, ils le savent.

Dispositif allemand de flak et d'artillerie navale autour de St Nazaire.


- La flak, tout d'abord, terme allemand désignant la DCA, c'est-à-dire les canons anti-aériens semi-automatiques tirant des obus de petit et moyen calibre à une vitesse dépassant largement les 100 coups à la minute. Mais il faut souligner que même si les canons de flak sont destinés prioritairement à abattre des avions, ils sont potentiellement tout aussi efficaces sur des cibles flottantes. La flak autour de St Nazaire est intitulée "22ème brigade de flak navale", et se trouve sous le commandement du capitaine Karl-Conrad Mecke, dont nous avons déjà parlé, et qui a son PC à Saint-Marc.
La 22ème brigade est divisée en trois bataillons :
- à Villès-Martin se trouve le 809è bataillon, sous les ordres du capitaine Lothar Burhenne, qui sera le premier à repérer la flottille anglaise, comme nous le verrons plus tard.
- à Kerlédé se trouve le 705è bataillon, sous les ordres du capitaine Koch. Cette batterie, comme nous l'avons vu, tirera avec un peu trop de zèle sur les avions du raid de diversion et se trouvera à court de munitions au moment où la flottille britannique passera devant elle.
- à Saint-Nazaire même, enfin, se trouve le 703ème bataillon, sous les ordres du capitaine Thiessen. La plupart des pièces du port se trouvent dans des blockhaüs, ou dans des tourelles fortifiées montées sur les toits des usines et des entrepôts.
La flak totalise 43 pièces de 20, 37 et 40 mm, 4 projecteurs géants de 150 cm, ainsi qu'un projecteur de 60 cm pour chacun des canons.

A gauche : Canon flak 30 de 20 mm, 120 coups/mn.
A droite : Canon flakvierling, quadruple flak 38 de 20 mm, 800 coups/mn.
(Musée des Blindés de Saumur, photos draleuq)


- L'artillerie navale, ensuite, intitulée "280 ème bataillon d'artillerie navale", est sous les ordres du Capitaine Edo Dieckmann, dont le PC se trouve à Chemoulin. Elle comprend :
- 28 canons de 75 mm, 150 mm et 170 mm, répartis sur les batteries de la Pointe et du Fort de l'Eve, et celles de la Pointe et du Fort de Chemoulin.
- Une batterie de canons de 240 mm sur rails stationnée à La Baule, à 15 km de Saint-Nazaire (donc largement à portée, elle aussi)
- 4 canons de 75 mm situés au Pointeau, à St Brévin, sur la rive sud de la Loire.


A gauche : La pointe de Chemoulin, où se trouvait une batterie de 75, ainsi que le poste de commandement du Capitaine Edo Dieckmann, chef de l'artillerie navale du secteur. Aujourd'hui encore, sur le site du fort de Chemoulin (XIXème siècle), se trouve le sémaphore, toujours en activité, où l'alerte fut donnée.
A droite : A la pointe de l'Eve, deux des trois blockhaus de l'artillerie navale, plus les vestiges d'un quatrième emplacement de tir entre les deux, entouré d'un talus semi-circulaire d'au moins 2 m. de haut. Une drague passe au même moment dans le chenal qu'elle est en train de nettoyer. La proximité entre le chenal et la rive nord avec ses batteries de canon (parfois pas plus de 100 m.) montre bien pourquoi les Anglais ne pouvaient pas passer par celui-ci. (photos draleuq)



A gauche : Le fort de l'Eve, autre ancien fort militaire de pierre du XIXème construit à flanc de rocher, au bout de la Pointe de l'Eve. Il fut bien entendu investi par les Allemands.
A droite : A l'arrière de la Pointe de l'Eve, une partie de l'important réseau de blockhaus comprenant sans doute un poste de commandement et des postes d'observation, de même que des pièces de vie pour les artilleurs. Aujourd'hui, une partie est utilisée par la voirie municipale, l'autre partie est abandonnée à la végétation.
(photos draleuq)


- Le commandement du port est assumé par le Capitaine Kellermann, qui est en permission la nuit du commando et ne rentrera que le lendemain. A sa disposition, des gardes pourvus d'armes légères et de mitrailleuses, mais assez peu aguerris, ainsi que les travailleurs de l'organisation para-militaire Todt qui participent à la construction des dernières alvéoles de la base sous-marine, et qui sont tous capables de tenir un fusil, même s'ils ne sont pas non plus aguerris.

A sa disposition également, les navires de guerre stationnés au port de St Nazaire :
- Dans le bassin de St Nazaire se trouvent 5 patrouilleurs de défense du port, 2 remorqueurs (le "Pornic" et le "Champion"), 5 dragueurs de mines de la 16ème escadrille.
- Dans le bassin de Penhoët se trouvent 5 autres dragueurs de mines de la 42ème escadrille.
- Dans la forme-écluse Joubert, en cale sèche, se trouvent deux pétroliers ravitailleurs (le "Passat" et le "Scheldstadt")
- Ancré dans l'estuaire et juste dans la trajectoire prévue par les Anglais, se trouve le "Sperrbrecher 137", un navire très robuste destiné à déblayer les mines, mais surtout puissamment armé, notamment d'un redoutable canon de 88 mm.

