Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Pour votre santé, évitez de grignoter
C'est pas faux
Etrangement, l'esprit répand affreusement l'art. Par là même, l'amour s'oublie en courant vers la fin de l'existence
Saint Tobustin ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

20 Février 2013 ::

« Opération Chariot - 6 : voyage retour et bouquet final »

:: Histoire contemporaine, 1942



Le voyage retour

Pendant qu'à terre, les commandos vendent chèrement leur peau ou leur reddition, la plupart des vedettes ayant survécu au carnage se sont un peu perdues de vue dans la confusion de la bataille.
Finalement, quelques unes se retrouvent au large, et le retour se fait en trois groupes bien distincts :



- Le premier groupe est constitué de la ML 160 de Boyd, de la ML 307 de Wallis et de la ML 443 d'Horlock. Ces vedettes ont en fait raté le rendez-vous avec les destroyers Tynedale et Atherstone. Elles partent plus au large avant d'effectuer un crochet vers le nord. Les trois vedettes sont repérées une fois par un avion bombardier Junker 88 de la Lutwaffe, isolé. Fort heureusement, elles parviennent à l'abattre et ne sont plus inquiétées jusqu'à leur arrivée qui du coup s'effectuera à Falmouth et non à Plymouth comme prévu, vu qu'elles sont parties plus à l'ouest. A l'arrivée, il leur reste... 20 litres d'essence ! Ces trois vedettes seront finalement les seules à rentrer du raid, comme nous allons le voir.

- Le second groupe n'est en fait qu'une seule vedette isolée, à savoir la ML 306 du lieutenant Henderson, qui s'éloigne de Saint-Nazaire sans avoir pu faire sa jonction avec aucun autre bateau. Selon les survivants, les occupants de cette vedette sont en train d'enrager de ne pas avoir pu débarquer et participer au raid. Hélas, le sort va leur fournir une bien funeste consolation. La vedette va croiser le chemin des 4 torpilleurs allemands de classe "Möwe" qui avaient été envoyés de Nantes suite au repérage de la flottille anglaise par le U-Boot. Ceux-ci étaient partis vers le golfe de Gascogne et n'avaient rien trouvé, ils revenaient donc vers l'estuaire.

Henderson réalise que l'ennemi est beaucoup trop fort. Il navigue tous feux éteints et coupe le moteur en espérant que les torpilleurs passent sans le voir. Mais l'un d'entre eux, le Jaguar, aperçoit "une ombre suspecte". Bientôt, la ML 306 est découverte par les projecteurs et engagée. Le Jaguar essaie d'abord de l'éperonner, mais Henderson parvient à l'éviter par une habile manoeuvre.
Pendant les quelques minutes qui vont suivre, pratiquement bord à bord (sauf que les Allemands surplombent les Anglais car le torpilleur est beaucoup plus grand), une fusillade nourrie va être échangée entre les deux navires, sans aucune chance de vaincre pour les britanniques.
Décontenancé par la violence de la réplique britannique, le Jaguar s’éloigne de la vedette pour se mettre à portée de canon.
Par deux fois, alors qu'ils sont abattus les uns après les autres, le capitaine Paul, commandant du Jaguar, va supplier ses ennemis de se rendre en hurlant dans son haut-parleur.
Peine perdue, les Anglais se battent héroïquement, et plus particulièrement le sergent Thomas Durrant, un commando qui va s'accrocher comme un désespéré à ses mitrailleuses Lewis jumelées malgré plusieurs blessures successives. Il n'arrêtera qu'après qu'une dernière salve l'y contraigne définitivement.

Mitrailleuses jumelées Lewis calibre .303 (7,7 mm), photographiées dans une ML n'ayant pas participé au raid. C'est aux commandes de cet engin que le Sgt Durrant de la ML 306 résista héroïquement au torpilleur Jaguar.


Entre temps, le lieutenant Henderson a été abattu lui aussi. 20 soldats parmi les 28 qui sont à bord de la vedette sont morts ou blessés et la vedette, prenant l'eau de partout, commence à couler. Aussi, le lieutenant R.O.C. Swayne[1], chef de groupe des commandos de la ML 306, finit quand même par offrir sa reddition au capitaine Paul, en ces termes : « Je crains qu’on ne puisse plus continuer ». Le capitaine Paul l'accepte aussitôt et fait rendre les honneurs de la guerre à ses courageux ennemis.
Sur le corps de Durrant, on dénombrera pas moins de 25 blessures.
Une semaine plus tard, le lieutenant Swayne retrouvera le Lieutenant Colonel Newman au stalag de Rennes et lui parlera de l'exploit de Durrant. Fait unique dans l'histoire militaire britannique, le capitaine Paul lui-même rédigera un rapport sur la conduite héroïque de Durrant et le remettra à Newman.
A son retour de captivité en 1945, ce dernier, s'appuyant sur ces deux témoignages, recommandera la Victoria Cross à titre posthume pour le sergent Durrant, qui lui sera aussitôt décernée.
C’est la première fois dans l’histoire militaire britannique qu’une décoration est attribuée grâce au rapport d’un officier ennemi.

A gauche : Tombe du lieutenant Henderson au cimetière militaire de Cuy à Escoublac. On y lit : "Lieutenant IBH Henderson, RNVR, HM Motor Launch 306, 28th march 1942, age 31, so he passed over and all the trumpets sounded for him on the other side". (photo draleuq)
Au milieu : Le sergent Thomas Durrant, décoré de la Victoria Cross à titre posthume.
A droite : Tombe de Thomas Durrant au cimetière militaire de Cuy à Escoublac. On y lit : "1874047 serjeant T.F. Durrant V.C. Royal Engineers, No1 Commando, 28th march 1942, age 23." (photo draleuq)


- Le troisième groupe est constitué de la MGB 314 de Ryder, de la ML 156 de Fenton, de la ML 446 de Falconar et de la ML 270 d'Irwin. Ces quatre vedettes sont toutes salement endommagées, mais parviennent tout de même à rejoindre le Tynedale et l'Atherstone, bien que pas tout à fait à l'endroit prévu car les deux destroyers ont rencontré les 4 torpilleurs allemands, qui ont cependant rompu le combat après un court engagement.
La ML 156 de Fenton, la plus endommagée, est tout près de couler. Elle est aussitôt abandonnée et ses hommes transférés à bord du Tynedale.
Les autres vedettes transfèrent également leurs blessés graves sur le Tynedale. Les marins des destroyers sont saisis d'effroi devant les ponts jonchés de sang et les bateaux réduits à l'état d'écumoires. A bord de la MGB, les pompes sont hors service, et on écope l'eau avec des seaux !

Une heure plus tard, la couverture aérienne du Coastal Command arrive pour protéger la retraite de la flottille, car on redoute que la Luftwaffe organise une chasse punitive.
Et justement, quelques instants plus tard apparaît dans le ciel un bombardier allemand Ju-88. Un combat s'engage entre lui et un Bristol Beaufighter anglais, combat tellement acharné que les deux avions entrent en collision et tombent dans la mer, sous les yeux médusés des hommes de la flottille qui assistent au spectacle.

A gauche : Bombardier Junker-88 de la Luftwaffe
A droite : Chasseur Bristol Beaufighter de la Royal Air Force


Peu après, la jonction s'effectue avec deux nouveaux destroyers de la Royal Navy, le HMS Cleveland et le HMS Brocklesby, ce qui ajoute une puissance de feu considérable à la flottille.

Les canons anti aériens du Brocklesby vont d'ailleurs abattre un nouveau Ju-88, tandis qu'un Bristol Beaufighter abat de son côté un avion de reconnaissance allemand, aveuglant ainsi l'état-major ennemi et le privant de toute autre riposte.

Le destroyer Brocklesby


Les deux destroyers nouvellement arrivés fournissent également davantage de place disponible à bord. Or, les trois vedettes restantes, la MGB 314 et les ML 446 et 270, toutes bien abîmées, retardent grandement la flottille, et beaucoup de blessés doivent être hospitalisés au plus vite.
Il est donc décidé d'abandonner et de couler les trois vedettes, et de rentrer le plus vite possible à Plymouth.

Survivants des ML 156 (Lt Fenton) et 446 (Lt Falconar) photographiés le 29 mars à Plymouth.


Premières répressions sur les civils

Pendant ce temps, à St Nazaire, dès 4 heures du matin, les perquisitions commencent dans les maisons du vieux Saint-Nazaire. Les Allemands, très nerveux, fouillent les habitations avec le doigt sur la détente, en vociférant des menaces. Trois civils sont tués cette nuit-là.
Mon grand-père, qui habitait Rue de la Paix, dans le centre du nouveau St Nazaire, avait entre temps quitté les abris et regagné son lit puisque je le rappelle, avec son corset de plâtre suite à une lourde chute sur le dos, il devait normalement garder la chambre. Les Allemands qui fouillèrent sa maison, au petit matin, étaient de ceux qui avaient conservé leur sang-froid. Ils entrèrent tout de même jusque dans sa chambre d'adolescent et vérifièrent jusque sous le lit s'il n'y avait pas d'Anglais. Ils lui firent comprendre qu'ils étaient désolés, mais que c'étaient les ordres et qu'ils ne pouvaient s'y soustraire.

Le "grand boum"

Le matin du 28 mars, le port arbore encore les stigmates des combats de la nuit. La "wochenchau" (propagande) est déjà sur les lieux et s'attarde à filmer les cadavres anglais restés sur les quais, et les équipements britanniques abandonnés.
Le commandement allemand, lui, reste perplexe devant la carcasse du Campbeltown fichée dans la porte-écluse Joubert. Kellermann, le chef du port, monte à bord avant de laisser place à un groupe d'experts chargés de découvrir une éventuelle bombe.
Mais le dispositif est bien caché, et ne sera pas découvert.

Bientôt, le Campbeltown est la proie des curieux. Des dizaines de soldats allemands commencent à monter à bord, attirés par la perspective d'y trouver des cigarettes et du chocolat. Certains d'entre eux sont accompagnés de leurs "petites amies" françaises. Parmi les « prises », un pavillon de la Kriegsmarine « made in England » !

Ces soldats allemands, qui se font tirer le portrait debout sur la proue du Campbeltown, fichée dans la porte-écluse Normandie, ne resteraient pas là s'ils savaient ce qu'ils ont sous les pieds !


A 11 h 45 enfin, près de 3 heures après le dernier délai (9 h 00) prévu pour la détonation de la machine infernale de Pritchard et Tibbets, c'est l'explosion.
Le Campbeltown est volatilisé avec tous ses occupants. Les flammes et les débris montent jusqu'à 300 m. d'altitude. La porte-écluse est arrachée de ses gonds, l'eau de mer s'engouffre dans la cale comme un raz-de-marée, emportant au passage les deux pétroliers ravitailleurs qui s'y trouvaient et les précipitant contre le caisson nord.
Des débris humains retombent dans un rayon de 2 km. On devra les repêcher à l'épuisette, répandre du sable sur le sol ensanglanté.
Kellermann, qui aurait dit que les Anglais étaient bien bêtes s'ils croyaient l'embêter avec ça, est couvert de boue.
Détenu à la kommandantür, à plus d'un km de là, Newman décrira "comme un tremblement de terre".
Dans le restaurant où les prisonniers anglais sont rassemblés, et où l’on n’y croyait presque plus tant l’horaire était dépassé, c’est une immense salve d’applaudissements !

Quant au capitaine Beattie, le commandant du Campbeltown qui avait été repêché dans la mer en cours de matinée, il est en cours d'interrogatoire, encore enveloppé dans une couverture, et l'officier qui l'interroge est juste en train de lui dire que les Anglais avaient sous-estimé la résistance du caisson.
La déflagration souffle alors la vitre du bureau, et Beattie aurait dit en souriant :
- Voilà justement la preuve que nous ne l'avons pas sous-estimée !

On ne saura jamais le bilan exact de l'explosion du Campbeltown. Les Allemands donnent 100 victimes, mais ils commanderont plus de 300 cercueils. Une enquête française, menée après guerre, établira les pertes à 320 soldats et 60 officiers. La cale Joubert, elle, est hors d'état de marche jusqu'à la fin de la guerre. Elle ne sera remise en service qu'en 1947.

Le fait que l'explosion ait été aussi tardive est un mystère qui restera sans doute à jamais irrésolu : les 4 tonnes d'explosifs devaient sauter à 7 h 00, au plus tôt à 5 h 00, au plus tard à 9 h 00. Rappelons-nous que plusieurs crayons explosifs avaient été introduits dans les grenades sous-marines reliées entre elles. Tous les crayons ne pouvaient pas avoir une défaillance en même temps, ou si les conditions avaient provoqué une telle défaillance générale, l'explosion n'aurait jamais eu lieu.
Une hypothèse, évoquée par plusieurs historiens spécialisés, avance donc qu'un officier britannique prisonnier aurait accompagné les Allemands à bord, et aurait déclenché lui-même l'explosion en s'immolant.

Ayant perdu de nombreux officiers supérieurs, la chaîne de commandement allemande se retrouve fortement désorganisée, et beaucoup de soldats de l'armée d'occupation vont se trouver livrés à eux-mêmes, ce qui va être lourd de conséquences pour les civils Nazairiens.

A gauche : Le monument du raid, Place du Commando à St Nazaire, peu après les cérémonies de commémoration du 28 mars 2008, 66ème anniversaire. On y lit : "En souvenir glorieux de ceux qui donnèrent leur vie lors de l'attaque de Saint-Nazaire le 28 mars 1942 - ils accomplirent beaucoup."
A droite : La plaque où sont inscrits les noms de tous les commandos et marins britanniques tués durant le raid. Fait assez inhabituel, sur la même plaque, en bas, sont inscrits les noms de tous les civils français tués durant la répression allemande qui a suivi le raid. (photos draleuq)


Psychose chez l'occupant

Durant le reste de la journée du 28 mars, après l'explosion du Campbeltown, la ville retentit de coups de feu. Les soldats allemands, extrêmement nerveux, voient des Anglais partout, au point qu'ils vont tuer plusieurs travailleurs de leur propre organisation Todt, en confondant leurs uniformes paramilitaires avec ceux des "Tommies".
La voiture du capitaine Dieckmann, commandant de l'artillerie navale de St Nazaire, est mitraillée par des Allemands à son retour d'une conférence à Nantes !
Le 29 mars, la situation commence à se détendre un peu. Le 30 mars, la circulation est rétablie près du port, mais on apprend toutefois que l'occupant a décidé d'évacuer tout le quartier du Petit Maroc.
Mais à 16 heures ce même 30 mars, une des torpilles à retardement de Wynn, lancée 60 heures plus tôt contre l'écluse Est du port, explose enfin, suivie, une heure plus tard, de la seconde, qui détruit la porte. Mon grand-oncle, alors électricien sur le port, travaillait sur un bateau au moment de l'explosion. Il dût s'enfuir précipitamment pour ne pas être mitraillé par les soldats allemands en panique, et il ne fut pas le seul : les ouvriers français de l'Organisation Todt, qui travaillaient à proximité, décident de s'enfuir de peur d'être soupçonnés de sabotage. Des Allemands, croyant à une révolte, leur tirent dessus.
Cette fois, l'occupant va basculer pour de bon dans la psychose. Les Tommies étant tous emprisonnés depuis deux jours, ces "attentats" ne peuvent être que l'oeuvre de terroristes français.

Sur un banc public voisin du monument au commando, une plaque rend hommage aux habitants nazairiens qui aidèrent les commandos, notamment en cachant plusieurs d'entre eux. (photo draleuq)


On disperse les groupes à coups de crosse de fusil. Une mitrailleuse prend l'immense place Marceau en enfilade et manque de faire un carnage.
Alors que des badauds assistent goguenards à la reconstitution de l'arrestation du Colonel Newman, filmée par la "Wochenchau" à la charcuterie Le Pouliken, la panique s'étend au quartier de la Briandais où on tire dans les fenêtres à coup de canon DCA, à la rue du Bois Savary où une femme est tuée par une grenade au moment où elle ferme ses volets, au quartier de Penhoët où les Allemands jettent des grenades dans les jardins, par les fenêtres ouvertes, attaquent même un café !
Un civil de la défense passive, coiffé de son casque blanc, est tué d'une rafale alors qu'il se porte au secours d'un blessé. Son fils de 5 ans est abattu à la porte, sa fille de 8 ans grièvement blessée dans la cuisine (elle sera plus tard amputée d'une jambe).
Un cycliste est abattu dans le dos après un contrôle d'identité, de même qu'un homme qui court vers un abri en tenant ses deux enfants par la main. Un prêtre, mis en joue, est sauvé in extremis par le passage d'un officier.
Aux Chantiers Navals, des Allemands prennent d'assaut une grue... Ils auraient pris pour des tirs ennemis le reflet de leurs propres tirs dans les vitres de la cabine de manoeuvre ! Le train de Nantes essuie plusieurs rafales avant d'arriver à la gare de St Nazaire. Plusieurs soldats allemands sont tués par erreur par leurs propres camarades, dans la confusion générale. Selon un témoin, cette nuit-là, les occupants utilisent des balles explosives anti-char, lesquelles font d'horribles blessures.
Parachevant la psychose allemande, une balle perdue coupe un câble à haute tension et plonge la ville dans l'obscurité, ce qui est pris pour un nouvel acte terroriste...

Les habitants du Petit Maroc sont évacués manu militari sans être prévenus ni avoir le droit de rien prendre. Ils seront envoyés dans un camp à Savenay le lendemain matin, avant d'être rapatriés plusieurs jours plus tard, mais ils trouveront leurs maisons pillées. Ils devront ensuite s'installer chez des proches, et le quartier entier sera rasé au bull-dozer par représaille, plusieurs commandos britanniques ayant été aidés par des habitants de ce quartier.
16 civils Nazairiens sont tués durant cette nuit de terreur, 25 autres sont blessés.
Un colonel allemand se déplace spécialement d'Angers et convoque le Maire de St Nazaire, M. Toscer. Il lui affirme que des civils Nazairiens ont participé à des actes de terrorisme contre l'armée d'occupation, le menace de raser la ville et de faire fusiller toute la population.
On finit par se mettre d'accord sur la rédaction d'une affiche qui sera placardée dans les rues dès le 31 mars à 7 h 00.
Le calme reviendra ensuite rapidement. Après la guerre, l'historien Lucas Phillips et plusieurs sources françaises confirmeront que quelques patriotes Nazairiens ont bien profité de l'occasion pour prendre les armes contre l'occupant. Il semble toutefois que ces actions aient été anecdotiques comparées à l'ampleur de la répression.

