Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Ne pas juger
les gens sur la mine...
Ta
gueule
Aujourd'hui, l'esprit assassine parfaitement l'art. C'est ainsi que la mort s'échappe, immobile depuis le secret des sens
Jean-Sol Partre ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

19 Juillet 2010 ::

« Charles-Henri Sanson, la Terreur à travers les yeux du bourreau - 7 »

:: Histoire contemporaine, 1794

Ce billet fait partie d’un sujet qui en comporte neuf :
1ère partie2ème partie3ème partie4ème partie5ème partie
6ème partie – 7ème partie – 8ème partie9ème partie




13/04/1794 : Marie Hébert et Lucile Desmoulins

Juste après le procès des dantonistes, on imagina une nouvelle méthode pour vider les prisons qui débordaient d’opposants dont certains savaient des choses plutôt compromettantes pour certains membres de la clique de truands qui régnait sur le pays. On appela ce phénomène les « conspirations des prisons » : il s’agissait soit d’introduire un faux-prisonnier auprès des autres, de lui faire ensuite faire un faux-témoignage sur ce qu’il avait entendu, et de l’acquitter au moment du procès, ou alors d’obliger un vrai prisonnier à faire un faux-témoignage pour sauver sa peau (quitte à l’exécuter dans le complot suivant !) Tous ces faux-témoignages consistaient à dire que les prisonniers « conspiraient » en prison pour renverser la République, ce qui en soi est déjà risible : comment des taulards pourraient-ils faire un coup d’état ? Ce qui était encore plus ridicule, on le verra, c’est que les prisonniers inclus dans le même complot provenaient de toutes obédiences, et étaient même parfois de grands ennemis.
L’histoire recense ainsi 3 conspirations à la Prison du Luxembourg (315 victimes en tout), une à la Prison St Lazare (165 victimes), une à la Prison de Bicêtre (76 victimes), une à la Prison des Carmes (49 victimes).
D’autres « conspirations » étaient encore prévues après le 9 Thermidor (arrestation de Robespierre), et les listes de « coupables » étaient d’ailleurs déjà prêtes[1], mais les instigateurs de ces massacres (parmi lesquels il y aurait eu notamment Herman, président du Tribunal Révolutionnaire puis Ministre, et le député Barère) jugèrent que le moment était opportun pour cesser, de façon à faire coïncider l’exécution de Robespierre avec la fin des « complots », et à faire porter le chapeau à « l’Incorruptible ».[2] Les prisons furent donc ouvertes le lendemain de la mort de Robespierre.
Parmi toutes ces conspirations imaginaires, je vais me pencher tout particulièrement sur la première, dite "première conspiration du Luxembourg", puisque Lucile Desmoulins et Marie Hébert[3], les épouses respectives de Camille Desmoulins et de Jacques-René Hébert, les deux ennemis jurés désormais morts, y furent incluses avec 17 autres « conjurés », parmi lesquels on trouve pêle-mêle des hébertistes (comme Chaumette, l’évêque constitutionnel Gobel, le général Beysser, l’acteur Grammont et son fils) et des dantonistes (comme le général Dillon).[4]


L’évêque Gobel se montre plein de remords, et passe son temps à implorer le nom de Dieu qu’il avait renié. Il cherche à prêcher Chaumette, mais celui-ci lui oppose une fin de non recevoir :
- Meurs dans ta croyance, je mourrai dans la mienne. S’il y a un Dieu, il pourra me pardonner des fautes commises de bonne foi, il ne me pardonnerait pas un mensonge engendré par la peur.
Lucile Desmoulins s’est habillée comme pour un mariage et se montre souriante. Comme Marie Hébert pleure beaucoup, Lucile embrasse la femme du pire ennemi de feu son mari, et fait tout pour la consoler !
Elle s’adresse ensuite à Dillon et lui dit qu’elle regrette amèrement d’être la cause de sa mort[5].
- Vous n’en aurez été tout au plus que le prétexte, répond Dillon, et il se désespère sur le sort qu’on fait à une si jeune et charmante personne.
- Regardez-donc si mon visage est celui d’une femme qui a besoin d’être consolée ! Depuis huit jours, je ne forme plus qu’un vœu, celui d’aller retrouver Camille. Ce vœu, il va s’accomplir. Si je ne haïssais pas ceux qui m’ont condamnée, parce qu’ils ont assassiné le plus honnête et le meilleur des hommes, je les bénirais pour le service qu’ils me rendent aujourd’hui !