La majorité des bateaux à quai au port de St Nazaire ont au moins une partie de leur équipage à bord. Nous verrons notamment que des tireurs situés sur les pétroliers ravitailleurs harcèleront les commandos à terre, de même que les équipages des dragueurs de mines improviseront une contre-attaque sur le flanc des raiders.
En revanche, lors de l'approche de la flottille anglaise, nous verrons aussi que le PC du port se montrera assez incrédule envers les avertissements des observateurs côtiers de la flak, et hésitera longtemps avant de donner l'ordre d'ouvrir le feu, ce qui fera gagner du temps aux Anglais.

- Les sous-marins de la 7ème flottille, sous le commandement du Lieutenant Sohler. Il y en a 9 à quai sous les alvéoles de la base sous-marine la nuit du raid, mais leurs équipages sont squelettiques.

- L'infanterie, enfin : le 679 ème régiment d'infanterie, stationné à La Baule, n'est pas bien entendu en état d'alerte, mais peut se mobiliser en quelques heures.

Au total, on estime que 2 000 Allemands sont presque immédiatement en état de se battre, et qu'ils peuvent amener jusqu'à 5 000 hommes supplémentaires sur le théâtre des opérations dans les heures qui suivront l'alerte.
Face à cela, les britanniques ne sont que 611, dont seulement 257 hommes doivent être débarqués.
Dans ces conditions, il est bien entendu vital pour les Anglais de retarder l'alerte le plus possible, d'agir avec rapidité, car plus le temps passe, plus les mâchoires du piège mortel se refermeront sur eux, avec l'arrivée de troupes allemandes de plus en plus nombreuses... et de plus en plus expérimentées.

Gagner du temps :

Mais reprenons donc le cours de la progression de nos intrépides Britanniques.

A 0 h 30, heure de la fin du raid aérien de diversion, ils passent juste à côté de la silhouette fantomatique de l'épave du Lancastria, paquebot Anglais coulé le 17 juin 1940 dans des conditions tragiques, durant la grande débâcle, et qui avait entraîné 4 500 soldats Britanniques dans la mort.
Nul doute que cette vue ne fait que renforcer la détermination des raiders.

A 0 h 45, ils glissent à portée de vue de la batterie de la Pointe St Gildas, mais ne sont pas découverts.

Vers 1 h 00, c'est au tour du Lieutenant A.R. Green, pilote de la MGB ouvrant la voie pour le Campbeltown, de donner la mesure de son talent. Dans cette zone, il y a moins d'un pied d'eau sous la quille du vieux destroyer. La vitesse de la flottille a d'ailleurs été réduite à un peu moins de 10 noeuds, car le tirant d'eau du Campbeltown est moins important à cette allure qu'à grande vitesse.

Tout dépend de Green : si le destroyer derrière lui s'échoue, la mission perd son navire bélier, sa principale force de frappe.
A deux reprises, le Campbeltown talonne sur la vase. La deuxième fois, sa vitesse se réduit même de moitié, jusqu'à 5 noeuds, et il vibre de toutes ses tôles. Le capitaine Beattie fait donner toutes les machines pour le dégager. Ouf. C'est passé.

Après guerre, les pilotes du port de St Nazaire, bien placés pour savoir à quel point la Loire peut être redoutable, et après avoir pris connaissance des détails du raid, diront que "le pilotage du Lieutenant Green est sans précédent dans l'histoire du port". Il fut d'ailleurs décoré de la distinguished service cross.

Au même moment, selon plusieurs sources convergentes, une deuxième vague de bombardiers anglais passe au dessus de St Nazaire. Ils sont beaucoup moins nombreux (une source dit que certains d'entre eux se seraient trompés de cap à cause du mauvais temps) et ne lâchent plus aucune bombe. Ils sont juste sensés attirer les projecteurs vers le ciel.

Mais à Saint-Marc, le capitaine Mecke est de plus en plus suspicieux. Nous avons déjà vu qu'à minuit, il avait téléphoné à ses batteries pour leur demander de surveiller le fleuve.
A 1 h 00, il ordonne à ses batteries de cesser le feu (c'est déjà trop tard pour la batterie de Kerlédé, à sec), d'éteindre les projecteurs, et d'être vigilants face à un éventuel parachutage, ou à une attaque par le fleuve !

A une heure non précisée, mais située entre 1 h 00 et 1 h 15, le capitaine Lothar Burhenne, commandant de la batterie de flak de Villès-Martin, aperçoit le premier dans ses jumelles une masse sombre qui s'avance sur le fleuve. Aussitôt, il téléphone au PC du port. Voici ce qu'on lui répond : "Occupez-vous de ce qui vous regarde. Vous feriez mieux de surveiller le ciel que le fleuve !" Il téléphone tout de même à son chef, Mecke, pour le prévenir. Et pendant ce temps-là, les Anglais avancent !

A gauche : Le fort de Villès-Martin, lui aussi ancienne bâtisse militaire de briques du XIXème siècle, fut renforcé par les Allemands, qui lui ajoutèrent des bunkers de béton (à gauche). C'était le site du 809è bataillon de DCA commandé par le Capitaine Lothar Burhenne qui repéra le premier la flottille britannique.
A droite : emplacement de DCA du 705ème bataillon, à Kerlédé. (photos draleuq)


A 1 h 15, peut-être est-ce lié à une vigilance accrûe par le coup de fil de Burhenne, le guetteur du sémaphore de St Marc repère la flottille à son tour, mais se montre beaucoup plus précis : il signale "environ 17 bateaux". Le temps de prévenir Mecke, c'est à 1 h 20 que le PC du port est à nouveau appelé :

- Attendez-vous des bâtiments ?
- Non !
- Alors attention, danger de débarquement !