Affiche placardée dans les rues de St Nazaire le 31 mars à 7 h 00 du matin après la nuit de psychose de l'occupant.


Conclusion

Dans les jours qui suivent le commando, la propagande allemande se répand en mensonges :
"Des forces anglaises ont tenté de débarquer (...) à l'embouchure de la Loire avec l'intention d'attaquer la base sous-marine de St Nazaire et de détruire les écluses du port. Sous le feu des batteries (...) allemandes, un vieux contre-torpilleur (...) chargé d'explosifs, qui devait enfoncer les portes de l'écluse, a fait explosion avant d'avoir atteint son but. Le gros des vedettes (...) et des embarcations d'assaut de l'ennemi a été également détruit (...) par l'artillerie de marine. (...) L'ennemi a réussi à débarquer des forces qui ont été disloquées alors qu'elles tentaient d'attaquer les chantiers et de pénétrer dans la ville, par des troupes appartenant à toutes les armes de la Wehrmacht. (...) Sans compter des pertes élevées et sanglantes, l'ennemi a laissé entre nos mains plus de 100 prisonniers. Du côté allemand, aucune unité de guerre n'a été perdue ; il n'y a pas eu le moindre dégât à la base sous-marine."
Il s'agit bien entendu de faire croire que l'attaque visait la base sous-marine et avait donc échoué. Or, c'était bien la forme-écluse qu'elle visait et elle avait donc réussi, sans doute au-delà de tous les espoirs des britanniques.
Hitler ne s'y trompe d'ailleurs pas. Il entre dans une colère noire et dépêche immédiatement sur place le Maréchal Von Runstedt, puis le Maréchal Jodl, pour enquêter sur les raisons de cette déroute.
Il en résultera une très grosse discorde entre la Kriegsmarine et la Wehrmacht, chacune rejetant la faute sur l'autre.
Seul le capitaine Mecke saura tirer des lauriers de ce revers. Reconnu comme étant le seul à avoir vraiment anticipé l'attaque britannique, il recevra la Croix de Fer.

Du côté britannique, 55 décorations seront attribuées, parmi lesquelles 5 Victoria Cross, la plus haute distinction militaire du Royaume de sa Majesté : le colonel Newman, le capitaine Ryder, le capitaine Beattie, le matelot Savage (à titre posthume) et le sergent Durrant (à titre posthume).

A gauche : En 1947, Newman et Ryder à la tête d'un défilé de commémoration, sous le pont levant que les 70 survivants des commandos, y compris Newman, avaient dû traverser sous une grêle de balles pour essayer d'échapper à la capture. Paul Ramadier, alors premier ministre français, décore Newman, Ryder et Beattie de la Croix de Guerre. Dans son discours, il dit : « vous avez été les premiers à nous donner l’espoir. »
A droite : le Capitaine Karl Konrad Mecke (1894-1982), croix de fer.


La ville de St Nazaire aura ainsi le privilège d'être la première ville d'Europe occupée à avoir été foulée par le pied des Alliés.
Ce qu'elle ne sait pas encore, à ce moment, c'est qu'elle aura également le triste privilège d'être la dernière ville d'Europe à être libérée de l'occupant, le 11 mai 1945.

Enterrement d'une partie des britanniques tués, au cimetière de Cuy à Escoublac. Plusieurs prisonniers anglais étaient présents, parmi lesquels le Lt Corran Purdon, ici au garde-à-vous. Les Allemands leur rendirent les honneurs militaires. Devenu entre temps Général, Corran Purdon sera décoré de la Légion d’Honneur à St Nazaire le 28 mars 2006, en même temps que Bill "Tiger" Watson et que Bob Montgomery, devenu entre temps Colonel. Les autres vétérans, plus en état de se déplacer en France, furent décorés le lendemain à l’ambassade de France à Londres.

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1. Il sera décoré de la Military Cross.

draleuq, 09h10 :: :: :: [0 poignant panégyrique]

13 Février 2013 ::

« Opération Chariot - 5 : les commandos en action »

:: Histoire contemporaine, 1942




Plan du port la nuit du raid. Des zooms de ce plan montreront, plus bas dans cet article, les mouvements effectués par les différentes équipes de commandos.


Le quai nord de la cale Joubert :

Bien que seuls 113 d'entre eux aient débarqué, sur les 257 hommes prévus, les commandos vont accomplir nombre d'exploits sur lesquels nous allons maintenant revenir. Commençons tout d'abord par ceux qui descendent du Campbeltown après l'éperonnage de la porte-écluse, qui sont chargés du gros des destructions autour de la cale Joubert.

Mitraillette Thompson, dite "Tommy Gun", arme principale des commandos qui appartenaient aux équipes de protection chargées de couvrir les équipes de démolition, et aux équipes d'assaut chargées d'attaquer les postes d'artillerie ennemis.


Les premiers à mettre le pied au sol sont les 12 commandos du groupe d'attaque du Lieutenant Roderick, qui descendent de la proue du destroyer par tribord à l'aide d'une échelle téléscopique. Leur mission est de mettre hors de combat les positions de tir ennemies sur la rive nord de la Cale Joubert, puis d'incendier les réservoirs de carburant enterrés voisins.
La première position allemande sur leur chemin n'est autre qu'un emplacement de mitrailleuse protégé par des sacs de sable, et elle est toute proche. Sans doute pris par surprise, les servants sont très vite mis hors de combat, probablement à la grenade.

La position suivante, plus délicate, est un canon de 37 mm à tir rapide monté sur le toit d'un bunker. Mais les hommes de Roderick le neutralisent à l'aide de grenades habilement lancées.
Les sources divergent ensuite : certaines disent qu'ils doivent neutraliser une autre mitrailleuse et un canon de 40 mm. Toutes les sources sont toutefois d'accord pour dire que l'un des canons qu'ils doivent réduire a déjà été abattu par des tirs en provenance des vedettes sur le fleuve.
Une fois le danger écarté, ils se tournent vers leur dernier objectif, les réservoirs de carburant. Une source dit qu'ils ne parviennent pas à les incendier, une autre qu'ils sont vides. L'un n'empêche d'ailleurs pas l'autre.

Ils consolident ensuite leur position pour protéger le flanc des autres raiders, et attendent le signal de la retraite. Aucune source ne précise leur itinéraire de repli, mais il est probable qu'ils repasseront par la porte-écluse enfoncée par le Campbeltown, puis par le pont tournant qui sera surnommé "Roy Bridge", du nom du lieutenant qui commande l'équipe qui en assure la garde, pour ensuite se rendre au PC du Colonel Newman. Selon une source, il y a 4 blessés dans l'action parmi les commandos.

La forme écluse aujourd'hui, vue du caisson nord , occupée ici par le "Rotterdam Trader".
A gauche, la rive nord de la cale qui fut prise d'assaut par l'équipe du lieutenant Roderick. A droite au fond, on distingue la station de pompage. (photo draleuq)

A gauche : en rose foncé, le parcours effectué par l'équipe Roderick sur le dock nord.
A droite : Le lieutenant John Roderick fut décoré de la Military Cross pour son action.


Poste de manoeuvre sud, station de pompage et pont tournant :

Pendant ce temps, par bâbord de la proue du Campbeltown, les commandos du capitaine Roy descendent à leur tour sur le quai. Les hommes de Roy, écossais comme lui, sont plusieurs à porter le kilt traditionnel sous leur "battle dress" de commando.
La mission des hommes de Roy est de neutraliser les canons sur le toit de la station de pompage pour laisser la voie libre aux démolisseurs du Lieutenant Stuart Chant, puis de se diriger illico vers le pont tournant de la vieille entrée, qu'il doit tenir coûte que coûte puisque c'est le chemin de repli vers le Vieux Môle de toutes les unités qui opèrent autour de la cale sèche. Une fois tous les hommes repliés au sud de la vieille entrée après avoir accompli leurs missions, Roy doit laisser au capitaine Woodcock, protégé par le Lieutenant Morgan, la tâche de faire sauter le pont derrière eux.

Les commandos de Roy arrivent rapidement au contact de la station de pompage, dont le toit est occupé par deux canons de DCA. Une grenade est lancée sur l'un d'eux. Aussitôt après, les servants allemands prennent la fuite par un escalier extérieur. Les Ecossais montent sur le toit et sabotent les deux canons.

A gauche : le capitaine Donald Roy, qui tout au long du commando donna son nom au fameux pont tournant qu'il devait tenir à tous prix, rebaptisé ainsi "Roy's Bridge". Décoré du Distinguished Service Order.
A droite : le sergent Don Randall fut le principal artisan de la prise d'assaut des canons de flak sur le toit de la station de pompage. Il fut décoré de la Distinguished Conduct Medal.


L'équipe se rend ensuite vers son deuxième objectif, le pont tournant de la vieille entrée, en couvre les deux entrées, et attend. Le commandant d'un navire de défense côtier allemand, tout proche, décide de saborder son bateau car il redoute la capture ! Durant l'heure qui suit, de nombreux hommes de Roy seront touchés près de ce pont constamment balayé par les balles ennemies tirées depuis l'autre côté du bassin. Réembarqué à bord de la ML 262 comme nous l'avons vu, Woodcock ne viendra pas faire sauter le pont comme prévu (il trouvera la mort sur le fleuve, comme nous l'avons vu également). Roy abandonnera donc le pont intact, une fois tous les autres repliés, pour se rendre au PC de Newman.

Le pont tournant de l'entrée est, dont l'équipe du Capitaine écossais Roy assura la couverture après avoir nettoyé le toit de la station de pompage. C'était un point de passage obligé pour les commandos revenant de leurs objectifs autour de la cale Joubert et se repliant vers le PC du Colonel Newman. Le blockhaus visible sur la photo, celui de l'écluse fortifiée, ne fut construit qu'en 1943 et n'existait donc pas encore. (photo draleuq)

A gauche : en rose foncé, le parcours de l'équipe Roy.
A droite : le soldat Tom Mac Cormack fut grièvement blessé à la tête en protégeant le Roy's Bridge. Une autre photo célèbre du commando, prise comme celle de Burn par la propagande allemande au lendemain du raid, le montre assis sur le quai, tenant son visage ensanglanté entre ses mains. Il décèdera le 11 avril des suites de ses blessures, à l'hôpital de Rennes.


Juste derrière Roy, les équipes de démolition des Lieutenants Stuart Chant et Christopher Smalley.

La mission de Smalley est la plus simple et la plus rapide : il doit faire sauter le poste de manoeuvre de la porte-écluse sud (celle qui a été enfoncée par le Campbeltown), situé seulement à 50 mètres du destroyer.
Aussi, ces commandos s'acquittent-ils de leur tâche les premiers, sans rencontrer aucune résistance : le poste de manoeuvre vole en éclat. Smalley décide ensuite, comme nous l'avons vu, de profiter de la présence sur le quai voisin de la vedette ML 262 de Burt pour réembarquer au lieu de se replier par son itinéraire normal, c'est-à-dire le "Roy's Bridge". Comme pour Woodcock, cela lui sera fatal.

L'équipe du Lieutenant Smalley : chemin parcouru à terre en rose, itinéraire de repli initialement prévu en vert, fuite à bord de la ML 262 en bleu.


Le lieutenant Stuart Chant, blessé au genou et au bras à bord du Campbeltown, a 4 hommes pour l'accompagner. Comme la porte de la station de pompage est verrouillée, il la fait rapidement sauter avec une petite charge aimantée, une "palourde".
Parmi les hommes qui l'accompagnent, il y a le sergent Chamberlain, blessé aux deux jambes, qui commence sérieusement à souffrir. Chant lui ordonne donc de s'allonger en haut de l'escalier et de couvrir leurs arrières.
C'est le sergent Dockerill, une force de la nature, qui descend les 30 kgs d'explosifs de Chamberlain en plus des 30 kgs qu'il porte déjà en bas des escaliers métalliques en zig zag qui amènent le groupe jusqu'aux pompes, douze mètres plus bas. Chant constate avec satisfaction que les installations sont identiques à celles de la cale King George V de Southampton où ils se sont entraînés. C'est en chantant que les Anglais posent leurs charges sur les joints des pompes et les relient entre elles par un "cordtex" qui, une fois allumé, se consume pendant 90 secondes avant que tout ne saute.
Une fois que tout est prêt, Chant renvoie deux sergents mettre Chamberlain à l'abri avec eux, et ne garde que Dockerill pour l'aider à remonter dans les temps. Il procède ensuite à la mise à feu lui-même, puis remonte en clopinant et en s'accrochant à la ceinture du fidèle Dockerill. Tous les hommes sont à l'abri d’un mur, mais le Capitaine Bob Montgomery, qui supervise les équipes de démolition, les voit faire et réalise qu’ils sont beaucoup trop près. Il intervient pour les faire déplacer et bien lui en prend car quelques instants plus tard, une énorme explosion fait voler ce mur en éclats, écrasant un sac à dos que les hommes avaient laissé là dans la précipitation ! La station de pompage est atomisée, deux moteurs ayant été éjectés de leurs bases et ayant fait s'effondrer les deux autres sur les pompes démolies, dans un cratère de 12 mètres. Chant retourne vérifier que les dégâts sont irréparables, ce qui est largement le cas. Il parachève son oeuvre à coups de masse, et enfin avec des charges incendiaires.

A gauche : la station de pompage, vue du nord de la forme écluse. Son toit comportait deux canons qui furent nettoyés par l'équipe du Capitaine Roy. Le lieutenant Stuart Chant, bien que blessé à la jambe, et le Sergent Dockerill, la firent ensuite sauter, rendant impossible la vidange de la cale pour très longtemps. (photo draleuq)
A droite : le capitaine Bob Montgomery, des Royal Engineers, supervisait les équipes de démolition débarquées du Campbeltown. C'est l'un des derniers survivants du raid, ici photographié à la commémoration de mars 2012 à St Nazaire. Il fut décoré de la Military Cross.


Lorsqu'il se replie avec ses hommes vers le "Roy's Bridge" (sans doute parmi les derniers, non seulement du fait des blessures, mais aussi parce que sa tâche était plus longue que celle des autres à mener à terme), le pont est balayé par la mitraille allemande, et les 5 britanniques doivent le traverser par en dessous, en s'accrochant aux poutrelles !
Finalement, ils parviennent tous au PC du Colonel Newman. Chant, souffrant de plus en plus de son genou, n'ira pas bien loin lorsque les commandos survivants tenteront une échappée vers la ville, plus tard dans la nuit. Incapable de courir, il se couchera à l'abri des balles perdues en attendant la capture.

A gauche : en rose, chemin parcouru à terre par l'équipe du lieutenant Chant.
A droite : Stuart Chant fut décoré de la Military Cross.


Porte-écluse nord et poste de manoeuvre nord :

Egalement débarqués par bâbord avant du Campbeltown, l'équipe du Lieutenant Gerard Brett (8 hommes) doit s'occuper de la porte-écluse nord du dock Normandie, pendant que l'équipe du Lieutenant Corran Purdon (4 caporaux) doit se charger du poste de manoeuvre de la dite porte-écluse. Pour les protéger, l'équipe du Lieutenant Denison (4 hommes à l'origine, mais 2 ont été mis hors de combat à bord du Campbeltown).

Le Lieutenant Etches devait normalement coordonner tout ce beau monde, mais il a été, lui aussi, grièvement blessé à bord du Campbeltown (décoré de la military cross). Il est donc remplacé par le Lieutenant Bob Burtenshaw, blessé lui-aussi, qui devait initialement se charger de la porte-écluse sud en cas d'échec de l'éperonnage.
Pour parvenir à leurs objectifs, tous ces commandos doivent parcourir à découvert les 350 m. du quai ouest de la cale sèche !

Le lieutenant Denison et ses 2 hommes partent les premiers le long du Dock Normandie, mais ils sont pris à partie par des tireurs allemands embusqués dans une tranchée. Denison attire habilement le feu sur lui, pendant que ses deux compères prennent la position à revers et la détruisent à la grenade. Ils vont ensuite couvrir les abords du pont tournant qui passe sur le canal de communication entre les deux bassins.

Derrière eux, l'escouade du lieutenant Purdon investit le poste de manoeuvre du caisson nord, pendant que celle du lieutenant Brett se dirige vers le caisson nord lui-même.
Malheureusement, celui-ci n'est pas du tout fait comme à Southampton. Pour pouvoir le détruire efficacement, il faudrait poser les charges à l'intérieur, et la chose est impossible à cause d'une écoutille.

Les hommes de Brett essaient en vain de faire sauter cette écoutille, mais ils sont harcelés par des tirs, probablement en provenance des batteries situées de l'autre côté des bassins. Le lieutenant Brett est blessé (il sera décoré de la military cross). Comme il est intransportable, ses hommes le mettent à l'abri et l'abandonnent, conformément aux consignes.

Pendant leur retraite, ils tuent deux Allemands avant d'être cueillis par l'escouade du lieutenant Burtenshaw, un grand escogriffe original, son monocle vissé à l'oeil, qui porte sur la tête la casquette de marin du capitaine Beattie - nul ne sait comment il se l'est procurée ! - et qui décide d'emmener tout ce beau monde vers une deuxième tentative de destruction du caisson, tout en chantant "There always be an England"...
Alors que Burtenshaw et son équipe travaillent à la destruction de la porte-écluse, Purdon vient de terminer l'installation de ses charges sur le poste de manoeuvre. Il envoie le caporal Chung prévenir Burtenshaw qu'il n'attend plus que le signal. Mais Chung est blessé par balle en traversant le dock et n'arrivera pas à destination.

