Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Patience et longueur de temps
Non mais
quel con !
Somme toute, l'Humanité écrase doucement l'intelligence. C'est pourquoi le temps se distingue en courant vers la fin de l'individualisme
Confunius ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

17 Décembre 2008 ::

« Le manchot de Lépante »

:: Histoire moderne, 1571

La puissance de l'Empire Ottoman

Autour de l'année 1530, l'immense Empire Ottoman, sous le règne de Soliman le Magnifique, connaît l'apogée de son extension : en Europe, les ottomans font un siège devant Vienne, mais échouent à deux reprises. Cependant, l'Empire est établi depuis des années dans toute l'actuelle Grèce, en Macédoine, Bosnie, Serbie, Hongrie, l'actuelle Roumanie ; il est étendu jusque dans le Caucase, en Crimée, au sud de l'actuelle Ukraine, sans parler de toute l'Anatolie et de ses conquêtes plus récentes en Mésopotamie, Syrie, Egypte, et dans tout le nord du Maghreb... C'est donc un ogre surpuissant qui fait face aux derniers remparts méditerranéens, la République de Venise et le royaume des Deux-Siciles (ce dernier étant aux mains des espagnols).

La République de Venise, en particulier, est en première ligne face aux ottomans : elle est maîtresse de Chypre, de la Crête, des îles ioniennes, et a essaimé de nombreux comptoirs commerciaux en Méditerranée, comptoirs dont elle profite d'ailleurs pour faire un commerce florissant avec ce même Empire qui menace l'Europe. Selim II, fils et successeur de Soliman le magnifique (mort en 1566), n'est cependant pas aussi brillant que son père : l'expansion de l'empire se ralentit fortement, et Selim II laisse les affaires à son vizir, préférant une vie de débauche[1]. Malgré cela, les raids des corsaires ottomans sèment le désordre un peu partout, et l'esclavage est une fin courante pour les prisonniers des turcs : parmi ces corsaires fameux, on trouve notamment Dragut[2] ou Uludj Ali[3].

Au mois de juillet 1570, une flotte turque de 50000 hommes et près de 360 navires débarque à Chypre ; le 9 septembre de cette même année, les turcs occupent Nicosie, la capitale chypriote, et l'île autrefois vénitienne entre dans le giron de l'Empire Ottoman. La conquête s'est accompagnée de massacres abominables ! Partout en Europe, l'émoi est grand : Chypre est une passerelle stratégique en Méditerranée, et le camouflet est de toute façon intolérable. Le pape Pie V lance alors une véritable croisade en faveur de la reconquête de Chypre, et organise une coalition entre les états chrétiens faisant face aux turcs : l'alliance est concrétisée le 25 mai 1572 par la création de la Sainte Ligue[4], qui regroupe en très large majorité les Habsbourgs espagnols (royaume des Deux-Siciles), les vénitiens et les Etats Pontificaux de Rome, mais également les chevaliers de Malte, la république de Gênes ou encore le duché de Savoie. Une flotte de 30000 hommes et plus de 200 navires est constituée, et placée sous le commandement de Don Juan d'Autriche, demi-frère du roi d'Espagne Philippe II, et fils illégitime de feu Charles Quint.


Situation en mer ionienne en 1571. Les territoires en rouge sont des possessions vénitiennes.

La bataille de Lépante

La flotte de la Sainte Ligue se réunit à la mi-septembre à Messine, en Sicile, puis fait route vers la Grèce. La flotte turque est quant à elle menée par Ali Pacha[5], lui-même secondé de deux corsaires, Scirrocco et Uludj Ali : au début du mois d'octobre, les turcs, après avoir mené des razzias tout l'été jusqu'à l'île de Corfou (possession vénitienne), se reposent devant Lépante. Ainsi, l'affrontement entre turcs et chrétiens a lieu au matin du 7 octobre : bataille maritime titanesque, comme on n'en avait plus vue depuis des siècles, il apparaît très tôt aux turcs qu'ils ont sous-estimé la puissance de la flotte chrétienne. Ali Pacha est coincé, dos au golfe de Lépante, et la Sainte Ligue bloque toute sortie en faisant front depuis l'ouest.