Cette fois, l'alerte est donnée. A Chemoulin, le capitaine Edo Dieckmann se précipite dans son PC et fait préparer ses pièces d'artillerie navale. Mais les Anglais sont déjà arrivés au niveau de la pointe de Villès et ont dépassé l'endroit où ils auraient été la cible facile des tirs de gros calibre.

Entre temps, les commandos ont gagné leurs postes de combat. Ils sont allongés sur le pont des navires, en silence, derrière les tôles de blindage sensées les protéger. Ils retiennent leur souffle et savent que chaque seconde gagnée est bonne à prendre.

A 1 h 22, tous les projecteurs s'allument. La colonne de bateaux est illuminée, particulièrement le Campbeltown. Quelques rafales sporadiques claquent, hésitantes. Mais sa silhouette et son pavillon allemands retiennent encore les défenses du port, qui toutefois émettent des signaux lumineux en provenance de deux postes, dont un à bord du Sperrbrecher 137, ancré juste sur le trajet du raid. Ils demandent à la flottille de s'arrêter immédiatement.

C'est au tour du maître timonier Pike, à bord de la MGB, d'entrer en scène. Il sera décoré de la distinguished service medal. C'est un spécialiste des signaux, et il est en possession d'un livre de transmissions saisi sur un torpilleur allemand lors d’un raid en Norvège.
"Urgent... Deux bâtiments avariés au cours d'un engagement demandent à entrer dans le port conformément aux ordres reçus... J'ai encore quelque chose à vous dire..."
Le PC du port se laisse bluffer : il appelle Mecke pour lui dire que ce sont bien des bâtiments allemands et qu'il ne faut pas tirer.
Mais le Sperrbrecher transmet toujours. Pike répond sans se démonter :
"Avons blessés à bord... Demandons ambulances..."

Les batteries ouvrent à nouveau un feu hésitant, mais rejoint progressivement par les obus lourds de l'artillerie navale en provenance de la pointe de l'Eve et de Chemoulin. Sur le Campbeltown, on hisse le pavillon international des navires pris sous le feu ami.
"Il y a méprise, vous tirez sur navires amis..." transmet Pike de la canonnière.

Il est 1 h 27, les Anglais viennent de gagner 5 nouvelles et précieuses minutes, bien plus qu'ils ne l'espéraient, et ils ne sont plus qu'à 1 500 mètres de l'objectif. Mais le bluff ne peut pas durer davantage : après tout, des navires allemands se fussent arrêtés au premier coup de semonce.
Du port, Mecke et Dieckmann reçoivent l'ordre d'ouvrir le feu de toutes les batteries disponibles.

Ryder ordonne à tous les navires de riposter. Sur le Campbeltown, Beattie sonne la cloche, fait descendre le pavillon allemand, hisser le "white ensign", et fait accélérer son navire à sa vitesse maximale, 20 noeuds. Il est aussitôt imité par les autres bateaux de la flottille.

Il est 1 h 28. L'heure de l'ouragan de feu.

Le "white ensign", célèbre pavillon de la Royal Navy, utilisé depuis le XVIème siècle.

draleuq, 09h07 :: :: :: [0 déclaration infondée]

30 Janvier 2013 ::

« Opération Chariot - 2 : le voyage aller »

:: Histoire contemporaine, 1942




Première nuit :

C'est donc l'après-midi du 26 mars que la flottille quitte le port de Falmouth, situé à 750 km de son objectif.
A peu près au même moment, à Saint-Nazaire, l'Amiral Dönitz, alors commandant en chef des sous-marins allemands, et qui remplacera un an plus tard l'Amiral Raeder en tant que commandant en chef de la Kriegsmarine, est en tournée d'inspection à Saint-Nazaire, siège d'une importante base sous-marine.
- Qu'avez-vous prévu au cas où les Anglais attaqueraient le port ? demande-t-il au lieutenant Sohler qui commande la 7ème flottille de sous-marins, basée à St Nazaire.
- Une telle éventualité fait l'objet de mesures incorporées dans un plan d'alerte, mais on la considère comme extrêmement improbable.
- Je n'en suis pas si sûr, répond Dönitz.
Il ne savait pas alors à quel point son intuition était exacte !

En attendant, la flottille adopte un déploiement imitant la recherche anti sous-marine afin de tromper d'éventuels avions de reconnaissance allemands. On n'a rien laissé au hasard : les commandos qui sont sur le pont des navires ont reçu des pulls blancs et des duffel coats afin qu'ils soient pris pour des marins.

La "formation anti sous-marine" adoptée par la flottille durant le trajet aller pour tromper l'ennemi
(illustration tirée de la BD "Objectif St Nazaire" de J. Gille et JP. Lucas, éd. Presse Océan)


Le voyage de nuit se passe sans encombre, pendant que la flottille double la péninsule bretonne et met le cap sur le Golfe de Gascogne, toujours pour tromper l'ennemi et lui faire croire qu'elle se dirige vers le sud.
A bord, les commandos fourbissent leurs armes, piochant dans des caisses de raisins secs tenues à leur disposition, graissent les vitres des navires pour les rendre moins brillantes et moins repérables. Dans une des vedettes, il y a même un énorme jambon qui pend et chacun peut s'y découper une tranche quand il le souhaite.

