Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

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Ploton ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

23 Décembre 2011 ::

« Penmarc'h : grandeur, décadence et mythe - 2ème partie »

:: Histoire moderne, 1596

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte trois :
1. Penmarc'h : grandeur, décadence et mythe - 1ère partie
2. Penmarc'h : grandeur, décadence et mythe - 2ème partie
3. Penmarc'h : grandeur, décadence et mythe - 3ème partie


Le déclin

Dès les années 1560, on observe un repli très net du trafic penmarchois dans de nombreux ports, en particulier en Angleterre et dans les Pays-Bas. Ils disparaissent totalement de l'Ile de Walcheren dans les années 1570 après y avoir été omniprésents pendant un siècle.
Ils restent encore bien présents à la Rochelle ou à Bordeaux, mais même là ils sont dépassés par leurs voisins d'Audierne, dans le Cap Sizun. Leur tonnage moyen a également diminué de plus de moitié, pour tomber à 27 tonneaux. Les voilà revenus au stade du cabotage inter-régional.

A cela, plusieurs raisons :

- En 1532, la Bretagne est rattachée à la France. A ce titre, les navires bretons peuvent désormais être pris pour cible par les navires corsaires ennemis de la France.

- Les Hollandais, las d'être ravitaillés par des étrangers, se dotent à partir de 1550 d'une flotte de bateaux, de plus fort tonnage mais avec un moindre coût d'exploitation. Leur meilleur rendement devient une concurrence fatale pour les bretons. De plus, les hollandais s'organisent en compagnies « capitalistes », rationalisent les voies d'échanges. L'individualisme breton, qui a fait merveille pendant 100 ans, ne parvient pas à s'adapter.

- Penmarc'h ne dispose pas d'infrastructures d'accostage ou de débarquement de marchandises, ce n'est en fait qu'un havre d'échouage, base de départ des marins locaux uniquement, à l'exception des bateaux étrangers qui passent juste y prendre ou y déposer un pilote pour s'assurer un passage sans encombre des redoutables raz bretons. L'arrière-pays est rempli de marécages, et si cette inaccessibilité a fait en grande partie la sûreté de l'endroit, elle empêche également le transit des marchandises.

- Les instruments de navigation se sont améliorés, permettant maintenant aux bateaux de passer plus au large des côtes et d'éviter les récifs bretons. Penmarc'h disparaît peu à peu des routes maritimes.

- Les pêcheries et sècheries de merlu, à l'origine de la vocation commerciale de Penmarc'h rappelons-le, sont, à partir de 1520, elles aussi gravement concurrencées par la morue salée ou séchée pêchée à Terre-Neuve, livrée en grandes quantités et à bas prix dans les mêmes ports.


La Chapelle Ste Thumette de Kérity, fondée elle aussi à la grande époque de Penmarc'h, ne possède pas de gravure de bateau, mais elle n'en est pas moins dédiée à la mer, comme le montre ce brancard de procession surmonté d'une maquette de chalutier qui porte le nom du Saint en breton, "Sant Thunvez".

Le sac de La Fontenelle

En mai 1596, un chef ligueur du nom de Guy Eder de Beaumanoir, dit La Fontenelle, vient porter le coup de grâce à Penmarc'h. A la tête de ses mercenaires, il enlève, par la ruse semble-t-il, le « fort de Saint-Nonna », constitué de l'église et du cimetière de St Nonna aménagés en camp retranché, et en massacre les défenseurs, avant de prendre dans la foulée le manoir fortifié de Kerbézec, à Kérity. Les maisons sont pillées, les femmes violées, tous les bateaux à quai (plus de 300 selon le Chanoine Moreau) sont saisis et prennent la direction de l'Ile Tristan, le repaire de La Fontenelle, dans la baie de Douarnenez.

