Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

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Aujourd'hui, l'Homme noie atrocement le règne animal, de sorte que l'Histoire se distingue en évitant le bonheur des sens
Confunius ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

23 Janvier 2011 ::

« Les fondements inattendus de l'école laïque, gratuite et obligatoire »

:: Histoire - Inclassable

Etant moi-même enseignant dans une école publique, je ne vais pas commencer à cracher dans la soupe, mais disons-le bien, si ses concepts d'aujourd'hui me conviennent[1], il y a quelque chose qui me dérange dans ses origines.

Lorsque sort la fameuse loi Ferry sur l'école gratuite et obligatoire, en 1881, les français, et tout particulièrement les hommes politiques, restent traumatisés par la raclée sans précédent qu'ils ont prise contre les prussiens en 1870. Beaucoup sont persuadés notamment que la raison fondamentale de cette défaite, qui a coûté l'Alsace-Lorraine et 5 milliards de francs or de réparations versés au vainqueur, est due à l'infériorité de l'école française. Dans les premières semaines de la guerre de 70, une bonne partie des officiers français avaient dû être limogés pour cause d'incompétence. On avait notamment remarqué qu'un bon nombre d'entre eux étaient incapables de se repérer sur une carte d'état-major, chose que savait faire tout officier Prussien même subalterne...
C'est dans ce contexte que la si belle école gratuite et obligatoire est en fait une école de la revanche... Je ne prendrai qu'un exemple : l'enseignement de l'histoire de France.


Cette photo de l'école primaire de Buigny-les-Gamaches (80), prise à la fin du XIXème siècle, illustre parfaitement mon propos : notez l'allure sévère et martiale des enfants, les bras croisés sur la poitrine, la position centrale du maître assis sur une chaise devant un tableau où l'on peut lire cette citation de Jules Simon qui en dit long sur le rôle patriotique et colonialiste de l'école laïque : "Le peuple qui a les meilleures écoles est le premier peuple ; s'il ne l'est pas aujourd'hui, il le sera demain". Combien de ces enfants iront joncher de leur cadavre les champs de bataille de la première Guerre Mondiale 15 ans plus tard ? Statistiquement, environ 15%. Et 40 autres % en reviendront blessés, dont presque la moitié mutilés ou traumatisés durablement.

Remontons à ses origines. En fait, pas besoin de remonter très loin puisque c'est en 1867 que le Ministre de l'Instruction Publique de Napoléon III, Victor Duruy, créé l'histoire de France en tant que discipline. Notons que Duruy, bien que méconnu, fut un précurseur à mettre au rang de Jules Ferry[2], et qu'on lui doit aussi plusieurs mesures permettant un plus large accès des filles à l'école.
En 1867, "l'histoire de France" remplace donc "l'histoire sainte", enseignée depuis Charlemagne, c'est-à-dire un sacré bail ! Pendant 20 ans, à défaut de programme, cette discipline n'est pas cadrée. Ce n'est qu'en 1887 qu'apparaîtra le premier programme d'histoire, écrit par l'historien Ernest Lavisse.

L'école de la République, toute neuve à l'époque, sait que les ruraux (c'est-à-dire 80% de la population) restent attachés par tradition aux notables locaux, aux châtelains, qui sont bien évidemment monarchistes ou bonapartistes. Son but est alors de briser cet attachement pour le remplacer par l'amour de la République... et par l'amour de la Patrie.
Le programme de 1887 est donc basé sur des héros qu'on rehausse presque à l'égal des Dieux : Vercingétorix, Jeanne d'Arc, Hoche, Marceau, Gambetta.

En guise de titres de chapitres, on bombarde également l'écolier d'images stéréotypées qui resteront longtemps gravées, comme : « Charlemagne, l’Empereur à la barbe fleurie » (alors qu’on sait qu’il était imberbe), « Saint-Louis, le grand justicier sous le chêne », « Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans » ou « Le Bon Roi Henri IV et sa poule au pot »...

A cela, on ajoute des images au sens propre. Ce sont les fameuses « images d’Epinal », toutes plus apocryphes les unes que les autres. Un seul exemple célèbre : Vercingétorix jetant ses armes aux pieds de César assis sur un siège, tout en étant encore libre de ses mouvements et… juché sur un cheval. Tout spécialiste du monde romain pourra vous dire qu’une telle scène est parfaitement grotesque. Jamais les Romains n’auraient pris le risque, ni laissé au vaincu l’honneur d’approcher l’Empereur à cheval !


