Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Je vais te
ratiboiser
la colline !
Ah
bon ?
Etrangement, l'Homme écrase irrémédiablement la morale. Par là même, l'amitié s'évade en évitant la fin des sens
Phosocle ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

7 Janvier 2012 ::

« L'étrange cas de Monsieur Leymarché - 1ère partie »

:: Paparatzi

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte deux :
1. L'étrange cas de Monsieur Leymarché - 1ère partie
2. L'étrange cas de Monsieur Leymarché - 2ème partie


Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors seulement vous découvrirez que l'argent ne se mange pas.

(Proverbe indien)


Aux sources

Stevenson, de là où il est, m'excusera sûrement pour avoir quelque peu pillé le titre de son fabuleux "L'Etrange cas du Docteur Jekyll et de Mister Hyde". Il faut bien dire que vu le cas qui nous occupe aujourd'hui, il ne peut en aucun cas s'agir de "Docteur Machin et de Mister Chose", tant Mr Leymarché semble embrasser le côté obscur de la Force, et peut plus facilement être assimilé à un Père Fouettard qu'à un St Nicolas, à un fossoyeur qu'à un médecin.

Mais qui est donc Mr Leymarché ?
Pour le présenter, il convient d'abord de préciser qu'il était quasiment inconnu du grand public avant 2008, avant le désormais fameux krach bancaire, la crise des subprimes, les turpitudes de Goldman Sachs et la banqueroute de Lehman Brothers, l'affaire Société Générale – Jérôme Kerviel, et la chute de Bernard Madoff, le plus grand escroc de tous les temps.

Alors on nous a dit que ce mystérieux Mr Leymarché était très fâché, on nous a promis une crise économique paroxystique. C'est bizarre d'ailleurs, au lycée et à la fac on apprend que cette crise économique n'a jamais vraiment cessé depuis le choc pétrolier de 1973 et la fin des trente glorieuses... Ce qui fait qu'un type comme moi qui va bientôt avoir 40 ans n'a vécu qu'un an de sa vie sans que ce soit la crise économique. Ça fait relativiser. Surtout quand on se souvient de rien avant l'âge de 4 ans.

Et quand on écoute nos parents, qui ont grandi pendant les trente glorieuses, évoquer leurs souvenirs, on n'a pas véritablement la sensation que leur enfance et leur jeunesse ont été plus faciles que les nôtres, loin s'en faut.

Donc nos politiciens ont tapé du poing sur le pupitre, ont fustigé ces méchants traders, ces apprentis sorciers qui ont un peu trop joué avec le feu avec les économies de nos compatriotes. Il fallait remoraliser le capitalisme, en finir avec ces primes obscènes, ces parachutes dorés, ces salaires mensuels à plus de zéros que le quidam moyen n'en verra jamais dans toute sa chienne d'existence.

Mr Leymarché, le surpuissant Mr Leymarché, a fait les gros yeux et n'a pas voulu renflouer les caisses de nos banques fautives. Donc c'est l'Etat qui l'a fait, mais sous conditions ! Attention ! On allait voir ce qu'on allait voir ! Pas question de recommencer les mêmes erreurs ! Les méchantes banques allaient avoir des comptes à rendre !

Quelques mois ont passé, la vie a repris ses droits, Kerviel et compagnie ont disparu des feux de la rampe. Oh, il y a bien eu de temps à autre, et pas plus tard que 6 mois après, quelques voix qui se sont élevées pour dire que c'était reparti de plus belle, qu'on n'avait toujours rien compris, que les primes à la spéculation des traders avaient à nouveau franchi des sommets, parfois jamais encore atteints, même avant la crise. Enfin, avant le pic de crise de 2008.

On allait voir ce qu'on allait voir, oui. Et comme d'habitude dans ces cas-là, on n'a rien vu.


