Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Je ronge mon
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C'est ce qu'on dit
Aujourd'hui, l'Humanité ignore parfaitement le règne animal, tant et si bien que la vie se délite en atteignant les cieux de l'individualisme
Ricane ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

14 Février 2008 ::

« La conspiration de Pontcallec »

:: Histoire moderne, 1720

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. La conspiration de Cellamare
2. La conspiration de Pontcallec



Pour retrouver le contexte général de cette affaire (Régence de Philippe d'Orléans), relire la première partie du billet « La conspiration de Cellamare ».



Montée de la colère en Bretagne

Après le règne de Louis XIV, trop souvent en guerre, les caisses de l'Etat sont plus que vides. En Bretagne, le maréchal Pierre de Montesquiou[1], couvert de gloire après un comportement héroïque lors de la guerre de succession d'Espagne[2], devient le gouverneur de la province : Le Régent Philippe d'Orléans a besoin d'hommes fidèles pour asseoir son autorité dans le pays. Montesquiou se fait très rapidement haïr par la noblesse bretonne, qui n'apprécie pas son comportement hautain et son caractère implacable. Surtout, la noblesse bretonne veut faire appliquer des privilèges qui remontent théoriquement au traité d'Union entre le duché de Bretagne et le royaume de France, datant de 1532. Ce traité spécifiait que la Bretagne devait garder à son crédit certaines exceptions et exemptions, en particulier concernant les impôts et droits d'octroi divers.


Maréchal Pierre de Montesquiou d'Artagnan

Mais le Régent, essayant de rétablir les finances, fait tout de même lever des impôts lourds dans cette région, malgré les dispositions du traité d'Union[3]. A partir de 1717, les Etats de Bretagne se montrent de plus en plus réticents à accepter les levées d'impôts réclamées par Philippe d'Orléans ; ils désignent des émissaires à Paris pour essayer de transiger, mais le Régent envoie des troupes à Montesquiou, qui ne s'embarrasse pas et commence à faire récolter les impôts par la force. Les Etats ne se démontent pas et refusent de ratifier cette imposition forcée. Le Régent tente alors d'apaiser les esprits : il convoque de nouveaux les Etats de Bretagne à Dinan, le 1er juillet 1718, et y fait passer plusieurs réductions d'impôts, en échange de l'exil de plusieurs dizaines des meneurs de la petite noblesse et des parlementaires indociles.

Cette affaire fait cependant grand bruit parmi la noblesse bretonne, qui est souvent très pauvre : c'est ainsi que, le 16 septembre, se réunissent plusieurs personnes parmi les plus hostiles au Régent. Parmi eux, Louis Talhouët de Bonamour rédige un « acte d'Union pour la défense des libertés de Bretagne », manifeste ressemblant à une sorte de démocratie aristocrate. Peu de temps après, Clément de Guer-Malestroit, marquis de Pontcallec, rejoint les conspirateurs, et ses vastes terres du Morbihan servent de base aux « patriotes bretons », dont les rangs grossissent assez rapidement : vers mars 1719, c'est près de 700 signatures que l'acte d'Union a recueilli.

De la rebellion à la trahison

C'est alors que certains commencent à évoquer une demande d'alliance avec l'Espagne, sur laquelle règne Philippe V, secondé de son ministre Alberoni. L'Espagne s'était déjà engagée auprès des conspirateurs réunis par la duchesse de Maine, par l'intermédiaire de l'ambassadeur, le prince de Cellamare ; mais dès décembre 1718, ce lamentable complot avait été éventé. La plupart des patriotes bretons (dont Pontcallec) refusent cependant de traiter avec l'Espagne, considérant cela comme une trahison : cela n'empêche pas une petite délégation de se rendre à la cour de Philippe V, et de lui proposer rien d'autre que la régence de la Bretagne (!) en échange d'argent, d'armes et de soldats.

En août, la situation devient explosive, notamment dans la pays de Guérande (actuelle Loire-Atlantique), où l'armée du Régent lève les impôts par la force. Le 22 septembre, tandis que Pontcallec se trouve dans son château avec quelques conjurés, l'armée royale arrive : Pontcallec organise comme il le peut la résistance, en réunissant quelques uns de ses paysans munis de fourches, et met sur pied des plans de campagnes totalement irréalistes. Le 28, une centaine d'hommes du régiment royal prennent le château de Pontcallec, qui de son côté ne peut rien prendre d'autre que la fuite.


