Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

On a souvent besoin d'un plus petit que soi
On s'en
fout
Aujourd'hui, l'esprit écrase joyeusement son destin. C'est pourquoi le temps s'échappe, se précipitant vers l'au-delà de l'existence
La Piscine ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

10 Novembre 2006 ::

« Camerone, le sacrifice des légionnaires »

:: Histoire contemporaine, 1863

Le contexte de l'intervention française au Mexique

Nous sommes au Mexique, en 1861 : depuis le 28 septembre 1821, le pays s'est affranchi du joug espagnol, après une pénible guerre d'indépendance de onze années. Mais pendant les quarante années suivantes, aucun pouvoir stable n'a su rester en place, et les gouvernements se sont succédés, renversement après renversement. Les coups d'état se succédant ainsi à un rythme soutenu, la guerre civile est quasiment continuelle, et le Mexique est écrasé sous les dettes : le pays doit plusieurs millions de pesos à la France, l'Espagne, mais surtout à l'Angleterre. Benito Juarez, le président au pouvoir, décide en juillet 1861 de suspendre le remboursement de sa dette, les caisses de l'état étant vides.

C'est dans ces conditions que Napoléon III se lance dans un plan audacieux. Utilisant le prétexte de cette suspension des paiements de la dette, il décide d'intervenir militairement au Mexique, avec une idée bien précise derrière la tête : favoriser un état mexicain stable, impérialiste et d'une certaine façon inféodé à la France, et créer ainsi un nouvel El Dorado en Amérique qui serait en mesure de tenir tête à la puissance montante des Etats-Unis, alors empêtrés dans la guerre de Sécession.

Le siège de Puebla de Los Angeles

Le 5 mai 1862, après quelques escarmouches contre les juaristes, les troupes françaises essuient une cuisante défaite à Puebla de Los Angeles, laissant près de 500 morts sur le champ de bataille, écrasés par les terribles cannonades de l'artillerie ennemie. Mais en mars de l'année suivante, après quelques modifications d'état-major, les soldats français reprennent les hostilités et assiègent la ville de Puebla qui les avait si durement battus. Le siège dure deux mois en tout, et verra finalement la victoire de l'armée française. C'est dans ce contexte que la bataille de Camerone se déroule, un épisode somme toute secondaire de la prise de Puebla de Los Angeles, mais qui reste dans l'Histoire comme le plus haut fait d'arme de la Légion Etrangère.

Tandis que le siège de Puebla se déroule, les renforts sont envoyés depuis les lignes arrières : vivres, munitions, artillerie, autant d'éléments indispensables au bon fonctionnement de l'armée. Un de ces convois part de Veracruz le 29 avril 1863. Mais un renseignement recueilli par l'état major français révèle que des soldats juaristes seraient en route pour intercepter le convoi : afin de le protéger, on dépêche alors une troupe du Régiment Etranger de la Légion Etrangère, composée de 62 légionnaires et 3 officiers. L'un d'eux, le capitaine Jean Danjou, commandant du détachement, est un militaire d'expérience : un dur à cuire dont la main articulée en bois fait sensation...

Résistance héroïque à Camerone

Le 30 avril 1863, à l'aube, et après une nuit de marche forcée, le détachement de légionnaires se trouve face-à-face avec une troupe mexicaine : formant le carré, ils parviennent tout d'abord à briser deux charges de cavalerie, puis sont contraints de se replier et se retrancher dans une hacienda proche, dans le village de Camerone, et ce en devant abandonner leurs vivres et leurs munitions. Les tables, les chaises, tout ce qui leur tombe sous la main leur permet d'organiser des barricades de fortune, et chacun s'apprête à tenir bon, coûte que coûte : en face des légionnaires, c'est près de 2000 soldats juaristes qui arrivent !


Le capitaine Danjou fait jurer à ses hommes
de combattre jusqu'au bout

A 10 heures du matin, les mexicains allument des incendies, hésitant à prendre l'hacienda d'assaut. A midi, voyant que les français tiennent bon, l'ennemi passe à l'attaque, mais sans parvenir à conquérir tout le bâtiment : le capitaine Danjou meurt dans l'assaut, frappé d'une balle dans la poitrine. Le sous lieutenant Jean Vilain, un combattant expérimenté lui aussi, prend la relève du commandement, mais pour peu de temps : deux heures après, il tombe à son tour, la tête percée par une balle. C'est au tour du sous lieutenant Clément Maudet, un vieux briscard bardé de médailles militaires, de prendre le commandement. Au milieu de l'après-midi, il ne reste plus que douze hommes debouts autour de lui : les autres sont morts ou trop gravement blessés pour se battre. Tous sont accablés par la chaleur, tourmentés par la soif et la faim, étouffés par les fumées des feux ennemis.