Le U 593 :

A l'aube du 27 mars, la flottille hisse pavillon allemand et change brusquement de direction, mettant cap à l'est. Il est 7 h 00.
Aussitôt après, premier imprévu, et de taille : le destroyer Tynedale repère un sous-marin allemand, l'U 593. Il largue immédiatement la MGB qu'il remorque et va à sa rencontre. La première salve du Tynedale rate le U Boot de justesse, ce dernier plonge aussitôt pour échapper à la destruction. Le Tynedale l'arrose de grenades anti-sous marines. Visiblement touché, le U Boot est forcé de refaire surface. Le Tynedale tente de l'achever d'une nouvelle salve qui le manque à nouveau de très peu. Le U 593 replonge de plus belle, mais ne reparaît pas.
Bientôt rejoint par l'Atherstone, le Tynedale passera les deux heures qui suivent à tenter de localiser le sous-marin pour en finir avec lui, mais il ne redonne pas signe de vie.
La flottille reprend donc sa route à 9 h 00, en étant réduite à espérer que le U 593 a été coulé et n'a donc pas pu signaler leur présence.

Le destroyer HMS Tynedale, qui faisait partie de l'escorte.
Il remorqua la MGB 314 dont l'autonomie était insuffisante pour supporter l'aller-retour.


Le sous-marin U 593, qui fut touché et grenadé par le Tynedale et la MGB 314, ne coula pas et signala la flottille au commandement allemand, mais sur un mauvais cap, ce qui avantagea les britanniques.
Ironie du sort, le U 593 aura sa revanche sur le Tynedale un an et demi plus tard, car c'est lui qui le coulera le 12 décembre 1943 dans la Méditerranée. Il sera toutefois lui-même coulé le lendemain, au terme d'une course poursuite de 32 heures, mais tout son équipage sera sauvé. La photo a été prise pendant qu'il sombrait.


Une flotte de chalutiers français :

En fin de matinée, nouvelle rencontre imprévue : une flotte d’une centaine de chalutiers français. Deux d'entre eux, le "Slack" et le "Nungesser et Coli", se détachent et s'approchent un peu trop près de la flottille anglaise. Ryder, craignant que des observateurs allemands déguisés, appelés "jerries", soient à bord, ou que les pêcheurs bavardent une fois rentrés au port, donne l'ordre de les arraisonner. Les équipages des deux chalutiers sont transférés sur la MGB 314, tandis que le Tynedale les coule. Le lieutenant Curtiss s'en excuse auprès d'eux au nom de sa Majesté. "C'est la guerre !", répond simplement un patron pêcheur sur un ton fataliste.
Les pêcheurs sont ensuite accueillis sur l'Atherstone où ils devront rester, et jurent à Ryder qu'il n'y a ni boche, ni radio sur les autres chalutiers. La mission reprend son cours.

Le destroyer HMS Atherstone, deuxième de l'escorte, transporta Ryder et Newman et fut donc le bateau de commandement du raid jusqu'à ce que les deux officiers soient transférés sur la MGB 314.


Le bluff fait son oeuvre :

L'après-midi, à bord de l'Atherstone, on communique à Ryder et Newman les résultats des dernières photos de reconnaissance sur St Nazaire, et ce n'est guère encourageant : deux nouvelles batteries de canons ont été installées, et surtout, quatre torpilleurs allemands de classe "Möwe" ont quitté le port de Nantes et descendent la Loire. Ces navires, beaucoup plus puissants que ceux des britanniques, constituent de redoutables ennemis. Mais de concert, les deux chefs maintiennent la mission.

Ce qu'ils ne savent pas, c'est que l'arrivée de ces quatre torpilleurs ne doit rien au hasard : l'U 593, qu'ils espéraient avoir coulé le matin, avait pu refaire surface après 5 heures 1/2 de plongée. Aussitôt, il avait envoyé un message reçu par le commandement allemand à 14 h 20 et signalant la présence de "3 destroyers et une dizaine de vedettes britanniques faisant route vers le golfe de Gascogne, probablement pour mouiller des mines". Le bluff avait donc bien pris.

Les 4 torpilleurs avaient par conséquent reçu l'ordre d'intercepter la flottille, mais l'erreur commise par le sous-marin sur le cap suivi par les Anglais avait fait qu'ils étaient partis trop vers le sud et qu'ils ne les trouveraient pas.

Deuxième soirée :

A 18 h 30, le moteur de la ML 341 du Lieutenant Briault donne des signes de faiblesse. On décide de la renvoyer en Angleterre sans délai et elle fait donc demi-tour, non sans avoir au préalable transféré les commandos qu'elle transportait à bord de la ML 446 du Lieutenant Falconar, qui passe du coup du statut de vedette lance-torpilles au statut de vedette de débarquement.

Plus la journée a avancé, plus le temps s'est dégradé, et le ciel est désormais couvert et menaçant.