SuperSarkozy, pourfendeur de l'immoralité capitaliste.
Un rôle de composition, ou je ne m'y connais pas en cinoche...
Source de la photo : dazibaoueb.com, dans un article intitulé
"Super Sarko au secours des dividendes des actionnaires." Sans commentaire.


Comme une apparition...

Et puis est venue 2011 et la fabuleuse crise de la dette publique.

Et revoilà Mr Leymarché qui sort non pas de son anonymat – car comme on le verra c'est l'une des caractéristiques immuables de Mr Leymarché que l'anonymat – mais de son apparente léthargie (apparente seulement), pour dire que maintenant ça suffit.

Le porte-parole de Mr Leymarché était jusqu'alors inconnu, lui-aussi, de l'immense majorité de la plèbe. Il s'appelle "agences de notation". Il paraît qu'il y en a plusieurs, mais on en cite surtout deux : Standard and Poor's et Moodie's. Note importante : le "poor's" de "Standard and Poor's" ne signifie pas du tout "pour les pauvres."

Ces agences sont apparemment situées aux USA, même si leurs membres sont pluriethniques. D'ailleurs on cite régulièrement un éminent membre français de Standard and Poor's, le "très écouté Jean-Michel Six".

Pourquoi ces agences ne sont-elles pas situées au Bangladesh ? Cela reste un mystère car elles semblent – en tous cas c'est ce qu'elles s'efforcent d'apparaître – supraétatiques. Donc, si elles ne sont pas au Bangladesh, ça doit être à cause des risques d'inondations.


L'avocat du diable de Mr Leymarché


Une histoire ancienne

On sait depuis longtemps que les Etats sont endettés, et même très endettés. Plus jeune, je me souviens avoir été surpris en apprenant que les USA, le pays le plus puissant du monde, était aussi un des plus endettés. Dans mon rêve américain, le pays qui nous avait permis, à nous européens, de nous entretuer joyeusement pendant 10 ans de ce cher vingtième siècle grâce à ses livraisons régulières et certainement pas gratuites, le pays qui nous avait permis de nous reconstruire après qu'on ait fini de s'entretuer, grâce à son formidable (et certainement pas gratuit) Plan Marshall, ce pays-là ne pouvait quand même pas avoir un dossier de surendettement de 3 km de haut. Eh bien si.

On sait aussi que les pays européens sont très endettés, même si certains plus que d'autres, mais il n'y en a pas un d'excédentaire.
Idem pour le Japon, la Russie, l'intégralité des pays dits développés.

A qui ces pays - les plus riches du monde – peuvent-ils bien devoir de l'argent ?
Pas aux pays émergents, qui, même s'ils "émergent", comme leur nom l'indique, sont encore criblés de dettes et bien loin de l'auto-suffisance.
Pas non plus aux pays du tiers-monde, qui pour certains crèvent tellement la gueule ouverte que nos chers pays occidentaux en viennent parfois à effacer tout simplement leur ardoise, dans un admirable geste humanitaire... de bon sens, puisque de toute façon ils n'auraient jamais pu payer, leur seule préoccupation étant de descendre en dessous de 40% de mortalité infantile par SIDA et sous-nutrition. Tout comme dans notre beau pays les impôts ou la justice sont contraints de cesser les poursuites financières contre une personne insolvable[1].

A qui alors pouvons-nous bien devoir de l'argent, mmmh ?

Aux banques ? Que nenni, on a vu que les Etats avaient dû les renflouer pour les empêcher de couler, pour garantir les livrets A des braves contribuables qui auraient vu rouge si les maigres économies de toute leur vie avaient disparu dans les orgies des traders.
Comment nos Etats surendettés continuent-ils de payer les fonctionnaires, de renflouer les banques, d'aider les pays plus surendettés qu'eux, de payer la perfusion humanitaire des pays qui crèvent ?
En empruntant !
Mais en empruntant à qui ?
Pas aux autres Etats, tous endettés comme on l'a vu, pas aux banques qui elles-mêmes auraient coulé sans leurs Etats...

Mais alors à qui ?


