Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Comme disait Joffre, je les grignote !
C'est pas faux
Aujourd'hui, l'envie assassine affreusement l'intelligence. Par là même, la perfidie s'évade en évitant le secret des sens
Nabot Léon ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

26 Avril 2011 ::

« Antonin, ou l'apogée de l'Empire Romain »

:: Histoire antique, 138

Originaire de Nîmes (Nemausus) par son père, Antonin, né en 86, fit une brillante carrière politique avant d'être adopté par l'Empereur Hadrien, en 138, juste avant la mort de ce dernier, la même année.
En effet, celui qu'Hadrien destinait à devenir Empereur venait de mourir lui-aussi, et ses deux autres favoris, Marc-Aurèle et Lucius Verus, étaient trop jeunes pour accéder au trône.
Aussi, Hadrien adopta Antonin et le désigna donc pour lui succéder à la condition expresse qu'il adopte lui-même Marc-Aurèle et Lucius Verus. Il pensait probablement qu'Antonin, déjà âgé, ne régnerait pas longtemps. Pourtant il régna 23 ans, jusqu'en 161.


Buste d'Antonin le Pieux (British Museum)


Cette coutume pour l'Empereur de ne pas désigner forcément son fils naturel comme successeur, mais d'adopter pour l'occasion la personne qui lui semblait la plus compétente et la plus qualifiée pour s'acquitter de ce rôle, avait contribué à faire la grandeur de Rome, après une période où la coutume dynastique avait entraîné une décadence transitoire.
Nous mêmes en France avons bien connu ce problème, beaucoup plus tard, quand des Rois parfois très brillants furent remplacés par leurs fils incompétents, voire fous ou à demi débiles.

Les historiens considèrent classiquement le règne d'Antonin comme l'apogée de l'Empire Romain. En tous cas, ce qu'il est facile de mesurer, c'est que ce fut l'apogée de son extension territoriale, tout autour du bassin Méditérranéen.


Les thermes d'Antonin, à Carthage [1]. C'est le vestige le plus complet et le plus impressionnant de la période Romaine de la cité nord-africaine. Ils portent le nom de l'Empereur Romain régnant à l'époque. La technologie employée pour y chauffer l'eau était révolutionnaire. Derrière à gauche, en blanc, la résidence du désormais ex-Président à vie Ben Ali, successeur depuis 1987 du Président à vie Bourguiba, qui avait mis fin, en 1956, à la fois au protectorat français et à la dynastie beylicale. Au moment où j'ai pris cette photo (2005), il était interdit de photographier la dite résidence.

Au Nord, en Bretagne (c'est-à-dire l'actuelle Grande-Bretagne), il fit construire un mur de tourbe pour se prémunir des invasions des pictes (les Celtes qui peuplaient l'antique Ecosse et qui marquèrent les esprits des Romains car ils attaquaient nus, recouverts de peintures de guerre bleues, les cheveux dressés sur la tête avec de la chaux). Ce mur prit son nom, et s'ajouta au Mur d'Hadrien, plus au sud, qui avait été construit par son prédecesseur.


Vestiges du mur d'Hadrien
(source : http://bill.et.marie.over-blog.com)



Les vestiges du mur d'Antonin, qui n'était pas fait de pierres comme le Mur d'Hadrien,
mais de tourbe, sont beaucoup plus rares.



Localisation des murs. Celui d'Antonin fut abandonné dès la fin du IIème siècle, sur l'ordre de l'Empereur Septime Sévère, devant la pression des Pictes. Il préféra faire renforcer celui d'Hadrien qui fut progressivement abandonné au Vème siècle

Partout ailleurs, il n'entreprit aucune nouvelle conquête, et n'eut à déplorer aucune révolte majeure dans les différentes provinces sous administration romaine. Il n'y eut aucune guerre dans l'Empire pendant ses 23 ans de règne. Avec notre esprit contemporain, on ne peut que le féliciter de tout cela, et dire que cela ne fait que conforter la thèse de l'apogée.