Résistance désespérée des légionnaires dans l'hacienda

Enfin, vers la fin de l'après-midi, après plus de huit heures de combats héroïques, il ne reste plus que le sous lieutenant Maudet et 4 hommes encore en état de se battre, et ils tiennent toujours les juaristes en respect. Dans une ultime bravade, les légionnaires chargent l'ennemi, baïonnette au canon ! Après cet assaut, deux hommes de plus ont trouvé la mort : le colonel Angel Cambas, un officier mexicain qui avait été élevé en France, conjure les survivants de se rendre. Maudet transige et fait jurer à Cambas que les prisonniers seront bien traités et pourront conserver leurs armes et leurs effets : Cambas accepte. En voyant la poignée de combattants français, le colonel Francesco Milan, qui commande les juaristes, n'en revient pas, et s'exclame : « Ce ne sont pas des hommes, ce sont des démons ! ».

Bilan & postérité

A l'issue de cette incroyable journée, 34 légionnaires sont morts. Sur les 31 rescapés, quasiment tous sérieusement blessés, 19 meurent des suites de leurs blessures, dont le vaillant sous lieutenant Maudet. De leur côté, les juaristes déplorent la perte de plus de 300 hommes. Quelques semaines plus tard, les 12 survivants sont progressivement échangés contre des prisonniers mexicains, après avoir semble-t-il été particulièrement bien traités par leurs adversaires victorieux. Sur une décision de Napoléon III, les noms de Danjou, Vilain, Maudet et Camerone sont gravés sur le mur des Invalides...

Aujourd'hui, tous les drapeaux de la légion étrangère portent l'inscription "Camerone 1863", et lors des cérémonies de commémoration de la légion, on présente la main en bois du colonel Danjou, telle une véritable relique. L'expression "Faire Camerone" signifie désormais "se battre jusqu'au sacrifice ultime". Enfin, un monument en hommage aux français comme aux mexicains s'élève sur les lieux de la bataille ; érigée en 1892 et restaurée en 1965, cette stèle voit tous les ans l'armée mexicaine y commémorer la bravoure de tous ceux qui sont tombés là, et l'on peut y lire ces mots inscrits dans le marbre :

Ils furent ici moins de soixante
Opposés à toute une armée
Sa masse les écrasa
La vie plutôt que le courage
Abandonna ces soldats français
Le 30 avril 1863

finipe, 00h02 :: :: :: [19 divagations]

:: COMMENTAIRES

 Lohen, le 10/11/2006 à 22h59

Cet épisode m'a toujours fait penser à la bataille des Thermopyles (pas sûr de l'orthographe). D'une certaine manière, je trouve qu'on est dans le même registre... ça reste toujours fascinant, à mon sens.

 finipe , le 10/11/2006 à 23h21

C'est clair : bien qu'étant loin de verser dans le culte bourrin des exploits guerriers de la légion, j'admets que ceux là n'étaient pas des enfants de choeur. D'autant plus que cet épisode historique ne semble pas avoir été gonflé ou manipulé à des fins quelconques, contrairement à beaucoup d'autres.

PS : si t'es sage, je ferai un billet sur les Thermopyles ;)

 draleuq, le 11/11/2006 à 12h59

C'est fascinant oui... fascinant de connerie huhuhu. Excellente anecdote cependant !

 Silgu, le 14/11/2006 à 13h05

Cet épisode de l'histoire militaire française reste, pour ma part, le plus haut fait d'arme connu. A genoux devant ces héros qui ont préféré mourir plutôt qu'être lâche.

Cameron reste à notre époque, LA fête de la légion. La tradition veut que ce jour, plus un seul légionnaire n'ait de grade, les généraux n'ayant pas plus de grade qu'un simple soldat.