A 20 h 00, le point de ralliement est atteint. Le Tynedale largue la MGB 314, cette fois-ci pour de bon. Ryder et Newman sont transférés de l'Atherstone vers la MGB, leur nouveau poste de commandement. Le lieutenant Dunstan Curtiss[1], toujours très protocolaire, souhaite la bienvenue au nouveau capitaine de la canonnière. Les deux destroyers de l'escorte n'iront pas plus loin et attendront le retour du raid. Les autres navires de la flottille prennent leur formation de combat et mettent le cap directement sur Saint-Nazaire, à une vitesse de 12 noeuds.

A 22 h 00, pile à l'heure, la flottille parvient au dernier point de rendez-vous, dit "point Z". Le sous-marin anglais Sturgeon est là, avec son feu de position, il sert de balise de navigation. Nous sommes à 70 km de l'objectif. C'est le début de la dernière ligne droite.
Le sous-marin HMS Sturgeon, ici photographié en 1935, qui servit de repère pour le dernier point de rendez-vous, dit "point Z", à 70 km de l'estuaire de Loire.


A 23 h 00, c'est l'heure de l'amorçage de la machine infernale à l'avant du Campbeltown. Nigel Tibbets se rend au chevet de "son oeuvre" et introduit un crayon explosif à retardement dans une grenade sous-marine sur trois. Ce type de retardateur n'étant pas très précis, la détonation est prévue à 7 h 00, plus ou moins deux heures, donc entre 5 h 00 et 9 h 00.

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1. Il sera décoré de la distinguished service cross.

draleuq, 09h37 :: :: :: [0 remarque spirituelle]

23 Janvier 2013 ::

« Opération Chariot - 1 : la genèse »

:: Histoire contemporaine, 1942







C'est la première fois, mais aussi sans doute la dernière, que je me lance dans la narration aussi exhaustive d'un fait historique. Cet article m'a pris à lui tout seul le temps que je mettrais à en écrire des dizaines d'autres, d'habitude. Je l'ai fait non seulement parce que j'avais énormément de documentation (ce qui, ironie du sort, n'en a rendu les recoupements que plus difficiles), parce que j'avais à portée de main tous les vestiges, monuments commémoratifs, toutes les installations portuaires qui en furent le théâtre, mais aussi parce que, je l'avoue, cette opération, parfois surnommée "le plus grand raid de tous les temps", bien que curieusement assez méconnue, m'a toujours fasciné. Ce travail est une forme de coup de chapeau à toutes les têtes brûlées qui ont attaqué, cette nuit-là, avec des moyens dérisoires, l'un des points les plus fortifiés du puissant Mur de l'Atlantique, lui portant un coup terrible.


Photo aérienne de reconnaissance de la Cale Joubert


L'ombre du Tirpitz :

Nous sommes début 1942. La marine allemande vient de lancer le Tirpitz, frère jumeau du Bismarck qui avait donné des sueurs froides à Churchill en mai 1941, avant d'être finalement coulé, presque par chance, alors qu'il se rendait au Port de St Nazaire pour être réparé en cale sèche dans la forme-écluse Louis Joubert.
L'objectif de l'état-major britannique est simple : empêcher à tout prix l'entrée du Tirpitz dans l'Atlantique, où le géant ferait peser une trop lourde menace sur les convois de ravitaillement en provenance d'Amérique-du-Nord, vitaux pour l'effort de guerre du Royaume-Uni.
Pour l'heure, le Tirpitz est sur la côte Norvégienne. On essaie des attaques aériennes, sans succès pour le moment, le navire étant hors de portée des gros bombardiers, et très bien protégé par la redoutable flak.
On sait également qu'Hitler ne risquera jamais le fleuron de sa marine dans l'océan s'il n'a pas la garantie de pouvoir le faire réparer en cale sèche sur la façade Atlantique. Or, comme l'année précédente, il n'y a qu'un seul endroit où c'est possible : la Cale Joubert, que les Anglais surnomment le "Dock Normandie", car elle a été construite en 1931-32 pour le montage du célèbre paquebot "Normandie".
Cette forme-écluse de 350 m. de long, 50 m. de large et 17 m. de profondeur est décidément une épine dans le talon de l'état-major britannique.


La Cale Joubert aujourd'hui : le caisson nord vu du caisson sud. (photo draleuq)


Les préparatifs :

Churchill demande alors à Lord Mountbatten, cousin du Roi et chef des Opérations Combinées nouvellement créées, de concevoir un plan pour mettre le Dock Normandie hors d'état de nuire. Son plan initial fait essentiellement appel à la Marine des Forces Françaises Libres. Mais les relations entre de Gaulle et Churchill sont si orageuses qu'on y renonce bientôt. On fait finalement appel uniquement à une force combinée de marins de la Royal Navy et de commandos.
Selon Fernand Guériff, qui le tenait du Lieutenant Curtiss, commandant de la MGB 314, trois marins français participèrent au raid. C'est la seule source qui en parle.[1]
Pour autant, aucune source ne parle non plus de Néo-Zélandais, et pourtant on trouve la tombe d'un Marin Néo-Zélandais au cimetière de Cuy, parmi les morts du commando...
Mais qui sont les commandos ?
Nés au lendemain de la débâcle de 1940, ce sont des soldats d'élite, tous volontaires, recrutés dans tous les régiments de l'Empire Britannique. Leur nom est inspiré des "kommandos" afrikaners de la guerre des boers, qui harcelaient l'armée britannique par petits groupes avant de disparaître dans la brousse. Pourvus d'armes légères, mais parfaitement entraînés et préparés, ils doivent harceler le Reich par des "piqûres de guêpe" sur des objectifs limités.