Sur le plan intérieur, il appliqua également une politique d'apaisement.
Il autorisa à nouveau le culte juif, interdit pas Hadrien, bien qu'en accompagnant cette autorisation de mesures pour limiter le prosélytisme judaïque.
Il interdit également la persécution et l'arrestation arbitraire des chrétiens. Il n'autorisa leur condamnation qu'au cas où ils soient également convaincus de complot contre l'Empire.
Il s'appliqua à améliorer le sort des esclaves, ainsi que celui des femmes qui eurent désormais presque les mêmes droits et devoirs que les hommes. Il abolit la torture.
Il avait également versé, dès sa nomination, toute sa fortune personnelle au trésor impérial.
Sa probité fut telle que le Sénat lui donna le titre "d'Antonin le Pieux", qui n'a pas grand chose à voir avec sa piété religieuse qui était pourtant réelle (il était notamment attaché au culte de Mithra).

Pourtant, la thèse de "l'apogée" est quelque peu contestée par certains historiens qui pensent qu'en ces temps Antiques, tout Empire qui ne continuait pas à s'étendre était condamné à un déclin financier et politique, et que l'attitude pacifique et attentiste d'Antonin a été le terreau de la déchéance de l'Empire Romain.
Et de fait, la suite du règne d'Antonin semble leur donner raison. Car à peine Marc-Aurèle lui succède-t-il que les frontières de l'Empire se retrouvent dangereusement attaquées en plusieurs endroits, notamment par les Parthes et les Germains.

Marc-Aurèle, connu pour avoir interdit (provisoirement) certains jeux de cirque qu'il trouvait barbares, était à la fois Empereur et philosophe. Mais il recommença de plus belle à persécuter les chrétiens. Et à sa mort, il reprit les vieilles coutumes dynastiques et nomma son fils naturel Commode, pourtant très jeune (16 ans), aux rênes de l'Empire.[2]
En mettant sur le trône quelques incapables, cette coutume dynastique devait ensuite faciliter la fissuration de l'Empire.


Statue équestre de Marc-Aurèle (Rome)


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1. Pour en savoir plus sur Carthage, voir aussi le Rat ici, et le Lion

2. Ces derniers événements sont revus et corrigés dans le film "Gladiator" de Ridley Scott. Ce dernier fait de Marc-Aurèle un personnage plus sage qu'il ne l'était réellement, puisqu'il lui prête l'intention de déshériter son incapable de fils de la Couronne d'Empereur, et de refaire de Rome une République. Mais l'ignoooooble Commode ne l'entend pas de cette oreille et tue son père de ses mains !

draleuq, 12h47 :: :: :: [8 confessions honteuses]

:: COMMENTAIRES

 Brath-z , le 27/04/2011 à 06h45

"Ces derniers événements sont revus et corrigés dans le film "Gladiator" de Ridley Scott"

Ah non ! Pas Gladiator !
Si vraiment tu tiens à caser une référence cinématographique, mentionne plutôt La Chute de l'empire romain (dont ce cher Ridley a totalement repompé le scénario avant de le transformer en un machin infâme débordant de mièvrerie), l'un des meilleurs peplums que j'ai pu voir, et qui présente l'originalité de respecter l'essentiel de l'historicité de son sujet (ici, pas de pilums utilisés comme lances mais bien comme javelots). Fait important néanmoins : jusqu'à la fin de l'Empire, Rome resta officiellement une République. Le sénat existait encore et délibérait quasi quotidiennement, la fonction impériale se réduisant encore (et ce depuis Auguste !) à l'accumulation des prérogatives et des rôles politiques. Ce sont bien les barbares utilisés comme supplétifs par les Romains pour diriger les armées et gouverner les provinces (l'exemple le plus connu étant Clovis, gouverneur franc de la Belgique Seconde et plus puissant chef de guerre d'Europe de son temps) qui virent dans le rôle impérial plus qu'une accumulation de prébendes par un être investi d'une autorité inhabituelle.