Une garnison de ligueurs reste sur place pendant un an, jusqu'au 23 mai 1597, date à laquelle René de Rieux, marquis de Sourdéac et gouverneur de Brest, reprend Penmarc'h.
Il écrira ensuite : « Il y avait dans le bourg de Penmarc (que j'estime un des plus grands de France), fort grande quantité de petits bourgs de 60 à 80 maisons (…) et auparavant que la rage et le feu de Fontenelles les eust ruinés, c'estoit le plus riche bourg de la Bretagne, et que les Penmarquéens y avaient plus de 500 navires à eulx, sans compter ceux qui mareuyent par toute la France. De plus, j'ai ouy dire qu'avant la guerre y avoit dedans le dit Penmarc dix mille bons mariniers bien armés et expérimentés.  Luy fut rapporté par une infinité des habitants dudit Penmarc que toutes les femmes et filles depuis l'âge de sept ans furent violées par Fontenelles et que lui et ses troupes avaient fait mourir plus de cinq mille pauvres paysans de coups de corde, de feu et d'eau et qu'il leur avoist brûlé plus de deux mil maisons. »
Ennemi juré de La Fontenelle, Sourdéac avait tout intérêt à exagérer les chiffres, qui sont sans doute tous à diviser au moins par deux.
Il n'en reste pas moins qu'après ce désastre, la population de Penmarc'h est réduite au chiffre probable de 3000 habitants (trois fois plus au début du XVI ème siècle). Le cabotage ne s'en remettra jamais, le bourg sera même détrôné par l'Ile Tudy, son voisin du Cap Caval, en grande partie d'ailleurs grâce à des transfuges de l'illustre Penmarc'h !


L'église St Nonna de Penmarc'h (1508-1510). Transformée en retranchement, tous les défenseurs y furent passés au fil de l'épée par La Fontenelle et ses sbires.

Guy Eder de Beaumanoir de la Haye, dit La Fontenelle :

Né en 1572 ou 1573 dans un lieu de Bretagne qui reste incertain, dans une famille de petite noblesse, il se rallie dès 1589 à La Sainte Ligue Catholique. A la tête d'une troupe de 400 cavaliers, il ravage en 1590 le Trégor (Tréguier, Lannion, Morlaix...), se distinguant immédiatement par sa cruauté. En 1592, il étend son cercle d'influence aux Montagnes Noires où il pille, incendie, torture, enlève et rançonne (on rapporte que dans ses prisons improvisées, les prisonniers qui mouraient étaient laissés à pourrir à côté des vivants), et aussi viole, sans distinction d'âge faut-il préciser !

Ses excès et sa manière de se comporter plus en brigand sans foi ni loi qu'en chef de guerre de la Ligue finissent par embarrasser ses « chefs ». Mais le 20 mars 1592, il n'hésite pas à débarquer par surprise en pleine réunion des députés aux Etats de la Ligue, à l'auberge du Logis de la Tête Noire, à Vannes, et, s'adressant à l'un d'entre eux : « J'ai entendu que vous estes venu faire plainctes de moy en ces estats mais, par la mort de Dieu, regardez bien ce que vous direz, car selon ce que vous direz, je vous couperez le col ! » Suite à quoi le brigand est arrêté par le Duc de Mercoeur[1], chef de la Ligue en Bretagne.
Deux mois plus tard, les Ligueurs sont assiégés dans la ville de Craon par un contingent de l'armée royale dirigé par le Prince de Conti et le Duc de Montpensier, aidé d'un contingent de troupes royales anglaises, et d'allemands. De son côté, Mercoeur dispose du soutien de troupes espagnoles. La Fontenelle est alors libéré contre la promesse d'aider la Ligue à Craon, ce qu'il fait brillamment puisque le 24 mai 1592, la Ligue y inflige une cuisante défaite à l'armée royale.