Voici le "document historique" pour le moins discutable qui illustrait tous les livres d'histoire de l'école élémentaire il n'y a pas si longtemps. Aujourd'hui encore, si on saisit "Vercingétorix jette ses armes" dans notre moteur de recherche préféré, cette image obtient quasiment le monopole des résultats. Comme quoi les clichés ont la vie dure !
Autre endroit où admirer de spectaculaires images d'Epinal, toutes datées du XIXème siècle et bourrées d'inexactitudes : les immenses fresques des murs intérieurs de notre Panthéon de la République, à Paris. Ils en sont littéralement recouverts, de Clovis à Jeanne d'Arc, en passant par St Denis, Ste Geneviève et Attila, Saint-Louis, Charlemagne et tous les autres...


Pour flatter la force créatrice de la République, on vante aussi Victor Hugo et Pasteur (ce n'est pas pour rien qu'ils ont encore aujourd'hui leur statue, héritée de cette époque, à l'entrée de la Sorbonne). Evidemment, le culte des martyrs est de rigueur, et le ton est aussi moraliste que paternaliste. Dans le même temps, on fait du maniement d'armes dans les lycées... En fait, un bourrage de crâne et une vaste opération de fanatisation des foules que l'on ne connaît que trop bien pour avoir vu la même chose en d'autres temps et en d'autres lieux...

Et on ne connaît également que trop bien le résultat, quelques décennies plus tard, quand toutes ces belles têtes blondes, fiertés de la République et de sa belle école laïque, partiront la fleur au fusil pour grossir la masse infinie des « morts au champ d'honneur ».

Les enfants du baby-boom me feront sans doute remarquer que ce programme d'histoire simpliste et subjectif (à chaque cours un chapitre, lu à haute-voix par le prof, et à la fin du cours apprentissage par cœur du résumé par répétitions successives...), ils l'ont subi eux-aussi à l'école primaire, sans pour autant avoir vécu au XIXème siècle. La raison en est bien simple : le programme d'Ernest Lavisse, avec quelques rares changements, est resté en vigueur jusqu'à la fin des années 1960 !

L'histoire est ensuite devenue « matière d'éveil », un concept, qui en 15 ans de durée a laissé sceptiques la plupart des instituteurs. En effet, on a constaté qu'environ 40% des enseignants continuaient avec les (calamiteux) anciens programmes, que 20 % faisaient vraiment de l'éveil (je me souviens y avoir eu le droit en CM2), et que les 40% qui restaient, à tout prendre, préféraient ne plus faire d'histoire du tout !
Les Instructions Officielles de 1985 donnent un juste retour à l'histoire nationale, et celles de 1995 allègent le programme, ce qui n'est pas un mal.

Aujourd'hui, tout professeur des écoles qui a la volonté de le faire peut enseigner une histoire passionnante, riche, emprunte de diversité et pleine de leçons de vie, donnant à tout enfant qui s'y intéresse le sens profond de la citoyenneté et de la démocratie[3]. L'histoire est une mine d'anecdotes savoureuses, un chantier d'apprentissage pour l'esprit de recherche d'information, de recherche de la vérité, pour l'initiation à la démarche scientifique, pour la compréhension de la somme formidable des événements et des inventions qui ont fait de nous ce que nous sommes aujourd'hui... Mais plus que tout, l'histoire est le domaine privilégié de l'acquisition du sens critique.

Car ce que l'histoire nous enseigne avant tout, c'est qu'elle a été elle-même dévoyée plus souvent qu'à son tour pour être récupérée par les fanatiques de tous poils...


_________________________________
1. J’ai écrit cela il y a 9 ans, et je dois malheureusement avouer que je n’écrirais plus cela aujourd’hui.

2. Et même bien plus que Ferry. Là aussi j’ai beaucoup lu depuis l’écriture de ces lignes, et des gens comme Jaurès ou Clemenceau m’apparaissent maintenant comme beaucoup plus méritants que le colonialiste-impérialiste-suprématiste qu’était Ferry, même si ce dernier a donné son nom à la loi sur l'école gratuite et obligatoire parce qu'il était Ministre de l'Instruction Publique au moment où elle est sortie.

3. C’est hélas beaucoup moins vrai depuis la désastreuse réforme de 2008. Le programme y a été alourdi, et le temps pour le couvrir a été diminué. Pas besoin d’être un grand mathématicien pour en déduire les conséquences : il faut maintenant choisir entre le survoler à vitesse grand V, ce qui n’a plus de sens, ou faire des choix douloureux, ce que nous devons faire la mort dans l’âme, mais qui vide quand même l’ensemble d’une partie de son sens.

draleuq, 15h14 :: :: :: [2 remarques spirituelles]

:: COMMENTAIRES

 Brath-z , le 25/01/2011 à 12h23

Republication tout à fait intéressante, en effet. J'eusse aimé peut-être un développement de la première note de bas de page, mais bon.