Quant à la manie pour les empereurs successifs d'investir de leur vivant leur successeur, elle se rapporte précisément aux principes fondateurs de la République, où les principes de l'annualité du mandat et de son partage entre deux collègues tenaient une très bonne place. Par opposition au principe monarchique héréditaire peu populaire à Rome depuis Tarquin le Superbe, le partage du pouvoir entre deux collègues était censé empêcher la tyrannie. "Censé" car des hommes comme Auguste réussirent à ne partager leurs diverses fonctions qu'avec des "potiches" pendant plusieurs décennies. Comme dit plus haut, les chefs barbares semi-romanisés, qui n'avaient pas la sensibilité romaine envers les institutions républicaines, firent de la fonction impériale ce qu'elle est devenue par la suite au yeux de la Chrétienté et reprirent à leur compte la pratique de l'association de l'héritier au pouvoir. Pour la France, il faut attendre la mort de Philippe Auguste en 1223 pour que l'héritier au trône succéda à son père sans lui avoir été préalablement associé. La marque indéniable d'un notable renforcement de l'institution monarchique française depuis 987.

Quant à ce brave Antonin, il eut surtout le chic pour faire perdre à l'armée son rôle central dans l'administration de l'empire (il avait suivi le cursus honorum sans presque avoir commandé de troupes au combat, fait unique dans l'histoire de Rome depuis Cicéron), ce qui était plutôt idiot vu qu'elle était à la base de son autorité (le titre d'imperator accompagné de la pourpre et des lauriers était un honneur militaire rendu à un général par acclamation de ses soldats).

 draleuq , le 27/04/2011 à 14h35

Merci pour ces précisions.
Moi j'aime bien "Gladiator", je l'avoue, même si oui, c'est un bon vieux gros blockbuster, mais ça fait du bien parfois ! Et d'ailleurs, j'aime à peu près toute la cinémathèque Ridley Scott depuis l'excellent Blade Runner.
Cela dit, je ne me fais effectivement pas d'illusion sur l'exactitude et la fidélité historiques de "Gladiator" (pas plus que sur celles de "Kingdom of Heaven", que j'aime beaucoup également), je pense d'ailleurs que le ton de ma "réference" montre bien que je ne suis pas dupe.
D'une manière générale, tu remarqueras que les articles historiques de ce blog sont des articles de vulgarisation, et que même si nous essayons d'éviter les lieux communs, nous n'avons aucune prétention d'expertise historique. Aussi, comme les articles de vulgarisation attirent surtout les profanes, qui représentent 99 % de la population, je pense qu'il est préférable de citer une référence comme Gladiator que tout le monde connaît, même s'il est évidemment préférable de le faire avec circonspection.
Cela dit, à titre personnel ça m'intéresse beaucoup de voir le film dont tu parles : année ? réalisateur ?
Et j'ajoute que bien entendu, les commentaires éclairés d'un spécialiste comme toi (non non, ne fais pas le modeste, un étudiant en histoire reste beaucoup plus spécialiste que le commun des mortels), ne peuvent qu'enrichir notre contenu, donc ne te prive pas de continuer !

 Brath-z , le 27/04/2011 à 16h30

"The Fall of the Roman Empire", Antony Mann, 1964, avec Stephen Boyd, Christopher Plummer et Sophia Loren.

En fait, j'apprécie grandement le sens esthétique très soigné de Scott, mais sa propension à caser partout des ralentis et à mettre de l'emphase là où il n'en faut pas m'énerve. Et je ne lui pardonnerai jamais Robin des bois. J'avais compris que tu étais plutôt critique vis-à-vis de la "légende" historique à la base de Gladiator (gentil Marc-Aurèle assassiné par son méchant fils et mauvais successeur Commode). En même temps, force est de constater que Commode fut un sacré mégalo de son temps et que lui, pour le coup, ne s'embarrassait pas de respecter les prérogatives sénatoriales.