En juillet 1592, La Fontenelle, toujours à la demande de Mercoeur, s'empare du château de Coëtfrec, près de Lannion, mais recommence aussitôt ses pillages. Au printemps 1593, il est assiégé dans ce château par les royaux, commandés par Kergomar. Il finit par se rendre, mais est relâché contre sa promesse de quitter la Bretagne, promesse qu'il ne tiendra pas.
Ainsi en juin 1593, il n'hésite pas à prendre par la ruse possession du château de Granec, pourtant commandé par un seigneur... de la Ligue ! Alors qu'il est parti pour une nouvelle campagne de rapines, plus d'un millier de paysans locaux en profitent pour venir assiéger le château. Mais lorsque La Fontenelle revient, de nuit et par surprise, il en fait un horrible carnage : environ 800 morts qu'il laissera à pourrir à ciel ouvert, à dévorer par les chiens le jour, et les loups la nuit, avec interdiction aux familles de venir récupérer les corps de leurs défunts pour les enterrer dignement, sous peine de mort.

En 1594, La Fontenelle est au sommet de sa carrière. Il ravage la Cornouaille à la tête d'une troupe de plus de 1 000 hommes, et s'empare de Douarnenez, de Chateaulin, de Locronan. Le Duc de Mercoeur, qui commence sans doute à se fatiguer des exactions de cet allié bien encombrant, fait raser le château du Granec, mais le brigand est insaisissable, changeant de lieu à chaque instant. Il enlève Marie Le Chevoir, dame de Pradalen, une riche héritière âgée de 8 ou 9 ans (!) et... l'épouse (!!!)

En juin 1595, il s'installe pour de bon dans l'Ile Tristan, dans la baie de Douarnenez, dont il fait son quartier général qu'il fortifie en faisant raser toutes les maisons et couper tous les arbres alentour. Les habitants des paroisses voisines font appel au Comte du Granec, fils du seigneur ligueur fait prisonnier par La Fontenelle deux ans auparavant. Celui-ci rassemble 2 000 paysans des campagnes avoisinantes à Plogastel Saint-Germain. La Fontenelle sort de l'Ile Tristan avec 400 cavaliers et les attaque de front : 1 500 sont massacrés, Granec est fait prisonnier, mais épargné et libéré par le brigand.
Un peu plus tard, c'est au tour de l'armée royale de venir se frotter à La Fontenelle. Commandée par le capitaine Duprez, elle attaque le repaire du brigand à marée basse, mais Duprez est tué dès le début de l'attaque et les royaux refluent vers Quimper.

En 1598, alors que le Duc de Mercoeur est le dernier chef de la Ligue à faire sa soumission au Roi Henri IV, La Fontenelle bénéficie du pardon et de l'amnistie royale[2] au même titre que tous les chefs ligueurs. Il est même nommé officiellement gouverneur de l'Ile Tristan.
Ironie du sort, ce ne seront pas ses brigandages qui le perdront 4 ans plus tard, mais un crime de haute-trahison. Reconnu coupable, le 25 septembre 1602, d'avoir participé à la conspiration du Duc de Gontaut-Biron[3] avec le Royaume d'Espagne et le Duché de Savoie, il est condamné par le grand conseil du Parlement de Paris à être rompu vif sur la roue en Place de Grève. Sa tête sera ensuite exposée quelques jours au sommet de la porte de la Toussaint à Rennes. Finalement, contrairement au chef du complot le Duc de Biron (qui fut décapité dans la cour de la Bastille), ce n'est pas comme un gentilhomme traitre à son Roi que La Fontenelle fut exécuté, mais bien comme un brigand sans foi ni loi, conformément à l'image terrifiante qu'il laissera dans la mémoire collective des bretons qui le surnommèrent « Ar Bleiz » (le loup).
On dit que sa « femme » Marie Le Chevoir, âgée probablement de 14 ans à la mort de son « mari », se serait revendiquée comme « veuve », et même qu'elle serait morte de chagrin après l'exécution de La Fontenelle !