Images tirées du film de Bertrand Tavernier « Que la fête commence »
(avec Jean-Pierre Marielle dans le rôle de Pontcallec)

Pontcallec donne alors rendez-vous en forêt de Lannouée (actuel département des côtes d'Armor) pour le 6 octobre, comptant réunir près d'un millier d'insurgés : au petit matin du jour prévu, ils ne se retrouvent que 16 hommes, piteux et mal armés... Le 30 octobre, un navire espagnol débarque 300 soldats à Rhuys (aujourd'hui Sarzeau, département du Morbihan) : mais les effectifs sont si faibles que les conjurés exhortent les espagnols à repartir aussitôt, n'ayant aucune chance. De plus, il paraît désormais évident que le complot est éventé : des arrestations ont été faites un peu partout et notamment à Nantes. Enfin, le 28 décembre 1719, Pontcallec est arrêté, après avoir été dénoncé par un de ses amis. Une poignée de conspirateurs, dont Talhouët, se livre aux autorités quelques jours plus tard.

Epilogue d'un soulèvement raté

Après plusieurs semaines d'interrogatoires, des liens flous apparaissent entre les conspirateurs liés à la duchesse de Maine (conspiration de Cellamare) et ceux de Pontcallec. Philippe d'Orléans et l'abbé Dubois désignent 23 hommes comme responsables du complot, et ordonnent qu'on les juge pour trahison. Parmi eux, 16 sont jugés par contumace, et 4 sont finalement condamnés à mort : ce sont Pontcallec, Talhouët, Montlouis, et Du Couëdic. Le 26 mars 1719, ils sont exécutés sur la place du Bouffay, à Nantes.[4]

Chacun ne manque cependant pas de remarquer l'étonnante sévérité et l'outrageuse importance donnée à ce procès, étant donné le peu de sérieux que l'on pouvait accorder à ces révoltés sans grands moyens ni puissance. Le duc et la duchesse de Maine avaient, comparativement, bien plus de pouvoirs que ces petits nobles de Bretagne sans le sou, et le Régent les a pourtant traités avec beaucoup de retenue : le duc enfermé et la duchesse exilés depuis décembre 1718, sont pourtant tous deux grâciés dès 1720, et coulent des jours paisibles dans leur château de Sceaux. On imagine dès lors qu'une telle sévérité envers de simples hobereaux bretons constitue un avertissement plus qu'explicite à l'adresse des grands seigneurs tentés par un autre complot.

Quoiqu'il en soit, l'émoi à propos de cette affaire ne dure guère : deux jours avant l'exécution de Pontcallec et ses amis, la banque royale instituée par le Régent et l'économiste anglais John Law fait faillite, et les actionnaires qui se précipitent pour récupérer leur or n'ont que leurs yeux pour pleurer, avec entre les mains des billets devenus sans valeur.



Si vous êtes inconscient, ou si vous avez des acouphènes, vous pouvez écouter Alan Stivell ou Tri Yann, qui ont chanté « Marv Pontkalleg », un chant breton racontant la mort de Pontcallec, tiré du Barzaz Breiz de Villemarqué (ça me fait mal à l'aorte de savoir ça... Ça m'apprendra à avoir passé deux années musicales à Rennes).

Pontcallec est semble-t-il devenu une sorte de héros de la cause nationaliste bretonne, qui semble pour le coup oublier que si le marquis s'est révolté, ce n'est pas pour le bonheur de ses paysans — qui le détestaient —, mais bien pour éviter de payer des impôts et conserver ses propres privilèges.



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1. Pierre de Montesquiou d'Artagnan était le cousin de Charles de Batz de Castelmore, le véritable d'Artagnan, celui dont Dumas a raconté les aventures romancées.

2. Notamment à la bataille de Malplaquet (11 septembre 1709).

3. Déjà, en 1675, la révolte des bonnets rouges avait secoué la Bretagne, rassemblant des paysans contre la hausse des taxes provoquée par l'effort de guerre de Louis XIV contre la Hollande.

4. A l'endroit même où le comte de Chalais s'était fait massacrer en 1626.

finipe, 01h28 :: :: :: [0 assertion inepte]

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