Cela donne parfois des résultats assez... virils.

 draleuq, le 14/11/2006 à 13h49

Si tu veux mon avis, lâcher l'affaire quand on est 60 contre 2000, ce n'est pas de la lâcheté, mais de la lucidité. De plus, ce détachement ne semblait pas avoir une mission vitale pour le reste de l'armée et son sacrifice n'a pas permis de sauver beaucoup d'autres vies, ce qui ne fut pas le cas des Thermopyles (du coup, j'ai cherché ;o)
Pure bravade, pur orgueil donc que tout cela, et comme le dit souvent un ceinture noire d'arts martiaux que je connais bien : "en matière de combat, l'orgueil ne conduit qu'à deux endroits : l'hôpital ou le cimetière"... Avec un peu de chance, t'as même droit aux deux ;o)

 finipe , le 14/11/2006 à 15h18

C'est difficile de juger ça au travers du prisme de notre époque, dans laquelle des notions comme "patriotisme", "héroïsme" ou "sacrifice" sont devenues sinon obsolètes, au moins dépassées...

En tout cas, j'aime beaucoup la citation de la ceinture noire en question ! (Je crois deviner qui c'est d'ailleurs :-)

 Silgu, le 14/11/2006 à 16h10

En effet, cette citation est juste, au regard du monde civile et de notre époque bien entendu.

Je l'ai d'ailleurs également entendu dans le monde des arts martiaux (que je connais aussi plutôt bien à vrai dire) à maintes reprises.

Et malheureusement oui Fifi, ces notions sont obsolètes. Maintenant, les vrais valeurs, ce sont le Mc Do, le pognon, et son petit nombril.

 draleuq, le 15/11/2006 à 16h00

allons allons ne soyons pas arriéristes. Je ne suis pas favorable au pognon, au nombril et au Mac Do comme valeurs primordiales, mais je me félicite que "patriotisme", "sacrifice" et "héroïsme" ne soient plus les valeurs à la mode. On a vu ce que ça a donné quand ces "valeurs" étaient tendance (cf l'ossuaire de Douaumont, dans ce même site)

 Silgu, le 15/11/2006 à 17h05

Et on voit ce que ca peut continuer à donner quand on envoit des troupes au Liban histoire de filer un coup de main.
Mais peut etre est ce car j'habite dans l'Est de la France près du dit Ossuaire et que dans notre lointain Est, on se dit que grâce à ces gens, on ne parle pas Allemand

 Pasca-Eric, le 01/05/2008 à 01h03

Avant 300 le film il y a bien eu 65 à Camerone la vie....
Merci à ceux qui sont tombés pour ces valeurs ils ont montré le chemin à bon nombre..............

 draleuq , le 01/05/2008 à 13h53

"Les drapeaux ont tellement été souillés de sang et de m... qu'il est grand temps de n'en plus avoir du tout" (Gustave Flaubert)

 devors, le 05/08/2008 à 19h42

c'est facile de critiquer .j'ai servi à la legion et en face de la mort pour une parole donnée cela parait dérisoire. on ne peut pas en parler avec des non initiés et pas necessaire de polémiquer.

 jpmacouin, le 20/10/2008 à 08h01

aujourd hui encore tout les 30 avril c est commemoration et fiesta a la legion peut de chose dure aussi longtemp respect pour ces hommes.les legionnaire aujoudhui sont dans cet etat d esprist pour eventuellement refaire la meme chose en afganistan par exemple

 bernik, le 27/10/2008 à 21h06

Il faut aussi creuser un peu plus loin que des questions idéologique.

Durant cette guerre de nombreuse actions de guerilla de ce type eurent lieu. Dans la majorité des cas, les troupes française surprise en rase campagne par un fort parti juariste qui se retranchait et attendait les renforts de la garnison voisine avait toute les chances de s'en sortir.

Dans le cas présent la légion était parti le matin meme d'une de ces garnisons et le chef de cette derniere avait proposé de détacher quelques troupes pour accompagner la colone du cpt Danjou qu'il refusa.

Les légionaires espéraient donc des renforts de la pars de leur camarade et comme on dit l'espoir fait vivre.

Je tiens toutefois à ajouter quand meme que tous ceci ne retire rien quant au mérite et au courage de ces hommes qui n'esperait plus grand chose lors de leur derniere charge baillonnette au canon et qui ont trouvé les ressources morales et physique pour défier l'ennemi qui lui rendit les honneurs qu'ils méritaient.

 flysafe13, le 19/02/2009 à 00h49

admiration et respect, c'est tout ce que je pense de ces légionnaires de tous grades. je ne comprends pas que l'on puisse penser différemment même si on n'adhére pas à la devise de la légion: Honneur et Fidélité.
Concernant certaines remarques je ne comprends pas la référence à l'ossuaire de Douaumont. Le sacrifice de ces hommes a permis que notre culture perdure. Alors pourquoi des valeurs comme "patriotisme", "sacrifice" et "héroisme" devraient elles être dépassées ou obsolètes ? Ne sont elles pas la base de la société ? En tout cas je ne peux que leur opposer l'individualisme ........