L'Ile Tristan aujourd'hui, vue du ciel (source photo : Le Télégramme-immo.com)



Douarnenez, dans la baie de laquelle dormirait la légendaire Ville d'Ys, est célèbre pour son carnaval annuel ("les gras"). Elle fut aussi le siège de nombreuses conserveries de poissons, en particulier de sardines. Lorsque les premières commencèrent à fermer, on faisait encore appel ailleurs, comme à La Turballe par exemple, de façon saisonnière, à l'expertise des ouvrières des conserveries de Douarnenez. Depuis 1993, la Ria de Port-Rhu a été transformée en port-musée où l'on peut contempler d'anciens bateaux de toutes provenances, maintenus à flot, voire visiter certains d'entre eux. Parmi eux, cette curiosité : le Scarweather, bateau-feu (appelé aussi bateau-phare) en acier, construit en 1947 au chantier Philip and Son à Dartmouth (Angleterre). Dimensions : 42,50 x 7,60 m. Il servait à signaler les bancs de Scarweather, au large de Bristol, et a été désarmé en 1989.

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1. Philippe-Emmanuel de Lorraine, Duc de Mercoeur (1558-1602) était le frère de la Reine de France et femme d'Henri III, Louise de Lorraine-Vaudémont, mais aussi le cousin des Guise, chefs de la Ligue à laquelle il adhéra en 1584. A la suite de l'assassinat d'Henri de Guise en 1588, le Duc de Mercoeur fut décrété d'arrestation par Henri III, mais prévenu à temps par sa soeur, il eut le temps de s'échapper et alla se réfugier en Bretagne.

2. On peut à juste titre s'étonner de la bienveillance dont ce criminel a bénéficié durant sa carrière, y compris en provenance de ses ennemis royaux, bienveillance dont ce pardon d'Henri IV est la consécration. Mais pour être tout à fait honnête, il faut dire qu'en ces temps de grande insécurité (pour en saisir l'ambiance, je vous conseille tout particulièrement la série de BD « les chemins de Malefosse » de Daniel Bardet et François Dermaut), les partisans d'Henri IV n'étaient pas les derniers non plus à commettre exactions et brigandages. Rien qu'en Bretagne, trois autres « chefs de guerre-brigands » ont sévi à la même période : Anne de Sanzay de la Magnane (neveu du connétable Anne de Montmorency) pour le compte de la Ligue, mais également, pour le compte du Roi, La Tremblaye, et surtout le sinistre Yves de Liscoët. Pour la petite histoire, ce dernier avait eu la main droite tranchée net d'un coup de hache lors d'une bataille et pour la remplacer il « s'en fit placer une, de fer, à ressorts, si habilement exécutée qu'il s'en servait comme d'une main naturelle pour manier l'épée. » (Chroniques du Chanoine Moreau)

3. Grand ami d'Henri IV qui lui avait déjà pardonné une première trahison, on dit que le Bon Roi Henri ne se serait résolu à l'exécution de Gontaut-Biron qu'à regret, et seulement parce que ce dernier s'obstinait à nier l'évidence dont on avait trouvé des preuves dans sa correspondance. A noter que parmi les descendants de Gontaut-Biron figure Louis-Armand de Gontaut-Biron, dit le Général Biron, chef militaire rallié à la Révolution et injustement condamné à mort durant la Terreur, dont j'ai déjà évoqué le panache et le destin ici.

draleuq, 08h43 :: :: :: [3 lettres de suicide]

:: COMMENTAIRES

 draleuq , le 23/12/2011 à 09h36

Ah ben tiens, c'est l'anniversaire de l'assassinat du Duc de Guise aujourd'hui... Pas fait exprès !

 finipe , le 23/12/2011 à 15h01

La Fontenelle... voilà un garçon qui gagne à être connu, une belle ordure comme l'Histoire a su en produire beaucoup :)

 draleuq , le 24/12/2011 à 10h48

Oui, un être vraiment attachant... avec des cordes ou des chaînes, ça dépendait des jours. Quelquefois les deux.

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