A gauche : le caporal Chung à l'époque du commando.
Au milieu : Chung et son ex-lieutenant Corran Purdon, devenu entre temps général, se retrouvent lors d'une commémoration dans les années 90.
A droite : un commando de l'Opération Chariot pendant l'entraînement. Celui-ci fait partie d'une équipe de démolition, d'où le harnachement. Le jour du raid, les démolisseurs étaient tellement chargés (40 kg d'explosifs) qu'ils ne prirent même pas de fusil et avaient un pistolet pour toute arme.


Burtenshaw conclut rapidement à l'impossibilité d'ouvrir l'écoutille et donne l'ordre aux hommes d'affaler les charges d'explosifs le long de l'écluse, au bout d'une corde, en espérant qu'une explosion externe suffira à endommager suffisamment le gigantesque caisson. Mais la situation empire de seconde en seconde, et ils sont maintenant pris pour cible par des tireurs allemands qui se trouvent sur le pétrolier en cale sèche et qui les empêchent de travailler.
Burtenshaw, toujours en chantant, prend quelques hommes avec lui et se rend au bord du quai pour éliminer ces gêneurs. Il y est rejoint par les mitrailleurs de Denison. Les Allemands sont réduits au silence, mais Burtenshaw est tué dans la fusillade.

A gauche : le lieutenant Denison
A droite : la tombe de Bob Burtenshaw au cimetière de Cuy à Escoublac : "lieutenant R.J.G. Burtinshaw, the cheshire regiment, n°5 commando, 28th march 1942, age 25, floreat fettesia." (photo draleuq)


Sur le caisson, les pertes augmentent, et le sergent Carr prend la décision de détoner les charges déjà affalées sans plus attendre, avant que plus un seul homme valide ne puisse le faire. Après l'explosion, il entend le bouillonnement caractéristique de l'eau et constate qu'elle s'engouffre dans la cale par un trou percé dans la porte-écluse.

A gauche : de nos jours, le caisson nord de la forme écluse, vu du bassin de Penhoët. Il ne fut que crevé par des charges affalées le long de la porte et détonées par le sergent Carr. De nombreux commandos furent tués en essayant d'atteindre cet objectif, dont le Lieutenant Burtenshaw. (photo draleuq)
A droite : prisonniers britanniques photographiés par la propagande allemande le 28 mars au matin. De gauche à droite, le soldat Frank Gooch, le caporal Nicky Finch, tous les deux de l'équipe d'assaut de John Roderick, et le sergent Franck Carr de l'équipe de démolisseurs de Bob Burtenshaw, qui détona les charges et troua le caisson nord de la cale Joubert (décoré de la Distinguished Conduct Medal).


Les survivants de l'escouade Burtenshaw décrochent vers le pont tournant de la vieille entrée, bientôt rejoints par l'escouade Purdon. Celui-ci déclenche derrière lui l'explosion du poste de manoeuvre nord, en l'accompagnant d'un rugissement guerrier qui réchauffe le coeur des commandos.

A gauche : de nos jours, le poste de manoeuvre du caisson nord de la forme écluse.
Il fut démoli par l'équipe du Lieutenant Corran Purdon. (photo draleuq)
A droite : le général Corran Purdon, l'un des derniers survivants du raid, fut décoré de la Military Cross.


Tout le monde se replie ensuite vers le "Roy's Bridge" et vers le PC de Newman.

Equipes des lieutenants Brett, Denison, Purdon et Burtenshaw :
1) L'équipe Denison (parcours rose foncé) neutralise des Allemands à la grenade dans une tranchée
2) L'équipe Purdon (parcours rose clair) investit le poste de manoeuvre du caisson nord, pose ses charges et attend le signal
3) L'équipe Brett (parcours vert clair) échoue à détruire la porte écluse nord.
4) L'équipe Burtenshaw, avec des éléments en retraite de l'équipe Brett (parcours vert clair), affale des charges le long de la porte-écluse nord sous le feu ennemi.
5) Burtenshaw prend quelques hommes pour aller neutraliser les tireurs du pétrolier (parcours bleu foncé), aidé par l'équipe de Denison (parcours rose foncé) Burtenshaw est tué sur le dock, les tireurs allemands sont éliminés.
6) Le sergent Carr détone les explosifs, la porte-écluse est crevée. Les survivants décrochent.
7) Pendant le décrochage, Purdon fait sauter le poste de manoeuvre.
8) L'ensemble des commandos se retire par le pont tournant, en direction du PC Newman (parcours blanc).
Une source parle également d'une contre-attaque organisée par les équipages des dragueurs de mines allemands, probablement ceux du Bassin de Penhoët (grosse flèche verte foncée), sans préciser à quel moment elle intervient.


Echec au Vieux Môle :

Voyons maintenant les faits et gestes des 20 commandos descendus au Vieux Môle (sur les 70 prévus), par la ML 457 de Collier. Notons que beaucoup de sources se complètent ou se contredisent sur ces événements, et qu'il a donc été bien difficile de les reconstituer.

Au moment de leur débarquement, ces commandos auraient vu des Allemands avec les bras en l'air qui marchaient sur la jetée, ce qui leur aurait donc fait faussement croire que les hommes du Capitaine Birney, sensés débarquer avant eux, s'étaient acquittés de leur mission en capturant le Vieux Môle, point prévu pour le réembarquement (en vérité, comme nous l'avons vu, les commandos avaient été anéantis en tentant de débarquer).
Cette hypothèse peut en tous cas expliquer pourquoi ils se dirigent directement sur leur objectif, le pont levant de l'entrée sud (ou nouvelle entrée), sans se préoccuper de la jetée derrière eux. Pour y parvenir, ils doivent parcourir environ 400 mètres à découvert. Mais alors qu'ils se trouvent sur la Place du Vieux Môle, ouverte vers les quais du bassin de St Nazaire, ils sont repérés et pris pour cibles par plusieurs canons de flak et mitrailleuses situés sur le terminal frigorifique, sur la base sous-marine et sur un bateau de défense du port.

La place de la Rampe, ancienne place de la Vieille Ville. L'équipe de commandos de Pritchard y fut prise pour cible par de nombreux tirs allemands et s'y sépara. (photo draleuq)


Pritchard demande à ses hommes de s'enfoncer dans les ruelles du Petit Maroc (la vieille ville) et de parvenir à leur objectif par un autre itinéraire, pendant que lui retourne en arrière pour essayer d'établir une jonction avec les groupes de Bradley, Wilson et Swayne. Il ne sait pas alors qu'ils ont tous dû renoncer à débarquer.
Selon une autre source, les tirs allemands auraient dispersé le groupe en plusieurs sous-groupes qui se seraient perdus de vue. Mais la première hypothèse paraît la plus vraisemblable. En effet, Pritchard, le plus gradé des soixante-dix commandos de la colonne bâbord, et l'un des piliers de la préparation du raid, a pour responsabilité de coordonner l'action des différentes escouades.

En tous cas, tout le monde s'accorde à dire que Pritchard part de son côté avec un seul homme, Mac Lagan. En retournant au Vieux Môle, ils ne trouvent personne, et pour cause !
Ils retournent donc sur leurs pas pour retrouver les escouades Walton et Watson. Sur leur chemin, ils voient, à quai, juste de l'autre côté de la route, les deux remorqueurs "Pornic" et "Champion". Ils décident de détruire ces deux cibles d'opportunité avec de petites charges d'explosifs.
Ils retournent ensuite se mettre à l'abri dans la vieille ville, et se dirigent vers la nouvelle entrée par le méandre des ruelles. C'est à ce moment que, selon une source, des civils français seraient sortis de leurs maisons pour acclamer les britanniques ! Pritchard et Mac Lagan leur intiment immédiatement l'ordre de rentrer chez eux.
Peu après, les deux hommes franchissent un carrefour. Un soldat allemand sorti d'on ne sait où attend là, embusqué au coin d'une bâtisse. Lorsque Pritchard arrive, il lui plonge par surprise une baïonnette dans le ventre. Mac Lagan abat de sa mitraillette Thompson l'agresseur qui tente de prendre la fuite, avant de se précipiter sur son capitaine.
- Tenez bon mon capitaine, je vais chercher de l'aide !
- Non Mac, c'est fini pour moi. Allez rendre compte au P.C.

Mac Lagan laisse donc son capitaine, mourant, dans les ruelles du Petit Maroc. Selon une source, il se rend d'abord jusqu'au pont levant, mais ne trouve personne et se replie donc au PC du Lt-Col Newman, lui demandant de l'aide pour retourner chercher le Capitaine Pritchard, mais Newman lui répond que c'est hélas impossible.

A gauche : photo de prisonniers de guerre britanniques prise par la propagande allemande le 28 mars au matin. On y voit les caporaux Ian Mac Lagan et Bert Shipton, de l'équipe de démolition du capitaine Pritchard.
A droite : tombe du Capitaine WH Pritchard[1], dit Bill Pritchard : "Lieutenant WH. Pritchard, MC, Royal Engineers, 28th march 1942, he was respected by all who knew him, he was loved by us." (photo draleuq)

Mais revenons un peu en arrière, pendant que Pritchard et Mac Lagan retournent vers le Vieux Môle. L'équipe du Lieutenant Philip Walton tente d'installer ses charges sur le pont levant, conformément à sa mission. Mais l'escouade est quasi anéantie par les rafales en provenance du toit voisin du frigorifique. Walton lui-même est tué dans l'action. L'équipe de protection de Watson, avec ses armes légères, a été impuissante à réduire le feu ennemi, bien abrité dans une tourelle en hauteur.
Selon une source, Watson tentera une nouvelle approche un peu plus tard, mais battra à nouveau en retraite devant l'impossibilité de s'approcher du pont, balayé par la flak et les mitrailleuses.
Watson et son équipe regagnent également le PC de Newman.

A gauche : le pont levant de l'entrée sud.
A droite : Le terminal frigorifique dont le toit était doté d'un grand projecteur et de deux canons de DCA, dont un quadruple dans un bunker. Particulièrement bien placées, ces pièces massacrèrent l'escouade de Walton qui tenta de faire sauter le pont levant. (photos draleuq)

A gauche : le lieutenant Philip Walton, tué dans l'action. Derrière lui, on reconnaît le lieutenant John Roderick.
A droite : la tombe de Walton au cimetière de Cuy à Escoublac : "Lieutenant P. Walton, the bedfordshire and herdfordshire regiment, no2 commando, 28th march 1942, age 25, R.I.P." (photo draleuq)

Le lieutenant Bill "Tiger" Watson, devenu médecin après guerre, est l'un des derniers survivants du commando. Il est ici photographié à St Nazaire lors de la commémoration de 2012. Il fut blessé deux fois au cours du raid (une balle dans le bras, une autre dans le postérieur). Décoré de la Military Cross.

Equipes des lieutenants Pritchard, Walton, Watson :
1) Les 20 hommes débarquent et vont jusqu'à la Place du Vieux Môle (parcours rose foncé)
2) Les escouades Walton et Watson vont essayer de faire sauter le pont levant (parcours bleu clair), pendant que Pritchard et Mac Lagan retournent vers le Vieux Môle à la recherche d'autres groupes (parcours vert clair 1)
3) Pritchard et Mac Lagan font sauter les deux remorqueurs (parcours vert clair 2)
4) Pritchard est tué (croix rouge) par un Allemand embusqué au coin d'une rue alors qu'il se dirige avec Mac Lagan vers le pont levant (parcours vert clair 3)
5) Repli des survivants vers le PC de Newman (parcours blanc)


A la vieille entrée, autour du PC de Newman :

Portons nous maintenant vers les commandos débarqués à la vieille entrée.

- Le groupe du sergent major Haines, débarqué par la ML 177 de Rodier, a pour mission de nettoyer toute la zone située entre le Vieux Môle et la vieille entrée des éventuels Allemands qui pourraient s'y trouver, afin d'assurer aux autres commandos une retraite sûre vers le point de réembarquement prévu. Aucune source ne précise ce que ces hommes durent affronter dans ce coin. Même si aucun canon de DCA n'est signalé dans ce secteur, il semble probable, d'après les rapports, que des tirailleurs ennemis s'y trouvaient, notamment derrière les murs en bord de Loire, d'où ils tirèrent sur les bateaux anglais. Toujours est-il que toutes les sources disent juste que l'équipe de Haines "s'acquitte de sa mission puis se rend au PC de Newman pour prendre de nouveaux ordres".

- Le groupe de commandement de Newman, débarqué par la MGB de Ryder, et qui comprend notamment, outre Newman lui-même, le Major "Bill" Copeland, commandant en second de l'opération. Ces hommes traversent aussitôt le pont tenu par le Capitaine Roy et investissent un bâtiment situé dans les entrepôts, sur le quai sud du Bassin de St Nazaire, juste en face de la base sous-marine. Newman fait de ce bâtiment son PC, il faut dire qu'il s'agissait déjà d'un PC de la Kriegsmarine, la Marine allemande. Les sources précisent que Newman et ses subordonnés durent "en déloger les occupants", sans plus de détail.

L'équipe du Lieutenant-Colonel Newman : chemin parcouru à terre en rose


Newman attend dès lors le groupe du Sergent Major Moss, sensé assurer la protection du PC. Mais malheureusement il n'arrivera jamais : comme nous l'avons vu, ce groupe a été carbonisé ou massacré dans l'eau à la mitrailleuse après le naufrage de la vedette ML 267 de Beart qui le transportait.
Fort heureusement pour Newman, le groupe de Haines arrive alors, en quête de nouveaux ordres, et le Lieutenant Colonel le fait aussitôt déployer autour du PC pour le protéger.

C'est là que Haines va accomplir deux exploits confirmés par plusieurs sources. Tout d'abord, en un seul coup de mortier, sans instrument de visée, il réduit au silence une batterie de DCA qui harcèle les Anglais depuis le toit de la base sous-marine en face.
Puis, un peu plus tard, alors que les britanniques sont de nouveau pris pour cibles par des tireurs situés sur un bateau allemand dragueur de mines situé sur le quai voisin, il les neutralise aussitôt, de plusieurs rafales de Bren.

L'équipe du Sergent-Major Haines : chemin parcouru à terre en rose


Pendant ce temps, les commandos arrivent les uns après les autres au PC par le pont de Roy, après avoir accompli les exploits que l'on sait autour de la cale Joubert. Roy lui-même ferme la marche, abandonnant le pont tournant qu'il a défendu au prix de la perte de plusieurs de ses hommes.
Un peu plus de 70 hommes sont présents au point de ralliement, sur les 113 débarqués, dont beaucoup sont blessés. Newman décide qu'il est grand temps de rentrer au bercail, et va lui-même se rendre compte de la situation sur le fleuve, dont les berges se trouvent à quelques dizaines de mètres derrière son PC, afin d'évaluer les moyens d'évacuation encore disponibles.

Il est alors saisi par l'ampleur du carnage sur la Loire. Les épaves en feu des vedettes dérivent sur l'eau, aucun navire en état de marche n'est en vue, et la jetée du Vieux Môle paraît bel et bien être restée aux mains des ennemis. Toute retraite est donc coupée. Un soldat qui accompagne son chef dit :
- On dirait que notre billet de retour est inutilisable !
Newman pense sans doute alors à ce que Mountbatten lui avait dit avant de partir : "je suis sûr que vous pouvez y aller et faire le boulot, mais nous n'avons que peu d'espoir de pouvoir vous extraire".

Jetée du Vieux Môle : la photo est prise sur la rive sud de l'entrée est, près de l'endroit où Newman constata l'ampleur des dégâts sur la Loire, et l'impossibilité pour ses hommes de se réembarquer là-bas comme le prévoyait le plan. (photo draleuq)


"We shall fight our way out !" :

De retour à son PC, il lui faut immédiatement prendre une décision. Il songe à la reddition et demande à son fidèle Copeland ce qu'il en pense.
- Certainly not, colonel. We shall fight our way out ! répond le vieux briscard.
Cette réponse reçoit d'ailleurs un écho favorable de tous les hommes qui sont témoins de la conversation.

A gauche : de nos jours, vu du toit de la base sous-marine, un super-méthanier en cours de finition dans la Cale Joubert. A l'arrière-plan, le pont St Nazaire-St Brévin sur l'estuaire de Loire. Le PC de Newman se trouvait approximativement à l'emplacement du grand entrepôt au toit en forme de dents pointues, même s'il n'était pas aussi grand. La photo a été prise à l'endroit précis où Haines réalisa un carton au mortier sur un canon de flak. (photo draleuq)
A droite : le Major "Bill" Copeland, l'archétype même du vieux briscard dur à cuire, fut décoré du Distinguished Service Order.


Newman n'hésite pas plus longtemps : les commandos essaieront de s'échapper de la nasse en vendant chèrement leur peau. Il réunit tout le monde et donne ses consignes :
Les blessés qui ne sont pas valides seront laissés sur place. Les autres devront courir à découvert jusqu'au pont levant, toujours intact puisque Walton a échoué à le faire sauter, puis se disperser dans la ville par petits groupes de vingt hommes, puis essayer de gagner la campagne, l'Espagne, puis Gibraltar. Ils doivent continuer à se défendre et ne se rendre que s'ils sont à court de munitions.
Dès leur sortie du PC, les britanniques sont pris à partie par des soldats allemands qui ont déjà occupé les entrepôts voisins. Sur quelques dizaines de mètres, il y a des fusillades à courte portée, et même des combats au corps-à-corps, mais les commandos, malgré pas mal de pertes, se fraient un chemin vers le pont. Celui-ci est tenu par des soldats allemands, mais les anglais se jettent dessus en faisant crépiter leurs mitraillettes Thompson, avec le fidèle sergent-major Haines pour les couvrir de son fusil-mitrailleur Bren. Les fantassins allemands abandonnent le terrain. Heureusement pour les commandos, le canon flak du frigorifique, qui avait probablement anéanti l'escouade de Walton, a entre temps été neutralisé (selon une source, c'est Savage qui aurait accompli cet exploit du fleuve !).