Avant d'être breveté commando, il faut affronter un entraînement quasi-surhumain, comprenant des manoeuvres l'hiver dans les neiges des highlands écossais, des débarquements dans les eaux glaciales des îles Hébrides, des marches forcées de 100 km en moins de 24 heures... Chaque homme apprend à tuer à mains nues et au couteau.
Les commandos ont déjà brillé par des succès certes stratégiquement limités, mais indéniables, comme en Norvège ou dans les Iles Lofoten.
Parmi ceux qui ont participé à ces succès, on trouve le Lieutenant-Colonel Charles Newman, et c'est à lui que Mountbatten va offrir le commandement de l'opération en ce qui concerne les commandos.

Quant aux marins, ils seront commandés par le capitaine Robert E.D. Ryder, surnommé "red" (le rouge), déjà vieux loup de mer à 34 ans, lui aussi auteur de faits d'armes notables dans lesquels il a failli laisser la peau.

A gauche : Lord Louis Mountbatten (1900-1979), chef des "Combined Operations" (Opérations Combinées). Il fut tué dans un attentat de l'IRA.
Au milieu : Lieutenant-Colonel Charles Newman (1904-1972), provenant à l'origine du Régiment de l'Essex, il est nommé chef de l'Opération Chariot pour les Commandos. Fait prisonnier à l'issue du raid, il sera décoré de la Victoria Cross.
A droite : Capitaine Robert "R.E.D" Ryder (1908-1986), chef de l'Opération Chariot pour la Royal Navy. Véritable aventurier, il avait participé à une expédition en antarctique dans l'entre deux-guerres, et avait déjà connu deux naufrages depuis le début du conflit. Après l'opération Chariot, pour laquelle il obtint également la Victoria Cross, il se distingua encore lors de l'opération Jubilee (débarquement canadien raté à Dieppe). Il eut une mort de marin, puisqu'il disparut dans la Manche.


Le raid comptera 611 hommes, tous volontaires : 345 marins britanniques, 257 commandos anglais, écossais et canadiens, 3 officiers de liaison, 2 correspondants de presse, 4 médecins.
Les 257 commandos sont répartis en équipes de démolition (91 hommes) et en équipes de protection et d'attaque (166 hommes). Ils sont tous envoyés à l'entraînement à Southampton, sur le dock King George V qui est celui qui ressemble le plus à leur objectif.

Les équipes de démolition sont entraînées par le Lieutenant Nigel Tibbets, de la Royal Navy, un spécialiste des explosifs, et par le Capitaine WH Pritchard, des Royal Engineers, un spécialiste de la destruction des ponts et des écluses qui avait fait sensation pour ralentir les Allemands lors de la retraite du Corps Expéditionnaire Britannique en France, en juin 1940.
Les équipes de protection et d'attaque, elles, sont entraînées par le capitaine écossais Stanley Day, et par le Major Copeland, dit "Bill", un vétéran de la première guerre mondiale et spécialiste du combat de rue.

Inlassablement, les commandos répètent et répètent encore leurs objectifs, sur la maquette, puis grandeur nature sur le dock de Southampton. De jour, puis les yeux bandés, puis de nuit. A chaque exercice, des hommes différents sont aléatoirement désignés "morts" à plusieurs stades de la progression du groupe, pour que chacun apprenne également les tâches dévolues aux autres hommes et puisse les assumer le cas échéant. Chacun doit savoir sa leçon par coeur, mais doit aussi pouvoir improviser.


A gauche : Original de la maquette sur laquelle les commandos répétèrent leurs objectifs.
A droite : Le capitaine Stanley Ambrose Day, l'un des deux responsables de l'entraînement des commandos. Pendant le raid, il faisait partie de l'escouade de commandement du lieutenant-colonel Newman et fut décoré de la Military Cross.


Au total, il y a 24 objectifs : 8 portes d'écluse, 4 ponts, 6 centrales, 6 batteries d'artillerie (totalisant 13 pièces). Les deux portes d'écluse du dock Normandie et la machinerie qui permet de la manoeuvrer et de la vidanger constituent bien évidemment la priorité absolue.

Le mot de passe des raiders, pour se reconnaître de nuit, est "war weapons week" auquel on doit répondre "weymouth". On a choisi ces mots parce que le son "w" n'existe pas en langue allemande.

On fixe le raid à la dernière semaine de mars 1942 car c'est le seul moment où la marée est propice, c'est-à-dire assez haute pour que les navires passent sur les hauts fonds de la Loire sans s'échouer.

Mountbatten fait convoquer Newman et lui dit ceci avec une franchise non dénuée de cynisme : "Je suis sûr que vous pouvez y aller et faire le boulot, mais nous n'avons pas beaucoup d'espoir de pouvoir vous extraire. Même si on vous perd tous, les résultats de l'opération en auront valu la peine. Pour cette raison, je veux que vous disiez à tous les hommes ayant des responsabilités familiales, ou qui pensent devoir se retirer pour n'importe quelle raison, qu'ils sont libres de le faire et que personne ne leur en voudra pour cela."
Newman rapporte fidèlement ces propos à ses hommes. Aucun ne se défile.
Leur entraînement terminé, ils sont transférés à Falmouth, en Cornouaille, leur port d'embarquement. Pour tromper d'éventuels espions, ils sont la "10ème force anti-sous marine", destinée à partir du côté de Suez. Des équipements pour les climats chauds et des lunettes de soleil sont ostensiblement entassés sur les quais.