A gauche, un portrait robot de Mr Leymarché selon quelques milliards de témoins.
A droite, un portrait de robot de Mr Leymarché selon quelques milliers de témoins.


Mr Leymarché, super méga hyper puissance mondiale

Nul n'est besoin de sortir de la cuisse de Jupiter pour savoir que quand on doit de l'argent, on doit de l'argent à quelqu'un. C'est en effet ce que vivent au quotidien l'immense majorité de nos concitoyens. Là où il y a un débiteur, il y a toujours un créancier ! Ce qui se doit finit toujours, ou presque, par se rembourser, et avec les intérêts s'il vous plaît. Cela se rembourse souvent au double, parfois au triple ou au quadruple, et même, exceptionnellement, au centuple.

Alors à qui ?

C'est là qu'intervient la magie, le mystère, le merveilleux... On ne sait pas à qui. Alors on dit pudiquement "les marchés" ou "les investisseurs".

Exemples entendus :

- L'agence de notation Machin menace de baisser la note AAA de tel état qui lui permettait jusqu'à présent d'emprunter sur les marchés au meilleur taux.

- Mr Mme Merkel/Fillon/Monti/Papandréou/Rajoy/Obama/(...) annonce un Nième plan d'austérité de NN milliards d'€/$ pour "rassurer les marchés".

Le gros grand mot est lâché. L'insaisissable, l'introuvable, l'innommable, l'inénarrable Mr Leymarché. Il est nulle part et partout à la fois, si anonyme qu'on en vient à se demander s'il est de nature humaine ou divine.

Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'alors que 99% de la population entend parler de lui pour la première fois, il s'impose à n'en pas douter comme la première puissance du monde, surpassant toutes les autres. Il conduit sans sourciller les dirigeants des plus puissants pays du monde à implorer sa clémence en place publique, voire à baisser leurs frocs. Il a même fait pleurer Elsa Fornero, la Ministre des Affaires Sociales italienne devant des millions de téléspectateurs, quand elle a dû annoncer l'arrêt de l'indexation des retraites sur l'inflation.


Rhooo, pauv'tite biloute... Tu veux un kleenex ?
Bah... Tu pourrais dire "grazie" quand même !


Cette brusque humilité chez des dirigeants qui habituellement ont plutôt tendance à rivaliser d'arrogance derrière leur micro ne laisse pas de surprendre, et parfois même d'amuser les masses laborieuses que nous sommes.
Mais notre envie de rire s'arrête à l'envie, car cela ne nous dit pas qui est cet impitoyable, ce cynique, cet intraitable Mr Leymarché, qui n'hésite pas à diminuer les retraites de nos pauvres vieux, à ruiner nos services publics, et qui va bientôt nous contraindre à soigner notre cancer avec des herbes sauvages et à bosser jusqu'à 75 ans pour avoir nos 53 années de cotisation nécessaires pour avoir une retraite... incomplète.

Est-ce un extra-terrestre ?
Est-ce une société secrète composée des plus grosses fortunes du monde ?
Est-ce que c'est encore un coup de ce salaud de monopolisateur de Bill Gates, même s'il se dit qu'il aurait donné la moitié de sa fortune à des oeuvres caritatives depuis qu'il a soi disant quitté les affaires ?
A moins que ce ne soit ce petit génie de Steve Jobs qui ait simulé la mort pour mieux tenir dans l'ombre les rênes de ces Illuminati de la Finance Mondiale ?

A suivre...