De nos jours, le pont levant sur la nouvelle entrée, ou entrée sud, seul lien entre la vieille ville (Petit Maroc) et le reste de la cité. C'est parce que Walton avait échoué à le faire sauter que les survivants purent l'emprunter pour s'enfuir, même si pour finir seuls cinq échappèrent à la capture. Sur la gauche, le remorqueur se trouve exactement au même endroit du bassin de St Nazaire que ceux qui furent sabotés par Pritchard et Mac Lagan. Photo (draleuq) prise du toit de la base sous-marine.


Mais il reste en revanche une mitrailleuse, toujours sur le frigorifique, qui balaie encore le pont de ses balles, aussi les commandos auront également de nombreuses pertes sur ce pont.
Malgré tout, environ une cinquantaine d'hommes réussit à atteindre l'autre rive et pénètre dans la partie la plus moderne de la ville de Saint-Nazaire.
Une auto-blindée barre la route à droite. En face des commandos débouche un side car armé. Aussitôt touché, il va s'écraser dans la façade d'un café. Le major Copeland essaie de faire démarrer un camion qu'il trouve garé dans la rue, en vain.
Il est 4 heures du matin, la ville est cernée par les hommes aguerris du 679ème d'infanterie de la Wehrmacht, et les commandos se dispersent comme ils le peuvent.
17 d'entre eux sont bientôt capturés alors qu'ils se sont réfugiés dans le poste de police de la mairie. 30 autres, dont le Lieutenant-Colonel Newman, sont piégés dans le sous-sol d'une charcuterie, à court de munitions. Copeland, qui se trouvait également dans la charcuterie, dira : « c’est pendant cette reddition qu’on a vu à quel point ces Allemands étaient peu expérimentés, car ils sont descendus tranquillement pour nous voir. Nous, à leur place, on aurait balancé deux grenades dans le sous-sol, et on aurait discuté ensuite ! » Les Allemands regroupent les prisonniers valides dans un restaurant, sous bonne garde, avant de les évacuer au stalag de Rennes. Ils font transporter les commandos blessés à l'hôpital militaire de La Baule.

5 réussiront finalement à s'échapper de la nasse, en bénéficiant de l'aide de civils français :
- Le soldat Arnold Howard, caché par le principal du collège Aristide Briand, qui l'accompagnera jusqu'à Bordeaux en train. Il sera capturé par la police de Vichy puis s'évadera après 8 mois de captivité.
- Le caporal George Wheeler et le soldat Sims se cachent dans une meule de foin et réussissent à se déguiser en civils avec l'aide de riverains. Au pont de Leugny, ils réussiront à passer en zone libre en traversant la Creuse à la nage pendant que les gardes allemands sont occupés par deux jeunes femmes françaises complices.
- Le caporal Douglas et le soldat Harding s'échappent également, et passeront par Marseille où ils seront pris en charge par un réseau de résistance.
Tous les 5 réussiront à gagner Gibraltar.

Itinéraire de fuite des commandos survivants, en rose.


Le bilan humain, côté britannique, reste bien évidemment assez effroyable : sur les 611 hommes que comptait l'opération, 85 marins et 59 commandos ont été tués, 106 marins et 109 commandos ont été faits prisonniers.

C'est le site de la Commando Veterans Association qui m'a permis de retrouver les visages de nombre de ces hommes, et de mettre la main sur les photos d'archives de l'armée allemande. Merci à eux.


_________________________________
1. Le capitaine Pritchard avait été décoré de la Military Cross pour un fait antérieur. Pour le raid, il ne fut "que" cité à l'ordre de l'armée (en anglais : Mentioned in Dispatches), comme d'ailleurs la bagatelle de 50 autres marins et commandos, souvent à titre posthume, car le "MID" est l'une des seules récompenses à être attribuée après la mort du récipiendaire, avec la Victoria Cross qui est la plus haute. Parmi les autres MID cités dans le récit, il y a notamment : Lt Burtenshaw, Lt Collier, Lt Denison, Lt Falconar, Lt Henderson, Lt Morgan, Sgt Maj Moss, Lt Rodier, Lt Smalley, Lt Tillie.

draleuq, 10h36 :: :: :: [2 plaintes déchirantes]

6 Février 2013 ::

« Opération Chariot - 4 : l'ouragan de feu »

:: Histoire contemporaine, 1942




Trajet des différents éléments de la flottille lors du raid.

Les objectifs du raid sur une photo aérienne (photo draleuq).


Coup pour coup :

Aussitôt, les balles traçantes se mettent à pleuvoir sur le Campbeltown, montrant le chemin aux obus de plus gros calibre. Le vieux destroyer, nettement plus grand que les autres navires, s'attire dans un premier temps presque tous les tirs ennemis.
Le Sperrbrecher 137 commence à lui tirer dessus avec son dangereux canon de 88 mm. A l'avant de la MGB 314, qui ouvre toujours le chemin, le matelot Savage, aux commandes du "pom pom" 40 mm, réalise aussitôt le danger que ce canon fait courir à la mission, et il le réduit au silence de plusieurs rafales bien senties.
Passant à côté du Sperrbrecher désarmé, toutes les vedettes de la colonne tribord en profitent pour faire feu de tous leurs canons et mitrailleuses sur le bateau blessé, qui pour finir se prend même un obus de 75 mm allemand en provenance de Chemoulin, et coule.

Les britanniques, bien qu'aveuglés par les projecteurs, ripostent rageusement aux tirs allemands. Les "pom pom" et les mitrailleuses maniés par les marins, et les mitrailleuses légères "bren" des commandos visent au jugé les points de départ des rafales allemandes et les sources des faisceaux lumineux.
Plusieurs canons côtiers sont réduits au silence, et plusieurs projecteurs détruits. L'intensité des tirs allemands faiblit même un moment.
Etant données les conditions de tir calamiteuses, selon le rapport du Capitaine Ryder, "l'efficacité des tirs britanniques fut un triomphe".

A gauche : Canon à tir rapide Oerlikon 20 mm, surnommé "pom pom" en raison
de son bruit caractéristique. Cadence 450 coups/mn.
A droite : Mitrailleuse légère Bren. Un commando dans chaque équipe de protection en portait une.


Enfer sur le Campbeltown :

Mais cette accalmie est de courte durée, et le Campbeltown, toujours cible privilégiée, n'est pas pour autant tiré d'affaire... Dans les huit tourelles où des matelots défendent leur navire avec des rafales de "pom pom" 20 mm, deux d'entre eux sont tués à leur poste. Aussitôt, d'autres marins se ruent pour les remplacer.
Sur le pont du destroyer, la situation n'est pas plus enviable : des hommes tombent tout autour du capitaine Beattie. Le bosco et le barreur sont tués à leur poste. Un second barreur est tué à son tour. Le capitaine Bob Montgomery, un commando, commandant en second des équipes de démolition, se dirige vers la barre en croyant qu’il est le seul survivant, tout en se demandant ce qu’il va en faire ! Mais le lieutenant Nigel Tibbets, aussi imperturbable que son capitaine, le devance pour prendre la barre en disant tranquillement : "je vais la prendre, mon vieux". Le pont est bientôt jonché de morts et de blessés. La plupart des commandos qui s'y trouvent sont blessés au moins une fois.
De la canonnière MGB qui ouvre toujours le chemin, le Lieutenant Colonel Newman assiste impuissant au carnage : "le poids du feu coupait le souffle. Les côtés du navire semblaient vivants sous l'éclatement des obus" écrira-t-il plus tard dans son rapport.

La batterie de 4 canons de 75 mm du Pointeau, à St Brévin, tirera à elle toute seule la bagatelle de 1 300 obus en une heure !

L'unique canon de 76 mm du Campbeltown est bientôt abattu par un obus de gros calibre qui tue également plusieurs commandos qui se trouvaient autour. L'explosion aveugle momentanément le capitaine Beattie. Mais quand il recouvre ses sens, il distingue la jetée du Vieux Môle juste à sa gauche, que par chance les Allemands viennent juste d’illuminer avec des projecteurs, ce qui lui fournit un excellent point de repère. Il se trouve bientôt en vue de son objectif.

Le canon de 76 mm du Campbeltown, récupéré après son explosion, est aujourd'hui exposé "Place du Commando", à côté du monument à la mémoire des morts du raid. (photo draleuq)


La colonne bâbord des vedettes émet alors de la fumée et vire pour se diriger vers le débarcadère du Vieux Môle, pendant que le Campbeltown poursuit vers la forme Joubert.

Un peu plus loin, la MGB s'écarte pour laisser la voie libre au destroyer, pendant que Beattie, toujours aussi flegmatique, ordonne les corrections de cap, aussitôt répétées et appliquées par Tibbets.
A 20 noeuds, les 1 000 tonnes du Campbeltown déchirent sans difficulté le filet pare-torpilles qui protège la forme-écluse, dans un grincement métallique.

"Préparez-vous à l'éperonnage." dit Beattie.

A 1 h 34, dans un fracas épouvantable, le Campbeltown s'encastre de près de 11 m. dans la porte écluse sud du Dock Normandie. Selon une source, 5 hommes sont tués dans la collision.

"Nous y voilà, avec 4 minutes de retard." dit simplement Beattie en regardant sa montre.

A gauche : le HMS Campbeltown au petit matin, avant l'explosion, encastré de 11 m. dans le caisson de la forme écluse Joubert par la proue, et sabordé par l'arrière.
A droite : le capitaine Stephen Beattie, commandant du HMS Campbeltown. Il survécut miraculeusement à la destruction de la ML qui l'évacuait, fut recueilli dans la Loire et fait prisonnier. Il était en cours d'interrogatoire, le 28 mars à 11 h 45, quand son ex-navire explosa, soufflant la vitre du bureau où il se trouvait. Il fut l'un des 5 hommes du raid à être décoré de la Victoria Cross.


Tibbets, l'expert en explosifs, amorce la charge à retardement qui sabordera plus tard le Campbeltown par l'arrière, privant les Allemands de toute possibilité de l'extraire de la porte avant l'heure du "grand boum".

Pendant ce temps-là, sur le pont, tous les commandos valides, même les blessés, comme nous allons le voir, se préparent à descendre de chaque côté de la proue du navire par des échelles métalliques prévues à cet effet, pour se ruer vers leurs objectifs.

Mais nous y reviendrons plus tard, après avoir envisagé de plus près les mésaventures des colonnes de vedettes ML, qui, au moment où le Campbeltown percute le caisson, ont hélas déjà commencé...

Aujourd'hui, la porte-écluse sud de la forme Joubert (ici occupée par le "Rotterdam Trader"), vue de la jetée du Vieux Môle. Au milieu, il s'agit des vestiges de l'embarcadère du Bac de Mindin qui permettait aux voitures de traverser la Loire avant l'existence du Pont St Nazaire-St Brévin. (photo draleuq)


Le cauchemar de la colonne bâbord :

Commençons par la colonne bâbord, qui a quitté la première la formation pour contourner la jetée du Vieux Môle par la droite et y débarquer.
La mission globale des commandos de cette colonne est de neutraliser les deux bunkers et tous les Allemands qui se trouvent sur cette jetée, puis de conserver le contrôle de cette jetée qui doit servir de point de réembarquement pour l'ensemble de tous les commandos débarqués des deux colonnes de vedettes et du Campbeltown.
Les commandos de cette colonne doivent aussi faire sauter plusieurs installations de la partie sud du port, notamment le pont levant, nommé "iron bridge" par les Anglais, et les écluses de l'entrée sud (ou nouvelle entrée).

La jetée du Vieux Môle et son débarcadère. Seule une vedette sur sept parvint à y déposer ses commandos, avec le Capitaine Pritchard et les Lieutenants Walton et Watson. C'était le point de réembarquement prévu, mais il resta aux mains des Allemands, privant les commandos de toute retraite vers la mer. (photo draleuq)


La ML 447 du Lt Platt transporte 14 commandos menés par le capitaine Birney, qui ont la lourde tâche de conquérir la jetée et de nettoyer les bunkers. Première de la colonne, elle attire inévitablement une concentration du feu ennemi. Avant même de s'approcher du débarcadère, plusieurs marins et commandos sont touchés. Mais Platt tente tout de même une approche. Malheureusement, il dépasse légèrement l'endroit où il pourrait accoster et doit manoeuvrer pour faire demi-tour et tenter une nouvelle fois sa chance. C'est à ce moment qu'il est pris pour cible par une fusillade d'armes de petit calibre, et que sa machinerie est touchée de plein fouet par un obus. Platt (décoré du distinguished service order) ordonne à tous ceux qui le peuvent d'abandonner la vedette en flammes. Quelques uns gagnent la berge à la nage, d'autres sont recueillis à bord de la ML 160 du Lt Boyd.

Le capitaine David Leslie Birney ne survécut pas à la destruction de la ML 447. A droite, sa tombe au cimetière de Cuy à Escoublac. On y lit : "captain DL Birney. The Rifle Brigade. No2 Commando. 28 th april 1942. Age 27" Il est le seul des victimes du commando dont les tombes se trouvent dans ce cimetière à avoir une date de décès aussi tardive (28 avril au lieu de 28 mars). Est-ce une erreur ? Ou a-t-il mis un mois à mourir de ses blessures ? (photo draleuq)


La ML 457 du Lieutenant Collier s'approche à son tour du débarcadère du Vieux Môle. Elle transporte 20 commandos répartis en trois équipes :
- Le groupe de commandement du Capitaine Pritchard, l'expert en explosifs et spécialiste de la destruction des ponts et des écluses, qui doit coordonner par la suite tous les commandos de la colonne bâbord.
- Le groupe de démolition du Lieutenant Walton, chargé de faire sauter le pont levant qui sépare la vieille ville du reste de la cité.
- Le groupe de protection du Lieutenant Watson, chargé de protéger celui de Walton.
Collier parvient à débarquer ses 20 commandos (nous verrons leur destin plus loin dans notre récit). Il sera le seul de toute la colonne ! En s'éloignant, il est touché et un incendie se déclare à bord. La ML 262 du Lieutenant Burt, de la colonne tribord, qui regagnait le large après avoir débarqué et réembarqué ses commandos à l'entrée est, et réembarqué l'équipe de commandos du lieutenant Smalley, se porte alors à son secours. Mais les deux navires ensemble font une excellente cible et sont immédiatement dévastés par des obus d'artillerie lourde. Le lieutenant Collier est tué.

La ML 307 du Lieutenant Wallis arrive à son tour en vue du débarcadère. Comme Platt, il méjuge la distance et rate son approche. Alors qu'il manoeuvre pour tenter une deuxième approche, il s'échoue dans un objet immergé et se retrouve immobilisé un moment. Devenue une cible facile, la vedette est touchée par de nombreuses rafales et il y a de nombreuses pertes parmi les commandos, au point que le Capitaine Bradley, dont l'équipe devait se charger de démolir une des écluses de l'entrée sud, estime qu'il n'est plus en mesure d'accomplir sa mission. En accord avec Wallis (décoré de la distinguished service cross), la vedette se retire donc avec l'intention d'engager les canons et les projecteurs qui gêneraient les autres navires.

Quand vient le tour des trois dernières vedettes, la ML 443 du Lieutenant Horlock, la ML 306 du Lieutenant Henderson et la ML 446 du Lieutenant Falconar, pour tenter d'accoster, les abords du Vieux Môle sont un lieu d'apocalypse. Les épaves des ML 447, 457 et 262 dérivent en flammes, au milieu des incendies de flaques de fuel fort dangereuses pour les embarcations en bois. Les bunkers du Vieux Môle, toujours aux mains des Allemands, crachent la mort sur les bateaux, qui sont accueillis à la mitraillette et à la grenade dès qu'ils s'approchent. Les équipages des trois dernières vedettes doivent, la mort dans l'âme, reculer et renoncer à débarquer leurs commandos.

A gauche : A la pointe de l'Eve, blockhaüs pour canon de gros calibre, probablement de 150 mm. On voit que l'ouvrage comportait sur le toit un leurre destiné à ce que les éventuels avions ennemis le prennent pour une maison.
A droite : A l'intérieur du fort, bariolé de tags, un dernier vestige de canon allemand. D'une manière générale, l'artillerie navale allemande fit un véritable carnage parmi les pauvres vedettes ML britanniques de bois. (photos draleuq)


Le martyre de la colonne tribord :

Les commandos de la colonne tribord, eux, doivent notamment détruire des objectifs secondaires et nettoyer toutes les poches de résistance ennemies entre la vieille entrée et le Vieux Môle pour assurer aux démolisseurs descendus du Campbeltown une retraite sûre vers la jetée du Vieux Môle, point prévu pour le réembarquement. Hélas, le sort des vedettes de ce côté sera pire encore que de l'autre.

La ML 192 du Lieutenant Stephens, première de la colonne, s'attire très vite de gros ennuis : elle est touchée par un obus de gros calibre avant même que le Campbeltown n'ait embouti le caisson. Ses machines fortement endommagées, la vedette est hors de contrôle et va s'écraser dans un mur. Stephens[1] (décoré de la distinguished service cross) donne l'ordre d'abandonner le navire : les blessés sont descendus dans des canots de sauvetage, les autres ne peuvent pas débarquer à cause de la hauteur du mur. Le capitaine Michael Burn, chef des commandos, réussit pourtant à mener quelques hommes, à la nage, à leur faire prendre pied sur le quai, et les emmène jusqu'à leur objectif initial, des tours de DCA. Mais celles-ci sont vides ! Capturé une première fois par trois Allemands qui hésitent à le tuer, il parvient à leur échapper mais est capturé à nouveau par une patrouille. Il sera le seul survivant de son groupe.