Ils sont bientôt rejoints par l' "armada" de navires qui doit les mener sur leurs objectifs. Bien petite armada en vérité, comparée à la difficulté de l'objectif, mais il y a une condition qui empêche les Anglais d'envoyer des navires trop lourds : il faut qu'ils aient un tirant d'eau très faible (pas plus de 3 m. à marée haute !) pour espérer passer sur les fonds sablonneux de l'estuaire de la Loire, particulièrement redoutables dans sa partie sud.

En effet, on a choisi d'entrer dans la Loire plus près de la rive sud, beaucoup moins protégée et surveillée que la rive nord où se trouvent le port et la ville de Saint-Nazaire. Surtout, c'est près de la rive nord que se trouve le chenal, un couloir creusé qui permet aux navires lourds d'entrer dans l'estuaire, et d'en sortir. Et c'est aussi près de la rive nord que se trouvent la majorité des pièces d'artillerie de marine des Allemands.


L'USS Buchanan, un vieux destroyer, fut cédé aux anglais par l'US Navy, avec d'autres navires, en échange de la possibilité pour les Américains d'utiliser les bases britanniques aux Antilles (accord prêt-bail). Il fut alors rebaptisé HMS Campbeltown et devait devenir le navire-bélier de l'Opération Chariot.


Composition de la flotte anglaise du Raid :

- Le Campbeltown : pièce maîtresse du raid, cet ancien destroyer américain servirait de navire bélier pour enfoncer la porte écluse sud du dock Normandie. Bateau le plus lourd du dispositif, c'est aussi celui qui a le plus de risque de s'échouer et il faut donc considérablement diminuer son tirant d'eau. On lui retire ses tubes lance-torpilles, ses équipements anti-sous marins, tous ses canons sauf un de 76 mm qui est déplacé de la poupe à la proue. On lui retire également deux de ses quatre cheminées, et on raccourcit et biseaute les deux dernières pour lui donner l'allure générale d'un des destroyers-torpilleurs de classe "Möwe", très utilisés par les Allemands. On lui ajoute par contre des plaques de blindage pour protéger les commandos destinés à être débarqués après l'éperonnage de la porte-écluse. On lui ajoute également 8 canons "pom pom" Oerlikon de 20 mm dans des tourelles surélevées, propices à l'arrosage des rives de la Loire. Enfin, on créé un compartiment spécial d'acier coulé dans le béton qu'on dissimule soigneusement à l'avant du navire, et qui contient 24 grenades anti sous-marines reliées entre elles, totalisant 4 tonnes d'explosifs. Cette machine infernale, imaginée par Tibbets et Pritchard, doit exploser quelques heures après l'éperonnage, achevant de détruire la cale Joubert. La mise à feu doit se faire par un crayon explosif constituant un retardateur de plus ou moins 8 heures. Le Campbeltown est placé sous le commandement du capitaine Stephen Beattie. Destiné à être sacrifié, il comporte juste assez de carburant pour un aller unique jusqu'à St Nazaire.


Travaux de transformation du Campbeltown. Noter le retrait de deux cheminées et le biseautage des deux autres cheminées pour ressembler à la silhouette d'un destroyer allemand de la classe « Möwe ».


- La MGB 314 : c'est le bateau de commandement du Raid. Commandé par le Lieutenant Dunstan Curtiss pendant l'approche, puis par le capitaine Red Ryder en personne pendant le raid, il transporte également le Lieutenant-Colonel Newman et son escouade de commandement et de protection, qu'il doit bien entendu débarquer. La canonnière MGB est pilotée par le Lieutenant Green qui a la lourde tâche d'ouvrir le chemin au Campbeltown sur les hauts fonds de la Loire. Pour l'y aider, elle est équipée d'un radar et d'un sonar. Plus lourdement armée que les vedettes, elle comporte un canon semi-automatique "pom pom" de 40 mm à l'avant (sur lequel le Matelot Savage obtiendra la Victoria Cross au prix de sa vie), un canon anti-aérien de 40 mm à l'arrière et une mitrailleuse bi-tube de 12.7 mm de chaque côté. Elle est également plus rapide que les vedettes, atteignant 26 noeuds. Du coup, malgré des réservoirs supplémentaires, elle n'a pas une autonomie suffisante pour atteindre l'objectif et en revenir et elle est remorquée durant le voyage aller.


La canonnière MGB 314 (Motor Gun Boat), navire de commandement de l'Opération Chariot. D'autonomie insuffisante pour faire l'aller retour, elle fut remorquée par le HMS Tynedale.