Rapidement, les navires fraîchement sortis des puissants arsenaux vénitiens font des merveilles au combat, et la supériorité chrétienne ne fait aucun doute, malgré un sous nombre assez important. Après de terribles cannonades, les galères turques se font éperonner, et les assauts se poursuivent à l'arme blanche. En début d'après-midi, le navire d'Ali Pacha est envahi : le commandant de la flotte ottomane est décapité, et sa tête placée sur une pique. Uludj Ali prend le commandement, réussit même à s'emparer d'un navire maltais, mais la mort d'Ali Pacha est un coup trop rude pour les turcs, qui se démoralisent rapidement, et finissent par fuir.


Ali Pacha, Uludj Ali et Don Juan d'Autriche

Le bilan est catastrophique pour l'Empire Ottoman : 30000 morts, 8000 prisonniers, la flotte détruite ou capturée aux trois quarts. Côté chrétien, la victoire est pénible — environ 7500 morts et des milliers de blessés — en particulier pour les vénitiens qui ont payé un lourd tribut, même si plus de 15000 chrétiens de toutes nationalités, asservis par les turcs, retrouvent la liberté à l'issue de la bataille. Malgré la victoire écrasante de la Sainte Ligue, aucun profit n'est tiré par le camp chrétien, sinon la certitude que désormais, l'Empire Ottoman n'est plus invincible. Appelés sur d'autres fronts et vers d'autres soucis politiques (en Flandre notamment), les espagnols ont toutefois marqué leur hégémonie maritime en Méditerranée. Quant à Venise, et bien que Chypre ait été le déclencheur de la formation de la Sainte Ligue, elle est contrainte de céder l'île à l'Empire Ottoman le 7 mars 1573 (afin, entre autres, de pouvoir poursuivre le commerce avec les turcs) ; dans le même temps, la Sainte Ligue se dissout dans les intérêts personnels de chacune des nations qui la composaient.

Cervantes, le manchot de Lépante

Dans la bataille se trouve un certain Miguel de Cervantes, embarqué sur la Marquise, une galère espagnole. Agé de 24 ans, le jeune homme a beaucoup voyagé en Italie engagé comme valet par le légat pontifical et futur cardinal Giulio Acquaviva[6], après avoir fui l'Espagne vraisemblablement pour échapper aux poursuites qu'il encourait après avoir tué un homme en duel. Puis, il s'est enrôlé dans un régiment d'infanterie espagnol, et, le 7 octobre 1571, il participe à la bataille de Lépante. Ce jour-là, il est fiévreux et faible : on lui conseille de rester à fond de cale et de ne pas participer à la bataille, mais Cervantes refuse, se demandant bien ce qu'on dirait de lui s'il ne se battait pas...

Il prend donc part aux combats, et y reçoit trois coups d'arquebuse : deux coups dans la poitrine, et un troisième qui lui sectionne un nerf de la main gauche, le laissant infirme et incapable de s'en servir. Don Juan d'Autriche, apprenant la bravoure du soldat, le récompense de quatre ducats. C'est ainsi que le créateur de L'ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche perdit sa main gauche, pour la plus grande gloire de la main droite, dira-t-il plus tard.




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1. On le surnomme d'ailleurs L'ivrogne.

2. Dragut, mort au siège de Malte en 1565, était un ancien protégé du fameux pirate Barberousse.

3. Histoire singulière que celle de cet homme, né « Giovanni Dionigi Galeni » en Calabre et enlevé à l'âge de 16 ans par un amiral turc, puis converti à l'Islam et à la cause ottomane.

4. Cette Sainte-Ligue est sans rapport avec la Ligue Catholique qui sera créée en 1576 en France, dans laquelle s'est distingué le Duc de Guise.

5. Ne pas confondre avec Mehemet Ali Pacha, qui, en 1826, envoya une girafe à Charles X en guise de cadeau...

6. Ce cardinal était parent avec Claudio Acquaviva, qui fut supérieur général des Jésuites de 1581 à 1615.

finipe, 22h55 :: :: :: [1 réflexion sagace]

:: COMMENTAIRES

 draleuq , le 18/12/2008 à 14h38

Excellent...
D'où cette oeuvre célèbre : "Don Quicha de la Manchotte"

Sinon, pour des détails sur Dragut et Soliman le Magnifique, c'est chez moa que ça se passe :
[http]

Oilà oilà

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