Le capitaine Michael Burn, immortalisé par une des plus célèbres photos du raid : prisonnier et voyant qu'il est photographié par la propagande allemande, il fait discrètement, de la main gauche, le V de la victoire. Burn avait été, dans les années 30, un admirateur du nazisme, et avait même rencontré Hitler en personne lorsqu'il travaillait comme correspondant du Times, avant de déchanter quand on lui fit visiter le camp de concentration de Dachau, à tel point qu'il s'engagea dans l'armée britannique peu après. Cherchant toujours à s'évader, il fut interné dans la forteresse de Colditz que les Allemands réservaient aux fortes têtes. Il fut décoré de la Military Cross à sa libération, puis de la Légion d’Honneur en 2006, à l’âge vénérable de 96 ans. Il décéda un an plus tard. Poète, il fit son coming out sur le tard, et révéla avoir été l'amant de l'espion pro-soviétique Guy Burgess ! Il rencontra également Roosevelt et sauva la vie d'Audrey Hepburn ! Il a écrit ses mémoires, dont un film documentaire de Greg Oliver a été tiré : "Towards the Sun"


A bord de la ML 262, le Lieutenant Burt, aveuglé par les projecteurs ennemis, rate complètement la vieille entrée et continue sur sa lancée, remontant la Loire sur plusieurs centaines de mètres.
La ML 267 du Lieutenant Beart, qui le suivait d'assez près, continue dans son sillage. Le temps de faire demi-tour, ces deux vedettes ne reviendront qu'après toutes les autres.

Sur la ML 268, le Lieutenant Tillie a vu l'erreur des deux précédents et entreprend l'approche prévue par le plan, mais sa vedette est aussitôt prise pour cible par des tirs nourris à très courte portée, et prend feu. Tillie et la moitié de ses matelots ont le temps de sauter à l'eau juste avant que le navire n'explose. 16 des 18 commandos à bord ont été tués dans la déflagration, dont les deux officiers, le Capitaine Harold Pennington et le Second Lieutenant Morgan Jenkins.

La ML 156, elle, a déjà été touchée plusieurs fois en remontant la Loire. Son commandant, le Lieutenant Fenton, et le Capitaine Hooper, des commandos, ont tous deux été blessés par le même obus qui a explosé sur le pont. Affaibli, Fenton (décoré de la distinguished service cross) dépasse l'entrée est et commence un large cercle pour faire demi-tour. Il cède alors le commandement à son second, qui est touché à son tour. Les trois principaux officiers hors de combat, décision est prise de battre en retraite, et aucun commando n'est débarqué.

Le capitaine Richard Henry Hooper, grièvement blessé par un obus, n'a jamais pu débarquer à St Nazaire. Il prendra sa revanche un an et demi plus tard en gagnant la Military Cross à Scaletta, en Sicile, où il sera à nouveau blessé d'une balle à l'épaule.


La ML 177 du lieutenant Rodier, dernière de la colonne, parvient à accoster sur la rive nord de la vieille entrée, et y débarque les commandos du Sergent Major Haines, un tireur d'élite qui fera de véritables exploits, comme nous le verrons plus tard. La ML 177 est la première qui atteint l'objectif en restant à flot : du Campbeltown, Beattie appelle donc Rodier de son mégaphone afin qu'il vienne récupérer des marins à bord du destroyer échoué dans la porte écluse. Rodier s'exécute aussitôt, et vient s'accoter au navire bélier, prenant notamment à son bord Beattie lui-même, et le Lieutenant Tibbets. C'est avec 50 hommes à son bord que la vedette fonce vers la haute mer, dépassant la ML 156 de Fenton, très abîmée. Mais tout près du but, la vedette de Rodier est touchée de plein fouet par un obus de 75 mm en provenance du Pointeau, et coule. Nigel Tibbets périt dans le naufrage, de même que le Lieutenant Rodier. Seuls quelques uns survivent, parmi lesquels le capitaine Beattie. Ils seront recueillis quatre heures plus tard et faits prisonniers par les Allemands alors qu'ils sont accrochés à un radeau de fortune.

Le lieutenant Nigel Tibbets, principal artisan de la machine infernale du Campbeltown, ne sut jamais à quel point son "bébé" devait fonctionner à merveille... Il fut décoré de la distinguished service cross à titre posthume.


Mais voici que les deux vedettes de la colonne qui avaient dépassé l'objectif reviennent sur leurs pas et tentent à leur tour de débarquer leurs commandos.

La ML 262 de Burt pour commencer. Elle réussit à accoster sur le quai nord de la vieille entrée, et débarque l'équipe de commandos du Lieutenant Woodcock, chargée de faire sauter le pont tournant de l'entrée est, et celle du Lieutenant Morgan, chargée de protéger la précédente. Burt commence à manoeuvrer pour repartir au moment où retentit une violente explosion, non loin de là : c'est l'équipe de démolisseurs du Lieutenant Christopher Smalley, débarquée du Campbeltown, qui vient de s'acquitter de sa mission en faisant sauter le poste de manoeuvre de l'écluse sud de la Cale Joubert. Mais voilà le Lieutenant Morgan qui revient déjà en courant, criant que le signal de la retraite a été vu (probablement une fusée de couleur). Burt retourne accoster et récupère donc les commandos qu'il vient de débarquer, influencés par un faux signal, et qui n'ont pas accompli leur mission. Il repart, mais voit maintenant arriver, toujours sur le même quai nord l'équipe du lieutenant Smalley ! Celui-ci devait se replier vers le Vieux Môle, mais après avoir très rapidement rempli sa mission de sabotage, il a vu la ML 262 à quai et a saisi cette opportunité d'exfiltrer son équipe plus rapidement. Burt manoeuvre une troisième fois, récupère Smalley et son équipe, puis reprend le chemin du large. A hauteur du Vieux Môle, comme on l'a vu plus haut, il voit la ML 457 du lieutenant Collier en feu et décide d'aller lui porter assistance. C'est là que les deux vedettes sont détruites par l'artillerie navale. Burt (décoré de la distinguished service cross) et Morgan survivent, mais de nombreux hommes à bord sont tués, parmi lesquels Smalley et Woodcock.

Le lieutenant RF Morgan


La ML 267 du Lieutenant Beart, à son tour, parvient au quai de la vieille entrée et commence à débarquer quelques commandos, mais elle est prise sous un feu violent et précis, et les quelques hommes descendus du bateau sont rappelés immédiatement. Beart recule en catastrophe vers le milieu du fleuve, tout en continuant à être ravagé par les rafales. La vedette prend feu. De nombreux hommes tombent à l'eau et sont brûlés vifs dans les étendues de carburant enflammé. Le Sergent Major Moss remorque à lui tout seul un radeau couvert d'hommes blessés, nageant dans l'eau glacée. En essayant de gagner la rive, tous sont massacrés dans l'eau à la mitrailleuse. Le corps du lieutenant Beart sera repêché et identifié, il sera l'un des rares tués sur le fleuve à pouvoir être enterré à Escoublac trois jours après.

A gauche : Tombe du Lieutenant Beart de la ML 267 au cimetière de Cuy à Escoublac ("Lieutenant EH. Beart. RNVR, HM Motor Launch 267, 28th march 1942, age 37") RNVR signifie Royal Navy Volunteer Reserve, le lieutenant Beart était donc un réserviste ! (photo draleuq)
Au milieu : Alan Moss était RSM (Sergent Major Régimentaire), tout comme Haines qui allait le remplacer à la garde rapprochée du PC de Newman. On peut donc considérer qu'il s'agissait d'un vétéran. Tout en étant sous-officier, il était d'ailleurs plus âgé que la plupart des officiers présents (32 ans).
A droite : Tombe d'Alan Moss à Escoublac : "A. Moss, The Queen's Own Cameron Highlanders, No 2 Commando, 30th march 1942, age 32".


Les vedettes lance-torpilles :

Après avoir envisagé le terrible destin des vedettes de débarquement, voyons maintenant celui des vedettes lance-torpilles, guère plus enviable :

La ML 160 de Boyd, comme nous l'avons déjà vu, se consacre à recueillir les survivants du naufrage de la ML 447 de Platt dès le début de l'engagement. Avec tous ces blessés à son bord, Boyd (décoré du distinguished service order) estime qu'il n'est plus en mesure de combattre et s'éloigne. Sur le chemin, il s'arrête à nouveau pour ramasser trois survivants dans la Loire. Devenue vulnérable aux tirs d'artillerie à cause de son immobilité, la vedette est encadrée d'un chapelet de trois obus de canons de marine qui tuent plusieurs hommes et provoquent des dégâts aux moteurs, mais parvient à repartir et à s'échapper. Un peu plus loin, les matelots parviendront à réparer le moteur pour reprendre pleine vitesse.

La ML 270 du Lieutenant Irwin (décoré de la distinguished service cross) attire sur elle un volume de tirs incroyable, et prend notamment un obus dans la timonerie, mais, d'après une source, parvient malgré tout à torpiller un destroyer et un chalutier armé allemands avant de s'échapper, trouée de partout.

La ML 298 du Lieutenant Bob Nock prend également sa dose de tirs de flak et décide donc de prendre le large après avoir inspecté la vieille entrée, puis le Vieux Môle, à la recherche d'éventuels commandos à réembarquer. Ne voyant personne, il file vers le large, mais lorsqu'il passe dans une flaque de fuel enflammé, un incendie se déclare à bord, qui grandit à mesure que la vedette redescend la Loire. Le feu sert inévitablement de repère aux artilleurs allemands, et la vedette est bientôt la cible de tirs de tous calibres, avant d'être finalement détruite par plusieurs gros obus.

L'une des tombes de marins non identifiés, au cimetière de Cuy à Escoublac. On y lit : "a sailor of the 1939-1945 war. Royal Navy. Buried 1st april 1942. Known unto god". Comme on le voit dans le récit, les marins, bien que ne devant pas débarquer, subirent au moins autant de pertes, si ce n'est plus, que les commandos. (photo draleuq).


A bord de la MTB 74, le Lieutenant Micky Wynn constate avec satisfaction que le Campbeltown a atteint son objectif et que le caisson sud de la cale n'a plus besoin de ses torpilles. Il se tourne alors vers son second objectif, l'écluse de la vieille entrée, et tire ses deux torpilles dessus en espérant que le système de retardement fonctionne ! Elles frappent la porte de l'écluse en faisant un gros "bong" métallique, puis coulent comme prévu. Sa mission accomplie, Wynn se dirige vers l'arrière du Campbetown où il récupère 16 autres hommes (des marins et des commandos blessés) qui viennent s'ajouter aux 10 hommes de l'équipage de la vedette lance-torpilles. La MTB file ensuite vers le large. A 40 noeuds, il est pratiquement impossible pour les batteries allemandes de la toucher. Mais Wynn voit tout à coup deux naufragés anglais à bord d'un radeau pneumatique. Hors de question pour l'excentrique lieutenant de les abandonner à leur sort, malgré les directives qui disent le contraire. En dépit des risques, il s'arrête pour les récupérer. L'artillerie allemande ne rate pas cette occasion : le bateau est aussitôt touché par deux obus de gros calibre et explose. Seuls trois hommes seront récupérés vivants par un bateau allemand, le lendemain vers 14 heures. Parmi eux, Wynn, avec un oeil arraché, qui avait été sauvé de la noyade par son mécanicien, Lovegrove (décoré de la conspicuous gallantry medal). Il sera opéré sans anesthésie à l'hôpital militaire allemand de La Baule, rapatrié pour raisons de santé quelques mois plus tard, et décoré de la distinguished service cross.

Porte aval du petit sas de l'écluse est, le seul des deux à être encore à l'air libre aujourd'hui, (les Allemands ayant recouvert l'autre en 1943 par un bunker qui devait permettre aux sous-marins de pouvoir écluser à l'abri des attaques aériennes, et qui ne fut en fait presque pas utilisé.) Cette écluse fut détruite par les torpilles à retardement de la MTB 74 du Lieutenant Wynn, qui ne sautèrent que 60 heures après, semant la panique chez l'occupant qui crut que des commandos étaient encore en liberté (ou que des Français avaient pris le relais et sabotaient le port), ce qui fit de nombreuses victimes parmi les civils. (photo draleuq)


La canonnière, une écumoire :


Lettre du Capitaine Ryder recommandant la Victoria Cross à titre posthume pour le matelot William Savage.
A gauche : au bas de la lettre, la recommandation de Ryder est contresignée par l'Amiral Forbes, commandant en chef de la Royal Navy qui précisera que cette Victoria Cross récompense également, à travers Savage, tous les héros anonymes qui soutinrent le débarquement en tirant sans répit sur les canons allemands alors qu'ils étaient presque à découvert.
A droite : le matelot William Savage, canonnier à bord de la MGB 314, détruisit de nombreux postes de tirs allemands durant 25 mn de tir quasiment continu. Complètement exposé, il finit par être tué aux commandes de son "pom pom" alors que le bateau regagnait le large.


Examinons, pour finir, le parcours de la MGB 314 de Ryder et Newman. Tournant et virant au milieu du fleuve, les commandants de l'opération ont supervisé l'éperonnage du Campbeltown et le débarquement des commandos du destroyer et des vedettes. Les canonniers et mitrailleurs n'ont pas cessé d'arroser les postes de tirs ennemis, et le matelot Savage a réalisé de nombreux exploits aux commandes de son "pom pom" 40 mm. Après la ML 177 de Rodier, mais avant le retour de celles de Burt et Beart, Ryder saisit l'occasion de déposer Newman et son escouade de commandement sur le quai nord de la vieille entrée. Il passe ensuite récupérer les derniers hommes qui se trouvent encore à bord du Campbeltown. Puis il continue son chemin vers le Vieux Môle, et constate alors l'étendue des dégâts, réalisant que la jetée est toujours aux mains des Allemands et voyant toutes les vedettes qui flambent comme des torches. Savage, complètement à découvert, tire toujours comme un diable sur les tourelles de flak, mais finit par être abattu. Sur le pont, presque tous les hommes sont blessés, et seront souvent touchés une deuxième ou troisième fois par les rafales qui continuent à balayer le navire. Ryder réalise qu'il n'a plus les moyens de se battre et décide de s'éloigner en s'enveloppant de fumigènes. Il est encadré plusieurs fois par des obus de gros calibre, mais parvient par miracle à s'échapper, son bateau réduit à l'état d'écumoire.

Finalement, entre le Campbeltown, la MGB et les deux colonnes de vedettes ML, ce sont 113 commandos qui seront débarqués, sur les 257 prévus. Environ un quart d'entre eux, portant une énorme charge d'explosifs, ne sont armés que de pistolets !


Déploiement d'attaque définitif de la flottille lors de son entrée dans l'estuaire.
Noms de tous les hommes évoqués dans ce récit.

Bilan des pertes de bâtiments.


_________________________________
1. Stephens était l'officier commandant toute la colonne des ML. Comme Michael Burn qui se trouvait à son bord, il sera capturé par les Allemands, et comme lui, il se montrera un prisonnier particulièrement peu coopératif. Il sera interné à la forteresse de Colditz (réservée aux fortes têtes) comme Burn et comme Corran Purdon, mais lui sera même l'un des seuls à réussir à s'en échapper, et à gagner la Suisse.

draleuq, 15h34 :: :: :: [6 éclaircissements pompeux]

31 Janvier 2013 ::

« Opération Chariot - 3 : diversion et approche »

:: Histoire contemporaine, 1942



Bombardement de "diversion" :

A 23 h 30 commence le bombardement de diversion. Pour Lord Mountbatten, le concepteur du plan, le succès de toute l'opération dépend en grande partie de la réussite de ce bombardement. En effet, il doit attirer vers le ciel les yeux des observateurs de DCA allemands et permettre à la flottille de passer à leur nez et à leur barbe.
Lors des conférences préparatoires, le "Bomber Command" de la Royal Air Force avait fait clairement comprendre qu'il n'était pas très chaud pour ce travail. Newman, lui-même, avait dit à un de ses proches : "je te parie tout ce que tu veux que le bombardement de diversion ne marchera pas."
A l'instar de Dönitz, il ne savait pas, lui non plus, à quel point il avait raison !
Le 16 mars 1942, suite à des bombardements qui avaient fait de nombreuses victimes civiles en territoire occupé dans les mois précédents, Winston Churchill avait ordonné à la R.A.F., par humanité, de ne bombarder "que des objectifs militaires clairement identifiés".
Dans le même temps, parce que les pertes d'avions devenaient préoccupantes face à la "flak" allemande, les bombardiers avaient également reçu l'ordre de ne plus descendre en dessous de 2 000 m. d'altitude.

Photo aérienne prise par l'aviation américaine lors d'un bombardement de jour sur le port de St Nazaire. On distingue bien l'entrée sud à droite, et le bassin à flot de Penhoët à gauche.


Or, comme nous l'avons vu, le temps s'était dégradé durant la journée du 27 mars au point que de gros nuages d'orage, très bas, obscurcissaient le ciel au-dessus de Saint-Nazaire.
Mais bien évidemment, on avait maintenu la mission, et pour cause !
Donc, pour respecter leurs ordres, les 62 bombardiers de la R.A.F. tournent pendant une heure dans le ciel de St Nazaire, une durée importante pour un bombardement, et seuls trois d'entre eux réussissent à lâcher un chapelet de bombes, soit une trentaine de projectiles en tout, une misère pour un raid de cette envergure. Les Forges de l'Ouest, sur le port, sont notamment touchées.

Le Capitaine Mecke, commandant de la "flak" (DCA) sur tout le secteur, suit les étranges évolutions des bombardiers sur l'écran du radar, de son PC de St Marc, et trouve cela tellement bizarre qu'il commence à se demander quel tour de cochon les tommies sont en train de lui jouer !
Ceci n'est guère étonnant d'ailleurs : mon grand-père, qui venait de fêter ses 18 ans et qui avait hélas déjà une certaine expérience des bombardements de nuit, se trouvait alors aux abris, engoncé dans un corset de plâtre suite à une mauvaise chute sur le dos, et jugea également "très bizarres" à la fois la durée de l'alerte, et la quantité anormalement faible d'explosions de bombes.
Rien de surprenant, dès lors, à ce que le Capitaine Mecke téléphone aux chefs de ses trois groupes de DCA à Kerlédé, à Villès-Martin et à Saint-Nazaire, et leur demande "d'être très vigilants, particulièrement du côté du fleuve".