Durant le trajet, Lucile Desmoulins plaisante avec tant de gaieté auprès de deux jeunes condamnés qui sont près d’elle qu’elle réussit à les faire sourire.
Pendant que la veuve Hébert pleure toujours, les Grammont père et fils se disputent. En particulier, le fils reproche au père d’avoir causé sa mort par ses conseils et ses exemples, et le traite de scélérat.
- Monsieur, l’interrompt Lucile Desmoulins, on prétend que vous avez insulté Antoinette dans la charrette. Je n’en suis pas étonnée. Mais vous auriez bien fait de conserver un peu de votre audace pour braver une autre Reine, la mort, à laquelle nous allons !
Grammont lui répond par des injures.
Au moment de mourir, le père voudra embrasser le fils, mais celui-ci le repoussera.


Lucile Desmoulins


22/04/1794 : Malesherbes, d’Eprémesnil, Le Chapelier

Chrétien Guillaume de Lamoignon de Malesherbes, né en 1721, commença sa carrière comme substitut du procureur au parlement de Paris. Botaniste passionné, il s’imposa comme un homme des lumières en utilisant son poste de responsable de la censure royale pour soutenir l’Encyclopédie. Membre de l’académie des sciences, puis de l’académie française, il proposa au Roi de le défendre lors de son procès : « Votre sacrifice est d’autant plus généreux que vous exposez votre vie et que vous ne sauverez pas la mienne. » lui répondit Louis XVI.
« J’ai été appelé deux fois au conseil de celui que vous allez juger, dans le temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde, je lui dois le même service lorsque bien des gens trouvent cette fonction dangereuse. » écrivit Malesherbes à la Convention.
Retiré sur ses terres après la condamnation du Roi, « on » se rappela de lui en décembre 1793. Il fut arrêté, et dans la prison de Port-Libre où il fut interné, il retrouva un ancien commis de son ministère qui s’écria : « Vous ici Monsieur ? »
- Oui mon ami, dans mes vieux jours je deviens mauvais sujet, et je me fais mettre en prison, lui répondit Malesherbes en riant.
Condamné, il fut guillotiné avec sa fille, son gendre et sa petite fille !

Né à Pondichéry en 1745, Jean-Jacques Duval d’Eprémesnil fit d’abord parler de lui en s’opposant à la réhabilitation du Comte de Lally-Tollendal (cuisant souvenir d’exécution ratée pour Sanson), en mémoire de son oncle qui en avait été l’accusateur, s’opposant ainsi à Voltaire et à Marie-Antoinette, favorable à cette réhabilitation. D’Eprémesnil obtint d’ailleurs gain de cause, puisque la mémoire de Lally ne fut jamais lavée. En poste au parlement de Paris, il s’opposa souvent à la Monarchie, et devint même pour un temps le héros-malgré-lui de la Révolution en demandant l’ouverture des Etats Généraux dès 1787, et en étant arrêté en mai 1788[6], et emprisonné quelques mois dans une île de Méditerranée. Mais il ne fit pas illusion longtemps, refusant par exemple, en tant que député de la noblesse, de se réunir aux députés du Tiers-Etat comme l’avaient fait Mirabeau ou Lafayette, et se consacra dès lors à la contre-révolution. Membre du Club des Feuillants[7], le 17 juillet 1792, des fédérés s’en prirent à lui, le rouèrent de coups, le blessèrent à coups de sabres et de piques, et voulurent le lyncher. Il ne dut la vie sauve qu’au Maire de Paris, Pétion[8], qui promit qu’il serait jugé. « Et moi aussi, Monsieur Pétion, j’ai été comme vous, l’idole du peuple ! », lui dit d’Eprémesnil. Libéré juste avant les massacres de septembre, il fut de nouveau arrêté en 1793, pour de bon cette fois.

Isaac Le Chapelier, breton d’origine, est né en 1754. Député du Tiers-Etat aux Etats Généraux, ses talents d’orateur le propulsèrent un temps président de l’assemblée nationale constituante. Egalement précurseur du Club des Jacobins dont il fut le premier président, il défendit la transformation des biens du clergé en biens nationaux. Rendu suspect par ses amitiés au Club des Feuillants[7], il eut la mauvaise idée de provoquer Robespierre

Sept autres condamnés furent exécutés avec eux.


Quand Sanson invite Malesherbes à s’asseoir, il est en train de remonter sa montre.
- Je suis à vous à l’instant, mon ami, dit-il simplement en remettant sa montre dans son gousset.
Quand ses cheveux sont coupés et ses mains liées, il demande au bourreau de lui remettre sa perruque :
- Non pas qu’un rhume aurait pour moi de grands inconvénients, mais le froid m’est très désagréable, et je vois bien que je vais mourir comme j’ai vécu : très douillet !