_________________________________
1. Et ce n'est pas un vain mot : un ami inspecteur des impôts me disait que dans le département où il travaille, la perception réussit à mettre en recouvrement, autrement dit à récupérer, seulement un sixième du montant des redressements fiscaux qu'elle prescrit. Et vu qu'il ne s'occupe que des entreprises, inutile de dire que généralement il ne s'agit pas de petits redressements de 300 €.

draleuq, 15h39 :: :: :: [4 contestations]

:: COMMENTAIRES

 Brath-z , le 14/01/2012 à 16h05

Ahahah, oui, tu as prit le problème par le bon bout. Juste :

"il convient d'abord de préciser qu'il était quasiment inconnu du grand public avant 2008"
Là je t'arrête tout de suite ! En France, M. Leymarché est connu du grand public depuis 1997, et plus précisément la campagne pour les élections législatives. En effet, l'Alliance, cartel électoral réunissant RPR et UDF reprocha vertement à la Gauche Plurielle, cartel électoral entre PS, PCF, MDC et Verts, d'avoir, bien sûr, un "programme démagogique" qui ne pourrait qu' "effrayer les marchés". Faisant mentir leurs adversaires, après la victoire de la Gauche Plurielle, le premier ministre Lionel Jospin en personne tint plusieurs discours officiellement destinés à "rassurer les marchés après la victoire de la gauche", de même que jusqu'à sa démission forcée en 2000, le ministre de l'économie Dominique Strauss-Khan entreprenait une politique de "libéralisation de l'activité" spécifiquement destinée à "profiter de l'effet d'entraînement" dû à ladite "confiance retrouvée".
Il est à noter qu'à partir de 1998-1999, on parla moins souvent de "Leymarché" et plus souvent de "Lemarché", l'un de ses avatars, sûrement. En témoigne un extrait de l'émission de divertissement grand public Les Guignols de l'Info, sur lequel je n'ai pas pu remettre la main, mais dans lequel la marionnette de Jean-Pierre Gaillard, dans son point "bourse et cotations" quasi quotidien explique que "le marché est serein, le marché est confiant, le marché est content, il se porte mieux que jamais, et pour fêter ça, ce soir, il va aller aux putes !".

Et sinon, les états empruntent effectivement aux banques et aux autres états, drôle de mécanique.

 draleuq , le 14/01/2012 à 18h18

Je maintiens qu'il était inconnu du GRAND PUBLIC avant 2008, c'est-à-dire avant que les médias ne nous bombardent avec ça de façon systématisée. La polémique que tu cites, celle de 1997, n'est qu'une anecdote que seuls ceux qui suivaient de près les élections législatives ont saisie, et même ceux là ont dû pour la plupart s'empresser de l'oublier ensuite. Toi tu cites cette anecdote, mais permets-moi de te dire qu'un étudiant à Sciences Po est tout sauf représentatif du grand public quand il s'agit de ce genre de sujet...

 Brath-z , le 14/01/2012 à 18h42

Ah non mais je t'assures que "les marchés" puis "le marché" c'étaient des termes employés quotidiennement sur à peu près tous les médias audiovisuels et papiers français. Après, ça a été le mot "insécurité" qui a fait florès (alors qu'il s'agit d'un terme très technique et qui au départ est issu du vocabulaire marketing). Je pense que M. Leymarché sera chassé du vocabulaire courant d'ici quelques années, tant la volatilité des mots employés (qui parle encore de "tarmac" pour dire "piste d'aviation" ? c'était quand même un terme employé tous les jours au JT de 20h pendant dix ans) est grande.

On en a d'autres, des exemples : "suréquipé", "dangerosité", ou encore "développement durable", qui sont en train petit à petit d'être chassés du vocabulaire, qu'ils dominaient pourtant de leur superbe quelques années auparavant.

 Brath-z , le 14/01/2012 à 18h46

Je me souviens même d'une caricature de Cabu pendant le "crack financier mondial" (tiens, "crack", encore un mot disparu !) de 1998 ; on y lisait un truc du genre "LES MARCHÉS RESPONSABLES DU CRACK FINANCIER" avec en-dessus une petite dame qui fait son marché avec son caba, et qui dit à un marchand derrière son étal : "Vous avez pas honte ?!".

:: QUELQUE CHOSE À DIRE ?

Formulaire commentaire

Contact

  • Veuillez remplir tous les champs suivis d'un astérisque
  • N'oubliez pas l'antispam !