On voit donc que le bombardement de diversion fut contre-productif, puisqu'au lieu de détourner la vigilance des Allemands vers le fleuve, il ne fit au contraire que la renforcer.
Seul point positif : la batterie de DCA de Kerlédé tire inconsidérément sur les bombardiers et gaspille ses munitions, de sorte que quand elle reçoit, plus tard dans la nuit, l'ordre d'ouvrir le feu sur la flottille, elle est à court d'obus et ne peut être ravitaillée, par camions, que beaucoup trop tard.

A gauche : Kerlédé : trois blockhaüs pour canons de flak, ceux-là même qui se trouvèrent à court de munitions après avoir fait un peu trop de zèle contre le raid aérien de diversion. Ils sont aujourd'hui situés dans un square et recouverts de terre et de gazon. Seule la butte du milieu laisse encore voir une façade de bunker, les autres sont totalement ensevelies, ce qui coûtait sans doute moins cher que de les démolir.
A droite : Cette façade tarde à disparaître, malgré l'avis de démolition placardé dessus. Kerlédé est aujourd'hui un quartier HLM. (photos draleuq)


Les aviateurs qui participent à ce raid de diversion n'ont bien sûr aucune connaissance du commando qui se prépare. Lorsqu'ils l'apprendront par la suite, certains d'entre eux diront que s'ils avaient su ce qui se tramait, ils n'auraient pas hésité une seconde à bombarder la ville en piqué au mépris de leur sécurité.
Mais pour l'heure, ils n'en savent rien, et à 0 h 30, la visibilité étant de plus en plus mauvaise, le chef d'escadrille décide de jeter l'éponge : les bombardiers rentrent à leur base.
Après la guerre, le lucide capitaine Mecke dira que si le bombardement s'était poursuivi, les commandos auraient probablement atteint tous leurs objectifs sans encombre, même les secondaires...

Le "comité d'accueil" :

Profitons de ce bombardement de diversion raté pour faire une petite pause dans la chronologie de l'opération et pour décrire les forces allemandes qui se préparent à accueillir les "raiders".

Saint-Nazaire est le siège d'une base sous-marine qui n'est pas encore terminée, mais dont 9 alvéoles sont déjà opérationnelles. Ceci additionné à l'importance de la cale Joubert fait de ce port une clé de voûte du Mur de l'Atlantique, et en tant que tel, un des endroits les mieux défendus des côtes européennes.
Les Britanniques se jettent dans la gueule du loup, ils le savent.

Dispositif allemand de flak et d'artillerie navale autour de St Nazaire.


- La flak, tout d'abord, terme allemand désignant la DCA, c'est-à-dire les canons anti-aériens semi-automatiques tirant des obus de petit et moyen calibre à une vitesse dépassant largement les 100 coups à la minute. Mais il faut souligner que même si les canons de flak sont destinés prioritairement à abattre des avions, ils sont potentiellement tout aussi efficaces sur des cibles flottantes. La flak autour de St Nazaire est intitulée "22ème brigade de flak navale", et se trouve sous le commandement du capitaine Karl-Conrad Mecke, dont nous avons déjà parlé, et qui a son PC à Saint-Marc.
La 22ème brigade est divisée en trois bataillons :
- à Villès-Martin se trouve le 809è bataillon, sous les ordres du capitaine Lothar Burhenne, qui sera le premier à repérer la flottille anglaise, comme nous le verrons plus tard.
- à Kerlédé se trouve le 705è bataillon, sous les ordres du capitaine Koch. Cette batterie, comme nous l'avons vu, tirera avec un peu trop de zèle sur les avions du raid de diversion et se trouvera à court de munitions au moment où la flottille britannique passera devant elle.
- à Saint-Nazaire même, enfin, se trouve le 703ème bataillon, sous les ordres du capitaine Thiessen. La plupart des pièces du port se trouvent dans des blockhaüs, ou dans des tourelles fortifiées montées sur les toits des usines et des entrepôts.
La flak totalise 43 pièces de 20, 37 et 40 mm, 4 projecteurs géants de 150 cm, ainsi qu'un projecteur de 60 cm pour chacun des canons.

A gauche : Canon flak 30 de 20 mm, 120 coups/mn.
A droite : Canon flakvierling, quadruple flak 38 de 20 mm, 800 coups/mn.
(Musée des Blindés de Saumur, photos draleuq)


- L'artillerie navale, ensuite, intitulée "280 ème bataillon d'artillerie navale", est sous les ordres du Capitaine Edo Dieckmann, dont le PC se trouve à Chemoulin. Elle comprend :
- 28 canons de 75 mm, 150 mm et 170 mm, répartis sur les batteries de la Pointe et du Fort de l'Eve, et celles de la Pointe et du Fort de Chemoulin.
- Une batterie de canons de 240 mm sur rails stationnée à La Baule, à 15 km de Saint-Nazaire (donc largement à portée, elle aussi)
- 4 canons de 75 mm situés au Pointeau, à St Brévin, sur la rive sud de la Loire.


A gauche : La pointe de Chemoulin, où se trouvait une batterie de 75, ainsi que le poste de commandement du Capitaine Edo Dieckmann, chef de l'artillerie navale du secteur. Aujourd'hui encore, sur le site du fort de Chemoulin (XIXème siècle), se trouve le sémaphore, toujours en activité, où l'alerte fut donnée.
A droite : A la pointe de l'Eve, deux des trois blockhaus de l'artillerie navale, plus les vestiges d'un quatrième emplacement de tir entre les deux, entouré d'un talus semi-circulaire d'au moins 2 m. de haut. Une drague passe au même moment dans le chenal qu'elle est en train de nettoyer. La proximité entre le chenal et la rive nord avec ses batteries de canon (parfois pas plus de 100 m.) montre bien pourquoi les Anglais ne pouvaient pas passer par celui-ci. (photos draleuq)



A gauche : Le fort de l'Eve, autre ancien fort militaire de pierre du XIXème construit à flanc de rocher, au bout de la Pointe de l'Eve. Il fut bien entendu investi par les Allemands.
A droite : A l'arrière de la Pointe de l'Eve, une partie de l'important réseau de blockhaus comprenant sans doute un poste de commandement et des postes d'observation, de même que des pièces de vie pour les artilleurs. Aujourd'hui, une partie est utilisée par la voirie municipale, l'autre partie est abandonnée à la végétation.
(photos draleuq)


- Le commandement du port est assumé par le Capitaine Kellermann, qui est en permission la nuit du commando et ne rentrera que le lendemain. A sa disposition, des gardes pourvus d'armes légères et de mitrailleuses, mais assez peu aguerris, ainsi que les travailleurs de l'organisation para-militaire Todt qui participent à la construction des dernières alvéoles de la base sous-marine, et qui sont tous capables de tenir un fusil, même s'ils ne sont pas non plus aguerris.

A sa disposition également, les navires de guerre stationnés au port de St Nazaire :
- Dans le bassin de St Nazaire se trouvent 5 patrouilleurs de défense du port, 2 remorqueurs (le "Pornic" et le "Champion"), 5 dragueurs de mines de la 16ème escadrille.
- Dans le bassin de Penhoët se trouvent 5 autres dragueurs de mines de la 42ème escadrille.
- Dans la forme-écluse Joubert, en cale sèche, se trouvent deux pétroliers ravitailleurs (le "Passat" et le "Scheldstadt")
- Ancré dans l'estuaire et juste dans la trajectoire prévue par les Anglais, se trouve le "Sperrbrecher 137", un navire très robuste destiné à déblayer les mines, mais surtout puissamment armé, notamment d'un redoutable canon de 88 mm.

La majorité des bateaux à quai au port de St Nazaire ont au moins une partie de leur équipage à bord. Nous verrons notamment que des tireurs situés sur les pétroliers ravitailleurs harcèleront les commandos à terre, de même que les équipages des dragueurs de mines improviseront une contre-attaque sur le flanc des raiders.
En revanche, lors de l'approche de la flottille anglaise, nous verrons aussi que le PC du port se montrera assez incrédule envers les avertissements des observateurs côtiers de la flak, et hésitera longtemps avant de donner l'ordre d'ouvrir le feu, ce qui fera gagner du temps aux Anglais.

- Les sous-marins de la 7ème flottille, sous le commandement du Lieutenant Sohler. Il y en a 9 à quai sous les alvéoles de la base sous-marine la nuit du raid, mais leurs équipages sont squelettiques.

- L'infanterie, enfin : le 679 ème régiment d'infanterie, stationné à La Baule, n'est pas bien entendu en état d'alerte, mais peut se mobiliser en quelques heures.

Au total, on estime que 2 000 Allemands sont presque immédiatement en état de se battre, et qu'ils peuvent amener jusqu'à 5 000 hommes supplémentaires sur le théâtre des opérations dans les heures qui suivront l'alerte.
Face à cela, les britanniques ne sont que 611, dont seulement 257 hommes doivent être débarqués.
Dans ces conditions, il est bien entendu vital pour les Anglais de retarder l'alerte le plus possible, d'agir avec rapidité, car plus le temps passe, plus les mâchoires du piège mortel se refermeront sur eux, avec l'arrivée de troupes allemandes de plus en plus nombreuses... et de plus en plus expérimentées.

Gagner du temps :

Mais reprenons donc le cours de la progression de nos intrépides Britanniques.

A 0 h 30, heure de la fin du raid aérien de diversion, ils passent juste à côté de la silhouette fantomatique de l'épave du Lancastria, paquebot Anglais coulé le 17 juin 1940 dans des conditions tragiques, durant la grande débâcle, et qui avait entraîné 4 500 soldats Britanniques dans la mort.
Nul doute que cette vue ne fait que renforcer la détermination des raiders.

A 0 h 45, ils glissent à portée de vue de la batterie de la Pointe St Gildas, mais ne sont pas découverts.

Vers 1 h 00, c'est au tour du Lieutenant A.R. Green, pilote de la MGB ouvrant la voie pour le Campbeltown, de donner la mesure de son talent. Dans cette zone, il y a moins d'un pied d'eau sous la quille du vieux destroyer. La vitesse de la flottille a d'ailleurs été réduite à un peu moins de 10 noeuds, car le tirant d'eau du Campbeltown est moins important à cette allure qu'à grande vitesse.

Tout dépend de Green : si le destroyer derrière lui s'échoue, la mission perd son navire bélier, sa principale force de frappe.
A deux reprises, le Campbeltown talonne sur la vase. La deuxième fois, sa vitesse se réduit même de moitié, jusqu'à 5 noeuds, et il vibre de toutes ses tôles. Le capitaine Beattie fait donner toutes les machines pour le dégager. Ouf. C'est passé.

Après guerre, les pilotes du port de St Nazaire, bien placés pour savoir à quel point la Loire peut être redoutable, et après avoir pris connaissance des détails du raid, diront que "le pilotage du Lieutenant Green est sans précédent dans l'histoire du port". Il fut d'ailleurs décoré de la distinguished service cross.

Au même moment, selon plusieurs sources convergentes, une deuxième vague de bombardiers anglais passe au dessus de St Nazaire. Ils sont beaucoup moins nombreux (une source dit que certains d'entre eux se seraient trompés de cap à cause du mauvais temps) et ne lâchent plus aucune bombe. Ils sont juste sensés attirer les projecteurs vers le ciel.

Mais à Saint-Marc, le capitaine Mecke est de plus en plus suspicieux. Nous avons déjà vu qu'à minuit, il avait téléphoné à ses batteries pour leur demander de surveiller le fleuve.
A 1 h 00, il ordonne à ses batteries de cesser le feu (c'est déjà trop tard pour la batterie de Kerlédé, à sec), d'éteindre les projecteurs, et d'être vigilants face à un éventuel parachutage, ou à une attaque par le fleuve !

A une heure non précisée, mais située entre 1 h 00 et 1 h 15, le capitaine Lothar Burhenne, commandant de la batterie de flak de Villès-Martin, aperçoit le premier dans ses jumelles une masse sombre qui s'avance sur le fleuve. Aussitôt, il téléphone au PC du port. Voici ce qu'on lui répond : "Occupez-vous de ce qui vous regarde. Vous feriez mieux de surveiller le ciel que le fleuve !" Il téléphone tout de même à son chef, Mecke, pour le prévenir. Et pendant ce temps-là, les Anglais avancent !

A gauche : Le fort de Villès-Martin, lui aussi ancienne bâtisse militaire de briques du XIXème siècle, fut renforcé par les Allemands, qui lui ajoutèrent des bunkers de béton (à gauche). C'était le site du 809è bataillon de DCA commandé par le Capitaine Lothar Burhenne qui repéra le premier la flottille britannique.
A droite : emplacement de DCA du 705ème bataillon, à Kerlédé. (photos draleuq)


A 1 h 15, peut-être est-ce lié à une vigilance accrûe par le coup de fil de Burhenne, le guetteur du sémaphore de St Marc repère la flottille à son tour, mais se montre beaucoup plus précis : il signale "environ 17 bateaux". Le temps de prévenir Mecke, c'est à 1 h 20 que le PC du port est à nouveau appelé :

- Attendez-vous des bâtiments ?
- Non !
- Alors attention, danger de débarquement !


Cette fois, l'alerte est donnée. A Chemoulin, le capitaine Edo Dieckmann se précipite dans son PC et fait préparer ses pièces d'artillerie navale. Mais les Anglais sont déjà arrivés au niveau de la pointe de Villès et ont dépassé l'endroit où ils auraient été la cible facile des tirs de gros calibre.

Entre temps, les commandos ont gagné leurs postes de combat. Ils sont allongés sur le pont des navires, en silence, derrière les tôles de blindage sensées les protéger. Ils retiennent leur souffle et savent que chaque seconde gagnée est bonne à prendre.

A 1 h 22, tous les projecteurs s'allument. La colonne de bateaux est illuminée, particulièrement le Campbeltown. Quelques rafales sporadiques claquent, hésitantes. Mais sa silhouette et son pavillon allemands retiennent encore les défenses du port, qui toutefois émettent des signaux lumineux en provenance de deux postes, dont un à bord du Sperrbrecher 137, ancré juste sur le trajet du raid. Ils demandent à la flottille de s'arrêter immédiatement.

C'est au tour du maître timonier Pike, à bord de la MGB, d'entrer en scène. Il sera décoré de la distinguished service medal. C'est un spécialiste des signaux, et il est en possession d'un livre de transmissions saisi sur un torpilleur allemand lors d’un raid en Norvège.
"Urgent... Deux bâtiments avariés au cours d'un engagement demandent à entrer dans le port conformément aux ordres reçus... J'ai encore quelque chose à vous dire..."
Le PC du port se laisse bluffer : il appelle Mecke pour lui dire que ce sont bien des bâtiments allemands et qu'il ne faut pas tirer.
Mais le Sperrbrecher transmet toujours. Pike répond sans se démonter :
"Avons blessés à bord... Demandons ambulances..."

Les batteries ouvrent à nouveau un feu hésitant, mais rejoint progressivement par les obus lourds de l'artillerie navale en provenance de la pointe de l'Eve et de Chemoulin. Sur le Campbeltown, on hisse le pavillon international des navires pris sous le feu ami.
"Il y a méprise, vous tirez sur navires amis..." transmet Pike de la canonnière.

Il est 1 h 27, les Anglais viennent de gagner 5 nouvelles et précieuses minutes, bien plus qu'ils ne l'espéraient, et ils ne sont plus qu'à 1 500 mètres de l'objectif. Mais le bluff ne peut pas durer davantage : après tout, des navires allemands se fussent arrêtés au premier coup de semonce.
Du port, Mecke et Dieckmann reçoivent l'ordre d'ouvrir le feu de toutes les batteries disponibles.

Ryder ordonne à tous les navires de riposter. Sur le Campbeltown, Beattie sonne la cloche, fait descendre le pavillon allemand, hisser le "white ensign", et fait accélérer son navire à sa vitesse maximale, 20 noeuds. Il est aussitôt imité par les autres bateaux de la flottille.

Il est 1 h 28. L'heure de l'ouragan de feu.

Le "white ensign", célèbre pavillon de la Royal Navy, utilisé depuis le XVIème siècle.

draleuq, 09h07 :: :: :: [0 plainte déchirante]

30 Janvier 2013 ::

« Opération Chariot - 2 : le voyage aller »

:: Histoire contemporaine, 1942




Première nuit :

C'est donc l'après-midi du 26 mars que la flottille quitte le port de Falmouth, situé à 750 km de son objectif.
A peu près au même moment, à Saint-Nazaire, l'Amiral Dönitz, alors commandant en chef des sous-marins allemands, et qui remplacera un an plus tard l'Amiral Raeder en tant que commandant en chef de la Kriegsmarine, est en tournée d'inspection à Saint-Nazaire, siège d'une importante base sous-marine.
- Qu'avez-vous prévu au cas où les Anglais attaqueraient le port ? demande-t-il au lieutenant Sohler qui commande la 7ème flottille de sous-marins, basée à St Nazaire.
- Une telle éventualité fait l'objet de mesures incorporées dans un plan d'alerte, mais on la considère comme extrêmement improbable.
- Je n'en suis pas si sûr, répond Dönitz.
Il ne savait pas alors à quel point son intuition était exacte !

En attendant, la flottille adopte un déploiement imitant la recherche anti sous-marine afin de tromper d'éventuels avions de reconnaissance allemands. On n'a rien laissé au hasard : les commandos qui sont sur le pont des navires ont reçu des pulls blancs et des duffel coats afin qu'ils soient pris pour des marins.

La "formation anti sous-marine" adoptée par la flottille durant le trajet aller pour tromper l'ennemi
(illustration tirée de la BD "Objectif St Nazaire" de J. Gille et JP. Lucas, éd. Presse Océan)


Le voyage de nuit se passe sans encombre, pendant que la flottille double la péninsule bretonne et met le cap sur le Golfe de Gascogne, toujours pour tromper l'ennemi et lui faire croire qu'elle se dirige vers le sud.
A bord, les commandos fourbissent leurs armes, piochant dans des caisses de raisins secs tenues à leur disposition, graissent les vitres des navires pour les rendre moins brillantes et moins repérables. Dans une des vedettes, il y a même un énorme jambon qui pend et chacun peut s'y découper une tranche quand il le souhaite.