 jo, le 23/04/2009 à 16h42

il trés facile d'en rire, mais ce n'est pas avec des roses qu'adolph Hitler a été vaincu. Certains préfèrent la lacheté et l'humiliation de mai -juin 40, je supose. La aussi les excuses ont été nombreuses pour ne pas y aller. Nos valeurs de justice et de droit de l'homme sont piétinées sur tous les continents. Il faut bien que des hommes soit capables de ce genre de sacrifice, pour que d'autre puissent continuer à se regarder le nombril. Mais ne craingnez rien, l'islam se chargera de vous faire regretter certaines paroles jusqu'a la fin de vos jours.

 finipe , le 23/04/2009 à 17h15

"Jo", comme Georges Bush non ? C'est exactement sur ce genre de raisonnement fallacieux et raccourci qu'une guerre a été menée en Irak sur de faux prétextes. Savoir si cette guerre a apporté plus de bien que de mal est une autre histoire...

Je ne suis pas un anti militariste, mais force est de constater que le sacrifice de Camerone était certes d'un courage inoui, mais totalement inutile (contrairement à d'autres sacrifices, dont j'ai aussi parlé sur ce blog — Bir Hakeim en premier lieu).

Quant à l'Islam, vos propos sont ineptes.

 draleuq , le 30/04/2009 à 10h52

Comment ça ?
Aujourd'hui, 30 avril, personne ne vient commémorer ce haut fait d'armes ? Personne ne vient se prosterner devant la mémoire de ces héros comme on n'en fait plus en ces temps vils et corrompus ? Personne ne vient se mettre au garde-à-vous devant le glorieux drapeau de la Légion Etrangère ?
Putain, 'reusement que chuis là ;o)

 Barbazul, le 09/06/2009 à 23h07

Salut tout le monde !

Tout d'abord, je voudrais remercier l'auteur de cette article très bien écrit d'avoir partagé cette histoire avec nous, et m'exprimer sur ce sujet :

Je tiens aussi à préciser que c'est en m'intéressant à l'histoire du Mexique que je suis tombé, à mon grand étonnement sur cette plutôt oublié partie de l'histoire française. (En effet je n'avais jamais entendu parler jusque là de la moindre guerre entre la France et le Mexique...)

Et si d'abord, une fois l'étonnement passé, mon intérêt pour cette guerre s'atténua vite, il se réveilla avec cette bataille. Comme d'autres l'ont dit avant moi, ce fut tout d'abord parce qu'elle me rappela la bataille de Thermopyles, bien immortalisé par le film 300. Puis aussi parce que la Légion Étrangère m'a toujours fasciné; c'est à peine si je ne regarde pas le défilé du 14 Juillet rien que le passage de ses fiers guerriers à la barbe carré, tablier (Me faisant toujours penser à celui d'un boucher...) et hache à la main.

Bref, pour en revenir au sujet, je trouve non pas cette bataille comme étant dit plus haut une bataille inutile, mais comme un véritable hymne à la bravoure et l'héroïsme. Car même si cette mission/bataille/guerre ne relevait pas d'un intérêt majeur pour la France (Rappelons-nous que dans cette histoire, les méchants, c'est nous !), l'on ne peut qu'admirer leur courage. C'est dans l'esprit du guerrier que de préférer une mort honorable à une vie lâche... De par l'histoire, tout peuple guerrier ne pense que par ce principe. Songez donc par exemple aux Samouraïs, qui, essuyant une défaite, préférait encore se faire Hara-Kiri que de continuer à vivre sous le poids de la honte, ou encore les Vikings, qui pensait que la porte du Walhalla ne leur serait ouverte que s'il mourrait au combat...

Bref, ce passage de l'histoire trop oublié et qui, je pense et j'espère, n'est pas exagéré, m'intéresse maintenant au plus haut point. Puis, étant quelque peu écrivain amateur, je pense de plus en plus à mettre cette histoire sous forme de roman. Je cherche donc à avoir le plus de détails possibles sur cette bataille et son contexte, alors si jamais quelqu'un a quelque chose à me conseiller, je suis intéressé !

Merci d'avance ! :)

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