- La MTB 74 : pilotée par l'excentrique Lieutenant Micky Wynn, cette vedette lance-torpilles est le navire le plus rapide de la flottille, pouvant atteindre la bagatelle de 40 noeuds. Avec une telle puissance, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas lui non plus l'autonomie nécessaire pour l'aller-retour. Il est donc remorqué à l'aller comme la MGB, au grand dam de Wynn qui juge cela "déshonorant". Particulièrement délicate à manoeuvrer à vitesse moyenne, la MTB n'est à l'aise qu'à très grande ou à très petite vitesse ! Ses deux tubes lance-torpilles ont été déplacés sur le pont pour pouvoir larguer leurs projectiles par dessus un éventuel filet pare-torpilles. Les torpilles sont réglées à retardement pour ne pas détruire la MTB dans leur explosion. La MTB 74 a pour mission de torpiller l'écluse sud du dock Normandie si par malheur le Campbeltown échouait dans son éperonnage, ou de s'occuper de l'écluse de la vieille entrée.


La MTB 74 (Motor Torpedo Boat) du Lieutenant Micky Wynn, spécialement modifiée avec ses deux tubes lance-torpilles sur le pont. Très rapide, elle pouvait filer 40 noeuds. D'autonomie insuffisante pour faire l'aller-retour, elle fut remorquée par le Campbeltown.


- Les ML : ces vedettes en bois de 34 m. de long sont 17 à participer au raid. Atteignant une vitesse de pointe de 20 noeuds, elles comportent des réservoirs supplémentaires en caoutchouc pour leur donner une autonomie suffisante. Elles sont armées d'un canon "pom pom" Oerlikon 20 mm à l'avant et de mitrailleuses jumelées Lewis 7.7 mm à l'arrière (datant de la première guerre mondiale).
Quatre d'entre elles comportent en plus des tubes lance-torpilles. Celles-ci ne transportent pas de commandos et ont pour rôle d'une part d'engager le combat avec tout navire ennemi qui gênerait l'opération dans l'estuaire, et d'autre part d'aider à récupérer et à évacuer les commandos débarqués par les autres vedettes. L'une des quatre, la ML 446 du Lieutenant Falconar, deviendra en fait vedette de débarquement lorsqu'elle récupérera, au cours du voyage aller, les commandos de la ML 341 du Lieutenant Briault dont le moteur donnera des signes d'avarie.
Les treize autres, qui durant l'attaque proprement dite seront réparties en deux colonnes, transportent chacune environ 15 commandos et ont pour rôle de les débarquer en deux points : au Vieux Môle pour la colonne bâbord, à la vieille entrée pour la colonne tribord. Comme nous l'avons vu, la ML 341 du Lieutenant Briault, touchée par une avarie en cours de route, rentrera en Angleterre sans prendre part au raid, après avoir transféré ses hommes sur la ML 446.


Une des ML (Motor Launch) parmi les 17 vedettes rapides de défense côtière en bois qui participèrent à l'Opération Chariot. Pour avoir une autonomie suffisante pour faire l'aller retour, les ML se virent ajouter des réservoirs supplémentaires en caoutchouc, ce qui fit d'elles, malheureusement, des cibles d'autant plus fragiles.


- Les destroyers Tynedale et Atherstone, enfin, serviront de protection pour la flottille, à l'aller comme au retour, mais, beaucoup trop lourds, ils ne prendront pas part à l'action proprement dite. Le Tynedale remorquera la MGB 314 jusqu'au "point de ralliement". L'Atherstone, lui, transportera les deux commandants du raid, Newman et Ryder, jusqu'au même point de ralliement où ils embarqueront sur la MGB 314. A partir de là, les deux destroyers attendront le retour des guerriers pour leur offrir dès que possible une protection contre les avions ou bateaux allemands qui ne manqueront pas de se lancer aux trousses des fuyards.

Le départ :

Durant les derniers jours de préparation, les commandos sont emmenés en "croisière" par gros temps pour éprouver leur résistance au mal de mer.
L'entraînement se termine par une simulation d'attaque sur le port voisin de Plymouth. Cet essai n'est guère concluant car les raiders sont très rapidement découverts. On remarque notamment que l'aveuglement par les projecteurs pose de graves problèmes. Mais il est trop tard pour reculer.

Initialement, la flottille doit quitter Falmouth l'après-midi du 27 mars pour une attaque dans la nuit du 28 au 29 mars, car c'est la nuit où la marée est la plus importante. Mais le temps étant particulièrement clément le 26 mars et tout étant fin prêt, Ryder prend la décision d'appareiller le jour même pour profiter de ces bonnes conditions météo. L'attaque est donc avancée à la nuit du 27 au 28 mars.

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1. James Dorrian, l'historien qui fait autorité sur le sujet, a clarifié ce point en 2013 grâce à l'ouverture progressive des archives de l'armée britannique. Les 3 agents en question étaient en fait un Français, agent du SOE et ancien de la Légion Etrangère, qui s'appelait Raymond Couraud (sous l'identité du sous-lieutenant Jack Lee), un Juif allemand nommé Peter Najel et un aristocrate belge nommé De Jonghe. Raymond Couraud était à bord de la ML 447 du Lieutenant Platt, à bord de laquelle il fut blessé aux deux jambes. Il regagna l'Angleterre à bord de la ML 160 du Lieutenant Boyd, sans avoir pu débarquer, et récupéra à l'hôpital militaire de Falmouth. Il participa ensuite à nouveau à plusieurs missions en Europe occupée. Curieusement, ce héros de la résistance est très méconnu en France, au point que l'article wikipédia qui le concerne est uniquement en anglais. Né en 1920, il est âgé de 93 ans et toujours en vie au moment où j'écris ces lignes.

draleuq, 11h47 :: :: :: [5 déclarations infondées]