Le U 593 :

A l'aube du 27 mars, la flottille hisse pavillon allemand et change brusquement de direction, mettant cap à l'est. Il est 7 h 00.
Aussitôt après, premier imprévu, et de taille : le destroyer Tynedale repère un sous-marin allemand, l'U 593. Il largue immédiatement la MGB qu'il remorque et va à sa rencontre. La première salve du Tynedale rate le U Boot de justesse, ce dernier plonge aussitôt pour échapper à la destruction. Le Tynedale l'arrose de grenades anti-sous marines. Visiblement touché, le U Boot est forcé de refaire surface. Le Tynedale tente de l'achever d'une nouvelle salve qui le manque à nouveau de très peu. Le U 593 replonge de plus belle, mais ne reparaît pas.
Bientôt rejoint par l'Atherstone, le Tynedale passera les deux heures qui suivent à tenter de localiser le sous-marin pour en finir avec lui, mais il ne redonne pas signe de vie.
La flottille reprend donc sa route à 9 h 00, en étant réduite à espérer que le U 593 a été coulé et n'a donc pas pu signaler leur présence.

Le destroyer HMS Tynedale, qui faisait partie de l'escorte.
Il remorqua la MGB 314 dont l'autonomie était insuffisante pour supporter l'aller-retour.


Le sous-marin U 593, qui fut touché et grenadé par le Tynedale et la MGB 314, ne coula pas et signala la flottille au commandement allemand, mais sur un mauvais cap, ce qui avantagea les britanniques.
Ironie du sort, le U 593 aura sa revanche sur le Tynedale un an et demi plus tard, car c'est lui qui le coulera le 12 décembre 1943 dans la Méditerranée. Il sera toutefois lui-même coulé le lendemain, au terme d'une course poursuite de 32 heures, mais tout son équipage sera sauvé. La photo a été prise pendant qu'il sombrait.


Une flotte de chalutiers français :

En fin de matinée, nouvelle rencontre imprévue : une flotte d’une centaine de chalutiers français. Deux d'entre eux, le "Slack" et le "Nungesser et Coli", se détachent et s'approchent un peu trop près de la flottille anglaise. Ryder, craignant que des observateurs allemands déguisés, appelés "jerries", soient à bord, ou que les pêcheurs bavardent une fois rentrés au port, donne l'ordre de les arraisonner. Les équipages des deux chalutiers sont transférés sur la MGB 314, tandis que le Tynedale les coule. Le lieutenant Curtiss s'en excuse auprès d'eux au nom de sa Majesté. "C'est la guerre !", répond simplement un patron pêcheur sur un ton fataliste.
Les pêcheurs sont ensuite accueillis sur l'Atherstone où ils devront rester, et jurent à Ryder qu'il n'y a ni boche, ni radio sur les autres chalutiers. La mission reprend son cours.

Le destroyer HMS Atherstone, deuxième de l'escorte, transporta Ryder et Newman et fut donc le bateau de commandement du raid jusqu'à ce que les deux officiers soient transférés sur la MGB 314.


Le bluff fait son oeuvre :

L'après-midi, à bord de l'Atherstone, on communique à Ryder et Newman les résultats des dernières photos de reconnaissance sur St Nazaire, et ce n'est guère encourageant : deux nouvelles batteries de canons ont été installées, et surtout, quatre torpilleurs allemands de classe "Möwe" ont quitté le port de Nantes et descendent la Loire. Ces navires, beaucoup plus puissants que ceux des britanniques, constituent de redoutables ennemis. Mais de concert, les deux chefs maintiennent la mission.

Ce qu'ils ne savent pas, c'est que l'arrivée de ces quatre torpilleurs ne doit rien au hasard : l'U 593, qu'ils espéraient avoir coulé le matin, avait pu refaire surface après 5 heures 1/2 de plongée. Aussitôt, il avait envoyé un message reçu par le commandement allemand à 14 h 20 et signalant la présence de "3 destroyers et une dizaine de vedettes britanniques faisant route vers le golfe de Gascogne, probablement pour mouiller des mines". Le bluff avait donc bien pris.

Les 4 torpilleurs avaient par conséquent reçu l'ordre d'intercepter la flottille, mais l'erreur commise par le sous-marin sur le cap suivi par les Anglais avait fait qu'ils étaient partis trop vers le sud et qu'ils ne les trouveraient pas.

Deuxième soirée :

A 18 h 30, le moteur de la ML 341 du Lieutenant Briault donne des signes de faiblesse. On décide de la renvoyer en Angleterre sans délai et elle fait donc demi-tour, non sans avoir au préalable transféré les commandos qu'elle transportait à bord de la ML 446 du Lieutenant Falconar, qui passe du coup du statut de vedette lance-torpilles au statut de vedette de débarquement.

Plus la journée a avancé, plus le temps s'est dégradé, et le ciel est désormais couvert et menaçant.

A 20 h 00, le point de ralliement est atteint. Le Tynedale largue la MGB 314, cette fois-ci pour de bon. Ryder et Newman sont transférés de l'Atherstone vers la MGB, leur nouveau poste de commandement. Le lieutenant Dunstan Curtiss[1], toujours très protocolaire, souhaite la bienvenue au nouveau capitaine de la canonnière. Les deux destroyers de l'escorte n'iront pas plus loin et attendront le retour du raid. Les autres navires de la flottille prennent leur formation de combat et mettent le cap directement sur Saint-Nazaire, à une vitesse de 12 noeuds.

A 22 h 00, pile à l'heure, la flottille parvient au dernier point de rendez-vous, dit "point Z". Le sous-marin anglais Sturgeon est là, avec son feu de position, il sert de balise de navigation. Nous sommes à 70 km de l'objectif. C'est le début de la dernière ligne droite.
Le sous-marin HMS Sturgeon, ici photographié en 1935, qui servit de repère pour le dernier point de rendez-vous, dit "point Z", à 70 km de l'estuaire de Loire.


A 23 h 00, c'est l'heure de l'amorçage de la machine infernale à l'avant du Campbeltown. Nigel Tibbets se rend au chevet de "son oeuvre" et introduit un crayon explosif à retardement dans une grenade sous-marine sur trois. Ce type de retardateur n'étant pas très précis, la détonation est prévue à 7 h 00, plus ou moins deux heures, donc entre 5 h 00 et 9 h 00.

_________________________________
1. Il sera décoré de la distinguished service cross.

draleuq, 09h37 :: :: :: [0 constatation éclairée]

23 Janvier 2013 ::

« Opération Chariot - 1 : la genèse »

:: Histoire contemporaine, 1942







C'est la première fois, mais aussi sans doute la dernière, que je me lance dans la narration aussi exhaustive d'un fait historique. Cet article m'a pris à lui tout seul le temps que je mettrais à en écrire des dizaines d'autres, d'habitude. Je l'ai fait non seulement parce que j'avais énormément de documentation (ce qui, ironie du sort, n'en a rendu les recoupements que plus difficiles), parce que j'avais à portée de main tous les vestiges, monuments commémoratifs, toutes les installations portuaires qui en furent le théâtre, mais aussi parce que, je l'avoue, cette opération, parfois surnommée "le plus grand raid de tous les temps", bien que curieusement assez méconnue, m'a toujours fasciné. Ce travail est une forme de coup de chapeau à toutes les têtes brûlées qui ont attaqué, cette nuit-là, avec des moyens dérisoires, l'un des points les plus fortifiés du puissant Mur de l'Atlantique, lui portant un coup terrible.


Photo aérienne de reconnaissance de la Cale Joubert


L'ombre du Tirpitz :

Nous sommes début 1942. La marine allemande vient de lancer le Tirpitz, frère jumeau du Bismarck qui avait donné des sueurs froides à Churchill en mai 1941, avant d'être finalement coulé, presque par chance, alors qu'il se rendait au Port de St Nazaire pour être réparé en cale sèche dans la forme-écluse Louis Joubert.
L'objectif de l'état-major britannique est simple : empêcher à tout prix l'entrée du Tirpitz dans l'Atlantique, où le géant ferait peser une trop lourde menace sur les convois de ravitaillement en provenance d'Amérique-du-Nord, vitaux pour l'effort de guerre du Royaume-Uni.
Pour l'heure, le Tirpitz est sur la côte Norvégienne. On essaie des attaques aériennes, sans succès pour le moment, le navire étant hors de portée des gros bombardiers, et très bien protégé par la redoutable flak.
On sait également qu'Hitler ne risquera jamais le fleuron de sa marine dans l'océan s'il n'a pas la garantie de pouvoir le faire réparer en cale sèche sur la façade Atlantique. Or, comme l'année précédente, il n'y a qu'un seul endroit où c'est possible : la Cale Joubert, que les Anglais surnomment le "Dock Normandie", car elle a été construite en 1931-32 pour le montage du célèbre paquebot "Normandie".
Cette forme-écluse de 350 m. de long, 50 m. de large et 17 m. de profondeur est décidément une épine dans le talon de l'état-major britannique.


La Cale Joubert aujourd'hui : le caisson nord vu du caisson sud. (photo draleuq)


Les préparatifs :

Churchill demande alors à Lord Mountbatten, cousin du Roi et chef des Opérations Combinées nouvellement créées, de concevoir un plan pour mettre le Dock Normandie hors d'état de nuire. Son plan initial fait essentiellement appel à la Marine des Forces Françaises Libres. Mais les relations entre de Gaulle et Churchill sont si orageuses qu'on y renonce bientôt. On fait finalement appel uniquement à une force combinée de marins de la Royal Navy et de commandos.
Selon Fernand Guériff, qui le tenait du Lieutenant Curtiss, commandant de la MGB 314, trois marins français participèrent au raid. C'est la seule source qui en parle.[1]
Pour autant, aucune source ne parle non plus de Néo-Zélandais, et pourtant on trouve la tombe d'un Marin Néo-Zélandais au cimetière de Cuy, parmi les morts du commando...
Mais qui sont les commandos ?
Nés au lendemain de la débâcle de 1940, ce sont des soldats d'élite, tous volontaires, recrutés dans tous les régiments de l'Empire Britannique. Leur nom est inspiré des "kommandos" afrikaners de la guerre des boers, qui harcelaient l'armée britannique par petits groupes avant de disparaître dans la brousse. Pourvus d'armes légères, mais parfaitement entraînés et préparés, ils doivent harceler le Reich par des "piqûres de guêpe" sur des objectifs limités.

Avant d'être breveté commando, il faut affronter un entraînement quasi-surhumain, comprenant des manoeuvres l'hiver dans les neiges des highlands écossais, des débarquements dans les eaux glaciales des îles Hébrides, des marches forcées de 100 km en moins de 24 heures... Chaque homme apprend à tuer à mains nues et au couteau.
Les commandos ont déjà brillé par des succès certes stratégiquement limités, mais indéniables, comme en Norvège ou dans les Iles Lofoten.
Parmi ceux qui ont participé à ces succès, on trouve le Lieutenant-Colonel Charles Newman, et c'est à lui que Mountbatten va offrir le commandement de l'opération en ce qui concerne les commandos.

Quant aux marins, ils seront commandés par le capitaine Robert E.D. Ryder, surnommé "red" (le rouge), déjà vieux loup de mer à 34 ans, lui aussi auteur de faits d'armes notables dans lesquels il a failli laisser la peau.

A gauche : Lord Louis Mountbatten (1900-1979), chef des "Combined Operations" (Opérations Combinées). Il fut tué dans un attentat de l'IRA.
Au milieu : Lieutenant-Colonel Charles Newman (1904-1972), provenant à l'origine du Régiment de l'Essex, il est nommé chef de l'Opération Chariot pour les Commandos. Fait prisonnier à l'issue du raid, il sera décoré de la Victoria Cross.
A droite : Capitaine Robert "R.E.D" Ryder (1908-1986), chef de l'Opération Chariot pour la Royal Navy. Véritable aventurier, il avait participé à une expédition en antarctique dans l'entre deux-guerres, et avait déjà connu deux naufrages depuis le début du conflit. Après l'opération Chariot, pour laquelle il obtint également la Victoria Cross, il se distingua encore lors de l'opération Jubilee (débarquement canadien raté à Dieppe). Il eut une mort de marin, puisqu'il disparut dans la Manche.


Le raid comptera 611 hommes, tous volontaires : 345 marins britanniques, 257 commandos anglais, écossais et canadiens, 3 officiers de liaison, 2 correspondants de presse, 4 médecins.
Les 257 commandos sont répartis en équipes de démolition (91 hommes) et en équipes de protection et d'attaque (166 hommes). Ils sont tous envoyés à l'entraînement à Southampton, sur le dock King George V qui est celui qui ressemble le plus à leur objectif.

Les équipes de démolition sont entraînées par le Lieutenant Nigel Tibbets, de la Royal Navy, un spécialiste des explosifs, et par le Capitaine WH Pritchard, des Royal Engineers, un spécialiste de la destruction des ponts et des écluses qui avait fait sensation pour ralentir les Allemands lors de la retraite du Corps Expéditionnaire Britannique en France, en juin 1940.
Les équipes de protection et d'attaque, elles, sont entraînées par le capitaine écossais Stanley Day, et par le Major Copeland, dit "Bill", un vétéran de la première guerre mondiale et spécialiste du combat de rue.

Inlassablement, les commandos répètent et répètent encore leurs objectifs, sur la maquette, puis grandeur nature sur le dock de Southampton. De jour, puis les yeux bandés, puis de nuit. A chaque exercice, des hommes différents sont aléatoirement désignés "morts" à plusieurs stades de la progression du groupe, pour que chacun apprenne également les tâches dévolues aux autres hommes et puisse les assumer le cas échéant. Chacun doit savoir sa leçon par coeur, mais doit aussi pouvoir improviser.


A gauche : Original de la maquette sur laquelle les commandos répétèrent leurs objectifs.
A droite : Le capitaine Stanley Ambrose Day, l'un des deux responsables de l'entraînement des commandos. Pendant le raid, il faisait partie de l'escouade de commandement du lieutenant-colonel Newman et fut décoré de la Military Cross.


Au total, il y a 24 objectifs : 8 portes d'écluse, 4 ponts, 6 centrales, 6 batteries d'artillerie (totalisant 13 pièces). Les deux portes d'écluse du dock Normandie et la machinerie qui permet de la manoeuvrer et de la vidanger constituent bien évidemment la priorité absolue.

Le mot de passe des raiders, pour se reconnaître de nuit, est "war weapons week" auquel on doit répondre "weymouth". On a choisi ces mots parce que le son "w" n'existe pas en langue allemande.

On fixe le raid à la dernière semaine de mars 1942 car c'est le seul moment où la marée est propice, c'est-à-dire assez haute pour que les navires passent sur les hauts fonds de la Loire sans s'échouer.

Mountbatten fait convoquer Newman et lui dit ceci avec une franchise non dénuée de cynisme : "Je suis sûr que vous pouvez y aller et faire le boulot, mais nous n'avons pas beaucoup d'espoir de pouvoir vous extraire. Même si on vous perd tous, les résultats de l'opération en auront valu la peine. Pour cette raison, je veux que vous disiez à tous les hommes ayant des responsabilités familiales, ou qui pensent devoir se retirer pour n'importe quelle raison, qu'ils sont libres de le faire et que personne ne leur en voudra pour cela."
Newman rapporte fidèlement ces propos à ses hommes. Aucun ne se défile.
Leur entraînement terminé, ils sont transférés à Falmouth, en Cornouaille, leur port d'embarquement. Pour tromper d'éventuels espions, ils sont la "10ème force anti-sous marine", destinée à partir du côté de Suez. Des équipements pour les climats chauds et des lunettes de soleil sont ostensiblement entassés sur les quais.

Ils sont bientôt rejoints par l' "armada" de navires qui doit les mener sur leurs objectifs. Bien petite armada en vérité, comparée à la difficulté de l'objectif, mais il y a une condition qui empêche les Anglais d'envoyer des navires trop lourds : il faut qu'ils aient un tirant d'eau très faible (pas plus de 3 m. à marée haute !) pour espérer passer sur les fonds sablonneux de l'estuaire de la Loire, particulièrement redoutables dans sa partie sud.

En effet, on a choisi d'entrer dans la Loire plus près de la rive sud, beaucoup moins protégée et surveillée que la rive nord où se trouvent le port et la ville de Saint-Nazaire. Surtout, c'est près de la rive nord que se trouve le chenal, un couloir creusé qui permet aux navires lourds d'entrer dans l'estuaire, et d'en sortir. Et c'est aussi près de la rive nord que se trouvent la majorité des pièces d'artillerie de marine des Allemands.


L'USS Buchanan, un vieux destroyer, fut cédé aux anglais par l'US Navy, avec d'autres navires, en échange de la possibilité pour les Américains d'utiliser les bases britanniques aux Antilles (accord prêt-bail). Il fut alors rebaptisé HMS Campbeltown et devait devenir le navire-bélier de l'Opération Chariot.


Composition de la flotte anglaise du Raid :

- Le Campbeltown : pièce maîtresse du raid, cet ancien destroyer américain servirait de navire bélier pour enfoncer la porte écluse sud du dock Normandie. Bateau le plus lourd du dispositif, c'est aussi celui qui a le plus de risque de s'échouer et il faut donc considérablement diminuer son tirant d'eau. On lui retire ses tubes lance-torpilles, ses équipements anti-sous marins, tous ses canons sauf un de 76 mm qui est déplacé de la poupe à la proue. On lui retire également deux de ses quatre cheminées, et on raccourcit et biseaute les deux dernières pour lui donner l'allure générale d'un des destroyers-torpilleurs de classe "Möwe", très utilisés par les Allemands. On lui ajoute par contre des plaques de blindage pour protéger les commandos destinés à être débarqués après l'éperonnage de la porte-écluse. On lui ajoute également 8 canons "pom pom" Oerlikon de 20 mm dans des tourelles surélevées, propices à l'arrosage des rives de la Loire. Enfin, on créé un compartiment spécial d'acier coulé dans le béton qu'on dissimule soigneusement à l'avant du navire, et qui contient 24 grenades anti sous-marines reliées entre elles, totalisant 4 tonnes d'explosifs. Cette machine infernale, imaginée par Tibbets et Pritchard, doit exploser quelques heures après l'éperonnage, achevant de détruire la cale Joubert. La mise à feu doit se faire par un crayon explosif constituant un retardateur de plus ou moins 8 heures. Le Campbeltown est placé sous le commandement du capitaine Stephen Beattie. Destiné à être sacrifié, il comporte juste assez de carburant pour un aller unique jusqu'à St Nazaire.