Pour ce qui est de l'histoire en tant que discipline, je pense que la tache des professeurs (pas seulement dans l'enseignement primaire) est rendue plus ardue que pour leurs prédécesseurs, au moins depuis 1920.

Pourquoi 1920 ? Il s'agit de la date du congrès de Tours de la SFIO, prélude à la création du PCF. En tant que tel, cet événement n'a pas de raison d'avoir eu d'importantes répercussions sur la société (d'autant que dans un premier temps la SFIC-PC a refusé de participer aux élections), mais il en a eu pourtant dans la mesure où il a été le révélateur d'une réalité politique : au sein de la gauche, le "matérialisme dialectique", doctrine politique historisante, occupait (en fait depuis les dernières années du XIXème siècle, mais ça n'était pas mesurable) une place à nulle autre pareille, celle de la détermination de l'identité politique.
Même les non-marxistes se sont mis à raisonner en termes marxistes, et le champ politique tout entier (jusqu'aux franges monarchistes et bonapartistes) s'est empli de cette sensibilité - qui au fond n'était pas nouvelle : qu'on lise les grands discours des révolutionnaires de 1792 pour s'en convaincre - qu'on était en train de bâtir le monde sur les bases de l'histoire. A une période où l'engagement politique est un acte social particulièrement marqué, et où les structures politiques (notamment les partis) cherchent à s'affronter hors du cercle de la "politique officielle" que sont les assemblées pour investir chaque secteur de la vie civile (cf : la politique délibérée opérée par les partis pour inciter leurs membres et sympathisants à s'engager dans l'enseignement), cela a, je pense, largement contribué à faire de l'histoire non seulement un enjeu et un facteur de cohésion social (ça, c'était le cas dès la Rome antique, même si le terme "histoire" a changé de sens entretemps) mais aussi et surtout un objet digne d'intérêt en soi. D'où les succès nouveaux et surprenants des œuvres historiques, sans commune mesure avec tous les "engouements pour l'histoire" des Français depuis la Révolution jusqu'au second Empire (ceci-dit, je tempèrerait le caractère radical de cet engouement nouveau en précisant que les moyens techniques de diffusion avaient subit un progrès tout à fait considérable depuis ces périodes).

Ainsi non seulement l'histoire était enseignée à l'école, mais on y avait un accès fréquent à la maison (ma grand-mère fille de petits commerçants bretons catholiques intransigeants se faisait raconter par eux l'histoire des rois de France, de Jeanne d'Arc, etc. par ses parents ; mon grand-père, fils d'un cheminot socialiste puis communiste et d'une mère au foyer plutôt apolitique a apprit d'eux l'histoire des Grecs, de Rome, des guerriers francs et de la Révolution), dans les journaux (début des publications historiques à succès, typiquement les Annales) et aux travers des livres de "vulgarisation historique" (alors que la "science historique" - j'insiste sur les guillemets ! - n'avait pas cinquante ans !) qui connurent de gros succès jusqu'aux années 1970 (ah, "Le Roman vrai des IIIème et IVème Républiques", le plus gros succès d'édition de la décennie 1960-1970). Aujourd'hui, à part les revues "L'Histoire", "Historia" et quelques autres (la circulation des Annales est redevenue quasi confidentielle) dont les tirages hebdomadaires additionnés peuvent difficilement être comparés à ceux de L'Équipe (par ailleurs très bon journal), les succès d'estime des bouquins de Max Gallo ou d'Alain Decaux, et les émissions historiques (2000 ans d'histoire sur France Inter, dont la rigueur n'est pas le critère le plus éminent, malgré son indéniable qualité) qui ont leur public, rien de tel.

Puisque le professeur est devenu le principal vecteur de la diffusion de l'histoire, on comprend que les programmes scolaires et leur mise en pratique soit examinée de plus en plus près.

 draleuq , le 30/01/2011 à 13h13

Intéressante théorie Brath-z.
Concernant la première note en bas de page, je crois l'avoir pas mal développée déjà ici [http] , et je ne voudrais pas faire de ce modeste amphithéâtre un repaire pour sales gauchos de profs en colère (comment ça c'est un double pléonasme ?), car finipe m'en voudrait beaucoup :)
Je vois au passage que tu es - ou en tout cas que tu descends de - breton. Décidément, ils sont partout :)

BREIZH POWEEEEEEEEEEEEEEEEEEEER !!!

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