En descendant les marches pour sortir de la Conciergerie, il trébuche et ne doit qu’au soutien de ses bourreaux de ne pas tomber :
- Voilà ce qui s’appelle un mauvais présage. A ma place, un Romain serait rentré.

Dans la charrette, la fille et la petite-fille de Malesherbes lui assurent qu’elles sont contentes de mourir avec lui, et les paroles du vieillard sont bien touchantes.
Le Chapelier dit à d’Eprémesnil :
- Monsieur, nous allons avoir tout à l’heure un terrible problème à résoudre !
- Et quel problème, Monsieur ?
- Celui de savoir auquel de nous deux s’adresseront les huées du peuple.
Les deux hommes avaient été, en effet, des adversaires acharnés lorsqu’ils étaient à l’Assemblée Constituante.
- A tous les deux ! répond simplement d’Eprémesnil.


Malesherbes - d'Eprémesnil - Le Chapelier


28/04/1794 : Angrand d’Alleray

Ce jour sont exécutées 35 personnes, presque tous des magistrats et grands seigneurs issus de la haute-noblesse de l’Ancien Régime. Parmi eux, une fois n’est pas coutume, l’accusateur public Fouquier-Tinville a essayé d’en sauver un, Monsieur Angrand d’Alleray, par reconnaissance parce qu’il lui avait rendu des services autrefois en tant que lieutenant civil.
Pour le sauver, Fouquier l’a recommandé à Sellier, un des jurés les moins enragés du Tribunal.

Comme le Président Dumas interroge le vieillard, qui est accusé d’avoir fait passer des sommes d’argent à ses fils émigrés, le juré Sellier prend la parole et suggère que peut-être le bonhomme est un peu gâteux et ne connaît pas la loi qui interdit toute communication avec les émigrés.
Angrand d’Alleray fait alors un gigantesque pied-de-nez à Fouquier et répond ceci, admirable :
- Ce qui me reste d’existence ne vaut pas la peine d’être acheté par un mensonge. Je connaissais parfaitement la loi, mais les lois de la nature passent avant celles de la République !

05/05/1794 : Les ouvrières de mode

En même temps que 6 autres suppliciés, Françoise Loiselier, Marie-Madeleine Virolle et Félicité Enouf, ouvrières de mode, sont guillotinées pour avoir placardé des affiches sur les murs pour protester contre les exécutions croissantes pour des motifs de plus en plus iniques. Motif officiel : « convaincues d’avoir composé et colporté des écrits contre-révolutionnaires ».

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1. Parmi elles, des noms célèbres : le général Hoche, la Duchesse d’Orléans (femme de Philippe Egalité), ou encore Joséphine de Beauharnais, future femme de Napoléon !

2. La tactique fut efficace, car ce n’est que tardivement que les historiens réussirent à établir que Robespierre n’était probablement pour rien dans cette histoire.

3. A noter que la veuve Hébert était une ancienne religieuse du couvent de la Conception de la Rue St Honoré. « Conception » c’est le cas de le dire d’ailleurs, puisqu’elle se déclara enceinte après sa condamnation. La grossesse permettait aux femmes d’obtenir un sursis à leur exécution jusqu’à la mise au monde de leur enfant, et nombreuses sont celles qui échappèrent à leur sort de cette manière durant la Terreur. Malheureusement pour Marie Hébert, les officiers de santé qui l’examinèrent déclarèrent qu’il n’y avait pas lieu de surseoir à l’exécution.

4. A noter que Boyenval, le personnage particulièrement sordide qui dénonça tout ce beau monde, sévit plusieurs fois par la suite et acquit même la réputation de faire du zèle et de devancer les attentes de ses misérables commanditaires. Boyenval et Fouquier-Tinville furent tous deux guillotinés le même jour, 7 mai 1795.

5. Dillon était un grand ami du couple Desmoulins.

6. Son arrestation se fit en pleine séance, et comme ceux qui venaient l’arrêter demandaient que le président du parlement le désigne, tous les conseillers se levèrent ensemble et s’écrièrent : « Nous sommes tous d’Eprémesnil ! »

7. Pour mémoire, scission du club des jacobins, le club des feuillants était pour la monarchie constitutionnelle. Ses membres furent arrêtés après la Prise des Tuileries le 10 août 1792.

8. Successeur de Bailly, Pétion n’eut guère un destin plus enviable que son prédécesseur. Partisan des girondins, il fut décrété d’arrestation avec eux et partit se cacher en Aquitaine, où il se suicida en même temps que Buzot, l’amant de Manon Roland, pour échapper à l’arrestation.

draleuq, 11h26 :: :: :: [0 méditation grotesque]

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