Travaux de transformation du Campbeltown. Noter le retrait de deux cheminées et le biseautage des deux autres cheminées pour ressembler à la silhouette d'un destroyer allemand de la classe « Möwe ».


- La MGB 314 : c'est le bateau de commandement du Raid. Commandé par le Lieutenant Dunstan Curtiss pendant l'approche, puis par le capitaine Red Ryder en personne pendant le raid, il transporte également le Lieutenant-Colonel Newman et son escouade de commandement et de protection, qu'il doit bien entendu débarquer. La canonnière MGB est pilotée par le Lieutenant Green qui a la lourde tâche d'ouvrir le chemin au Campbeltown sur les hauts fonds de la Loire. Pour l'y aider, elle est équipée d'un radar et d'un sonar. Plus lourdement armée que les vedettes, elle comporte un canon semi-automatique "pom pom" de 40 mm à l'avant (sur lequel le Matelot Savage obtiendra la Victoria Cross au prix de sa vie), un canon anti-aérien de 40 mm à l'arrière et une mitrailleuse bi-tube de 12.7 mm de chaque côté. Elle est également plus rapide que les vedettes, atteignant 26 noeuds. Du coup, malgré des réservoirs supplémentaires, elle n'a pas une autonomie suffisante pour atteindre l'objectif et en revenir et elle est remorquée durant le voyage aller.


La canonnière MGB 314 (Motor Gun Boat), navire de commandement de l'Opération Chariot. D'autonomie insuffisante pour faire l'aller retour, elle fut remorquée par le HMS Tynedale.


- La MTB 74 : pilotée par l'excentrique Lieutenant Micky Wynn, cette vedette lance-torpilles est le navire le plus rapide de la flottille, pouvant atteindre la bagatelle de 40 noeuds. Avec une telle puissance, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas lui non plus l'autonomie nécessaire pour l'aller-retour. Il est donc remorqué à l'aller comme la MGB, au grand dam de Wynn qui juge cela "déshonorant". Particulièrement délicate à manoeuvrer à vitesse moyenne, la MTB n'est à l'aise qu'à très grande ou à très petite vitesse ! Ses deux tubes lance-torpilles ont été déplacés sur le pont pour pouvoir larguer leurs projectiles par dessus un éventuel filet pare-torpilles. Les torpilles sont réglées à retardement pour ne pas détruire la MTB dans leur explosion. La MTB 74 a pour mission de torpiller l'écluse sud du dock Normandie si par malheur le Campbeltown échouait dans son éperonnage, ou de s'occuper de l'écluse de la vieille entrée.


La MTB 74 (Motor Torpedo Boat) du Lieutenant Micky Wynn, spécialement modifiée avec ses deux tubes lance-torpilles sur le pont. Très rapide, elle pouvait filer 40 noeuds. D'autonomie insuffisante pour faire l'aller-retour, elle fut remorquée par le Campbeltown.


- Les ML : ces vedettes en bois de 34 m. de long sont 17 à participer au raid. Atteignant une vitesse de pointe de 20 noeuds, elles comportent des réservoirs supplémentaires en caoutchouc pour leur donner une autonomie suffisante. Elles sont armées d'un canon "pom pom" Oerlikon 20 mm à l'avant et de mitrailleuses jumelées Lewis 7.7 mm à l'arrière (datant de la première guerre mondiale).
Quatre d'entre elles comportent en plus des tubes lance-torpilles. Celles-ci ne transportent pas de commandos et ont pour rôle d'une part d'engager le combat avec tout navire ennemi qui gênerait l'opération dans l'estuaire, et d'autre part d'aider à récupérer et à évacuer les commandos débarqués par les autres vedettes. L'une des quatre, la ML 446 du Lieutenant Falconar, deviendra en fait vedette de débarquement lorsqu'elle récupérera, au cours du voyage aller, les commandos de la ML 341 du Lieutenant Briault dont le moteur donnera des signes d'avarie.
Les treize autres, qui durant l'attaque proprement dite seront réparties en deux colonnes, transportent chacune environ 15 commandos et ont pour rôle de les débarquer en deux points : au Vieux Môle pour la colonne bâbord, à la vieille entrée pour la colonne tribord. Comme nous l'avons vu, la ML 341 du Lieutenant Briault, touchée par une avarie en cours de route, rentrera en Angleterre sans prendre part au raid, après avoir transféré ses hommes sur la ML 446.


Une des ML (Motor Launch) parmi les 17 vedettes rapides de défense côtière en bois qui participèrent à l'Opération Chariot. Pour avoir une autonomie suffisante pour faire l'aller retour, les ML se virent ajouter des réservoirs supplémentaires en caoutchouc, ce qui fit d'elles, malheureusement, des cibles d'autant plus fragiles.


- Les destroyers Tynedale et Atherstone, enfin, serviront de protection pour la flottille, à l'aller comme au retour, mais, beaucoup trop lourds, ils ne prendront pas part à l'action proprement dite. Le Tynedale remorquera la MGB 314 jusqu'au "point de ralliement". L'Atherstone, lui, transportera les deux commandants du raid, Newman et Ryder, jusqu'au même point de ralliement où ils embarqueront sur la MGB 314. A partir de là, les deux destroyers attendront le retour des guerriers pour leur offrir dès que possible une protection contre les avions ou bateaux allemands qui ne manqueront pas de se lancer aux trousses des fuyards.

Le départ :

Durant les derniers jours de préparation, les commandos sont emmenés en "croisière" par gros temps pour éprouver leur résistance au mal de mer.
L'entraînement se termine par une simulation d'attaque sur le port voisin de Plymouth. Cet essai n'est guère concluant car les raiders sont très rapidement découverts. On remarque notamment que l'aveuglement par les projecteurs pose de graves problèmes. Mais il est trop tard pour reculer.

Initialement, la flottille doit quitter Falmouth l'après-midi du 27 mars pour une attaque dans la nuit du 28 au 29 mars, car c'est la nuit où la marée est la plus importante. Mais le temps étant particulièrement clément le 26 mars et tout étant fin prêt, Ryder prend la décision d'appareiller le jour même pour profiter de ces bonnes conditions météo. L'attaque est donc avancée à la nuit du 27 au 28 mars.

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1. James Dorrian, l'historien qui fait autorité sur le sujet, a clarifié ce point en 2013 grâce à l'ouverture progressive des archives de l'armée britannique. Les 3 agents en question étaient en fait un Français, agent du SOE et ancien de la Légion Etrangère, qui s'appelait Raymond Couraud (sous l'identité du sous-lieutenant Jack Lee), un Juif allemand nommé Peter Najel et un aristocrate belge nommé De Jonghe. Raymond Couraud était à bord de la ML 447 du Lieutenant Platt, à bord de laquelle il fut blessé aux deux jambes. Il regagna l'Angleterre à bord de la ML 160 du Lieutenant Boyd, sans avoir pu débarquer, et récupéra à l'hôpital militaire de Falmouth. Il participa ensuite à nouveau à plusieurs missions en Europe occupée. Curieusement, ce héros de la résistance est très méconnu en France, au point que l'article wikipédia qui le concerne est uniquement en anglais. Né en 1920, il est âgé de 93 ans et toujours en vie au moment où j'écris ces lignes.

draleuq, 11h47 :: :: :: [3 provocations]

18 Novembre 2012 ::

« Suicide by cat* »

:: Les dérapages du rat




*Prononcer « sou-y-saillde-baille-catte », please. Ce terme rat a ensuite été honteusement pompé par les humains qui en ont fait leur tristement célèbre « suicide by cops ».

draleuq, 07h55 :: :: :: [0 vilénie]

18 Octobre 2012 ::

« Les trucs qui m'énervent »

:: Baratin

J’attends de chaque être humain, moi y compris, le pire, et j’ai rarement été déçu.

(Johann Nestroy)


Quand je mets quelque chose à cuire ou à chauffer et que, croyant gagner du temps, je fais autre chose en même temps, et que le truc crame ou passe par-dessus, et que du coup je perds deux fois plus de temps que je n’en aurais perdu à ne faire que surveiller le graillon, parce que maintenant il faut récurer la casserole et/ou la plaque. Ça, ça m’énerve. Si c’est du lait en plus, ça m’énerve prodigieusement.

Quand je veux mettre de l’essence dans ma caisse, mais que la pompe s’arrête dans un « clic » sonore toutes les 5 secondes parce qu’elle a cru détecter que mon réservoir était plein, et que du coup je mets une plombe à faire le plein de sans plomb. Ça, ça m’énerve.

Quand il y a une demi-heure de queue à chaque caisse, mais qu’il n’y a que la moitié des caisses d’ouvertes. Ça, ça m’énerve.

Quand le frigo est vide. Ça, ça m’énerve (voir ci-dessus)

Quand un élève, ayant vu que ça allait bientôt sonner, commence à ranger ses affaires dans son cartable, voire à mettre son blouson, alors que je suis en pleine séance d’histoire-géo. Ça, ça m’énerve.

Quand je suis obligé de répéter la même chose plus de sept fois aux gamins parce qu’ils n’écoutent rien. Ça, ça m’énerve. En dessous de sept fois, je ne m’énerve pas, sinon je m’énerverais tout le temps.

Quand un type roule à 25 en ville au lieu de 50. Quand un type se met à 70 au lieu de 90 parce qu’il va y avoir un p… de radar automatique, parce qu’on sait jamais, si des fois il était un peu déréglé le radar, hein… Ben ça alors, ça m’énerve.

Quand je vois qu’un type tient à peine debout tellement il est bourré et qu’il s’apprête à conduire sa caisse. Ça, ça m’énerve jusqu’à titiller l’intolérable.

Quand je suis de mauvaise humeur sans raison apparente. Ça, ça m’énerve. Et du coup, je passe de la mauvaise humeur à l’humeur massacrante.

Quand je me tape ce que j’appelle une journée « métro-boulot-dodo », c’est-à-dire que j’ai rien le temps de faire d’autre, à moins d’empiéter sur mon minima de sommeil pour être en état de marche le lendemain. Ça, ça m’énerve grave.

Quand je perds un temps fou à chercher un truc que j’avais dans les mains y’a 5 minutes. Ça, ça m’énerve. Pour peu que ça arrive plusieurs fois dans la même journée, là je franchis sans problème le seuil de l’exaspération.

Quand je fouille à plusieurs reprises chacune de mes 5 ou 6 poches (en comptant le futal, le blouson, la chemise éventuellement) pour y chercher un objet, souvent l’un des 36 trousseaux de clefs que je trimballe constamment, très maladroitement parce que j’ai des trucs plein les bras, que je finis par tout poser pour fouiller à nouveau, et qu’au bout d’une éternité je découvre que l’objet se trouvait dans une poche que j’ai fouillée trois fois, mais qu’il était fourbement caché sous un autre objet que j’avais pourtant tourné et retourné. Ça, ça m’énerve.

Quand une radasse avec une voix tellement travaillée qu’on dirait un programme informatique et qui met une plombe rien que pour se présenter, me téléphone pour proposer des produits de beauté à une meuf dont j’ai jamais entendu parler. Ça, ça m’énerve. Pour peu que le dit coup de fil m’ait fait écourter ma douche et que je me retrouve moitié trempé en tenant ma serviette éponge d’une main et le combiné de l’autre main, là je ne vous raconte même pas comment ça m’énerve.

Quand une autre radasse m’appelle pour me proposer un bilan comparatif de mes assurances, que je lui réponds que ça m’intéresse pas, et que la semaine suivante une nouvelle radasse de la même boîte me rappelle pour me proposer un bilan comparatif de mes assurances. Ça, ça m’énerve.

Quand je suis obligé de passer à l’école le dimanche à 18 h 30 parce que j’y ai oublié ma clef usb, ça m’énerve pas trop parce que c’est de ma faute. Mais quand une heure plus tard ma p… de souris optique de m… tombe en panne et que je suis obligé de refaire un aller retour à l’école à 20 h 00 pour y chercher une bonne vieille souris filaire, ça, ça m’énerve. Quand le lendemain matin, je me rends compte que j’ai fait tout ça pour rien parce que la photocopieuse est en panne, ça, euh, grrrr, sans commentaire.

Quand je paye une paire de pompes plus de 80 € et qu’un mois après elles continuent encore à me ruiner les petits doigts de pied à chaque match, ça, ça m’énerve.

Quand une fringue toute neuve se fait malencontreusement rétrécir au lave-linge/sèche-linge ou reçoit quelques gouttes d’eau de javel. Ça, ça m’énerve.

Quand, nonobstant le fait que la mention « pas de pub SVP » figure en toutes lettres sur ma boîte aux lettres, je retrouve celle-ci régulièrement remplie à ras bord de ces saloperies de prospectus au point que le facteur ne peut même plus y mettre mon courrier. Ça, ça m’énerve.

Quand j’accroche le pan d’une chemise toute neuve dans le p… de loquet de ma p… de porte de bureau, sans doute parce que je me déplace avec trop de zèle dans un lieu un peu trop confiné, et que celle-ci se retrouve déchirée. Ça, ça m’énerve. Et ça m’énerve encore plus quand ça m’arrive une deuxième fois avec une autre chemise, toute neuve également.

Quand il pleut comme vache qui pisse et qu’un trou du cul porteur d’un parapluie oublie que tout le monde ne fait pas 1 m 60 comme lui et qu’il manque de m’éborgner avec les baleines de son engin. Ça, ça m’énerve.

Quand une seule fois je prends le risque de rédiger directement un billet de blog en ligne parce que je croyais qu’il s’agissait d’un simple copié collé avec un peu de mise en page, que finalement je suis inspiré et que je me mets à délirer sur mon clavier sans la moindre sauvegarde possible, et que c’est justement ce jour-là et pas un autre qu’il y a une coupure de courant et que je perds tout, alors que j’avais fini et que j’étais à une seconde de valider le tout. Ça, ça me met vraiment en rogne contre Murphy.

Quand une de mes chères collaboratrices travaillant à l’inspection s’octroie le droit par message téléphonique interposé de venir m’entretenir de certaines choses et me donner des papiers visiblement super importants « entre 12 h 30 et 13 h 00 », que du coup je reste au boulot le midi exprès pour elle alors que c’était pas prévu, et qu’elle ne vient pas sans même prendre la peine de prévenir. Ça, ça m’énerve.

Quand un trou du cul se situant dans la voiture juste devant moi se croit obligé de mettre ses feux arrière de brouillard parce qu’il pleut, n’ayant toujours pas compris que comme leur nom l’indique, les feux arrière de brouillard doivent se mettre par temps de brouillard et non pas par temps de pluie, sans quoi dans notre infinie sagesse, on les aurait sans doute appelés feux arrière de pluie. Ça, ça m’énerve.

Quand je passe deux heures de mon précieux temps à faire pour la énième fois des photocopies de mes relevés de compte, mon passeport, mes factures EDF et France Télécom, mes avis d’imposition, mon livret de famille, mon jugement de divorce, mon compromis de vente, mon contrat de travail, mes bulletins de salaire, ma carte de donneur d’organes, que je dépense 24 € en Chronopost pour qu’un putain de banquier les ait le lendemain parce que ça urge, et que même pas une heure après il m’appelle sur mon portable pour me dire qu’il est vraiment déééééééésolé, mais qu’il ne pourra finalement pas donner suite à ma demande de prêt, mais que c’est pour mon bien parce qu’il ne veut pas trop m’endetter. Ça, ça mérite de voter Besancenot m’énerve.

Quand peu après j’apprends qu’un trou du cul a jeté 5 milliards d’euros de la banque dans laquelle il travaillait par les fenêtres, et que j’entends le PDG de la dite banque dire qu’il ne faut pas s’inquiéter, car il sera quand même bénéficiaire de 500 à 600 millions sur l’année. Ça, ça m’énerve.

Quand un type que je ne connais pas, dans une soirée, me pose une question alors que je ne lui ai rien demandé, que je fais le courtois effort de lui répondre et qu’il n’écoute pas ma réponse, préférant converser avec un autre voisin. Ça, ça m’énerve.

Quand le jour de la rentrée je passe toute une journée à chercher partout un courrier urgent à envoyer, et que je me rends compte en fin d’après-midi que je l’avais envoyé avant les vacances et que c’était écrit en toutes lettres - par moi-même puisque je n’ai pas de secrétaire - sur mon registre de courrier que j’ai pourtant eu ouvert sur mon bureau toute la journée. Ça, ça me rappelle que je suis vraiment un handirecteur. Et ça m’énerve.

Quand je suis pris à témoin par des parents d’élèves sur les inconséquences de ma chère administration et que je n’ai pas le droit de dire tout le « bien » que j’en pense à cause de ma putain d’obligation de réserve. Ça, ça m’énerve.

Quand je me retrouve en congé maladie pour la première fois depuis des années, et que j’ai donc besoin de repos puisque je suis malade, et que c’est pile le moment où mon putain de voisin mitoyen décide de défoncer le sol de tout le rez-de-chaussée de sa baraque sur 20 cm d’épaisseur à l’aide d’un marteau-piqueur, et ceci dès 8 h 30 du matin, au point que les murs et le sol en tremblent et qu’on a l’impression que c’est dans notre crâne qu’il fore des trous. Ça, ça me… Ça, ça me… RAAAAAAAAAAAAAAAH.

Quand un truc m’énerve. Ça, ça m’énerve.


Think different... Think marteau-piqueur...


Tout commentaire sur ce post devra obligatoirement commencer par « Quand… » et finir par « Ça, ça m’énerve ». Merci d’avance.

Copyrat draleuq 2007

draleuq, 21h48 :: :: :: [5 observations emphatiques]