Quant à mes commentaires de "spécialiste" (je ne peux décemment pas prétendre à ce titre en dehors de la période moderne), c'est précisément parce qu'ils ajoutent des précisions aux articles que je les fait. Bon, parfois, j'ai peut-être un ton un peu sec et péremptoire, mais il faut faire avec :).
De toutes manières, tu auras compris que j'apprécie beaucoup ce blog et la démarche qui consiste à faire des articles de vulgarisation historique. D'ailleurs, si vraiment je voulais jouer mon historien, je dirais plutôt : "l'histoire ne se réduit pas aux événements et grands personnages ! C'est vraiment regarder les choses par le petit bout de la lorgnette ! Il faut faire de l'analyse socio-économico-culturelle !" Un coup à faire disparaître 90% de l'audience du blog ^^.

 draleuq , le 28/04/2011 à 12h28

Ah oui pour Robin des Bois j'abonde en ton sens.
J'y suis allé parce que c'était un Ridley Scott, et j'ai été mortifié du résultat.
D'ailleurs je ne l'avais pas mentionné dans mon commentaire précédent, lapsus révélateur :)
Franchement s'il y en a un à oublier dans toute sa filmographie, c'est bien celui-là !

 Brath-z , le 10/09/2011 à 00h53

Une nouvelle précision sur cet article. Un truc qui m'a sauté aux yeux pendant une relecture noctambule : si Antonin était surnommé "le pieux" ("Pius" en latin), c'était non pas en référence à sa probité certaine mais bien à sa "piété filiale", qualité éminente aux yeux des Romains s'il en est !
En effet, non seulement il était réputé prendre grand soin de son père adoptif et prédécesseur lors des derniers jours de ce dernier (une anecdote veut qu'il l'ai aidé à grimper les marches du sénat), mais aussi et surtout, il insista dès son accession au pouvoir pour le faire diviniser. Malgré les protestations du sénat, il tempêta tant et si bien qu'il obtint rapidement gain de cause.
Bien sûr, cette divinisation d'Hadrien renforçait sa propre assise (après tout, le vieil empereur l'avait bel et bien désigné son héritier), mais elle n'était guère nécessaire pour s'assurer un pouvoir largement personnel. A la limite l'aspect tactique de la manœuvre pouvait consister à se concilier la faveur de l'armée (Antonin, je l'ai dit, n'avait fait qu'un bien piètre général, et n'avait pratiquement jamais commandé de troupes, ses seuls hauts faits d'arme se limitant aux campagnes qu'il avait mené conjointement avec Hadrien), mais à moins de réduire les soldes ou d'humilier les troupes, il ne courrait aucun risque de ce côté-là. Non, vraiment, je pense qu'Antonin était sincèrement attaché à Hadrien, et qu'il a voulu lui rendre un hommage digne de sa grandeur.

 finipe , le 10/09/2011 à 01h53

Pour m'être farci récemment une traduction latine, je peux dire que l'adjectif "pius" pose pas mal problème : en latin classique, est dit "pius" celui qui accomplit ses devoirs (surtout religieux) envers ses proches, sa patrie et les dieux. C'est donc au-delà de la simple piété filiale (celle pour laquelle la Chine classique a un tel dévouement), ou encore même de la simple miséricorde/bienveillance/compassion/pitié.

"Pius" exprime dès lors plutôt l'idée d'un devoir accompli avec justice, selon les lois prescrites par l'usage religieux, dans un contrat liant les dieux et les hommes.

Eeuh voilà, c'était juste un commentaire qui se la pète pour faire chier un peu :)

 draleuq , le 10/09/2011 à 11h16

Tain sest vrémen un cite d'intelo ici.

 Brath-z , le 10/09/2011 à 14h01

Ah làlà, entre la polysémie, l'évolution de la langue, les changements d'usage, il est très difficile de savoir ce que signifiait exactement l'emploi de tel ou tel mot à telle ou telle époque... des générations de latinistes savent ce que je veux dire !

Mais il me semble vraiment qu'Antonin fut surnommé "Pius" pour sa piété filiale.

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