Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Ne pas juger
les gens sur la mine...
Pauvre
tocard...
De temps en temps, l'Humanité noie horizontalement la morale, tant et si bien que la vie s'échappe en rampant depuis l'extase de l'existence
Cornille ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

19 Juin 2011 ::

« Mine de rien, c'est dangereux... - 2ème partie »

:: Professorat

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte deux :
1. Mine de rien, c'est dangereux - 1ère partie
2. Mine de rien, c'est dangereux - 2ème partie


Je me souviens, il y a quelques années, j’avais vu un film publicitaire de Mathieu Kassovitz où on voyait deux gamins français et blancs jouer dans une forêt près de chez eux. A un moment, l’un d’entre eux saute sur une mine et se met à hurler comme un âne, son frère arrive et panique en voyant dans quel état il est, état que le film ne montre pas, mais suggère habilement… C’était en fait un film pour la lutte contre la prolifération des mines anti-personnel dans les pays en guerre, et il devait finir par un message du type : « et si ça arrivait aussi chez nous ?… »

Comme quoi, la réalité rejoint parfois la fiction.

Car aussitôt que j’identifie approximativement la nature de l’objet que je tiens dans ma main, je dis à tous les gamins qui se trouvent autour de moi de s’éloigner immédiatement. Je le dis probablement sur un tel ton qu’ils réalisent aussitôt que je ne dis pas cela à la légère, aussi non seulement ceux qui sont là ne s’éloignent pas, mais d’autres arrivent, telles des mouches attirées par un étron.

Entre temps, je pose délicatement l’objet dans le sable, tout près du muret en béton pour limiter les dégâts en cas d’explosion, en prenant bien soin d’éviter tout contact du sol avec les deux pointes menaçantes qui se trouvent à la base et au sommet.
Puis, je recule de plusieurs pas précautionneux et vire manu militari les inconscients petits curieux.

Je saisis ensuite mon téléphone portable et tape les deux chiffres du numéro de police secours. Au fur et à mesure que je décris l’objet à mon interlocuteur le plus précisément possible, je réalise qu’il s’agit sans aucun doute d’une mine anti-personnel, potentiellement l’un des engins explosifs les plus sensibles que la connerie humaine ait engendré. Et une très grosse, donc pas le genre destiné à estropier juste une personne.
Le flic me demande des détails, encore des détails, c’est difficile à décrire. Je lui donne les coordonnées précises, et le préviens que la batterie de mon portable est en train de lâcher. A en juger par sa voix, soit il est très calme et professionnel, soit il a deux de tension.
Soudain, en pleine tergiversation, plus de batterie.

Entre temps, mes ennuis se sont amoncelés. Alors que j’ai la plus grande peine à maintenir les miens à plus de 10 m., quelques ados, qui s’ébattaient un peu plus loin sur le front de mer en s’entretenant dans un lexique caractéristique de leur âge, sont attirés par l’émoi et les clameurs qu’ils ont perçus de loin. Car on est en juin, et les bahuts sont fermés pour examen !
Parmi eux, un en particulier m’avait déjà demandé auparavant si je croyais qu’on pouvait plonger de la jetée voisine.
- Là en ce moment ? Seulement si tu tiens absolument à finir à l’hosto ou à la morgue, voire les deux successivement.
- Bah nan hein, j’vais attendre marée haute, chuis pas con non plus !
- A marée haute, c’est mieux oui. Avec le ressac, c’est directement la morgue, sans passer par l’hôpital…

Le revoici donc avec sa tête de vainqueur :
- Eh m’sieur c’est quoi qu’vous avez mis sur la plage là ?
- A priori, c’est un engin explosif, il ne faut donc surtout pas s’en approcher et encore moins y toucher.
- Ah ouais ? Ca déchire trop, ça… Eh les gars, v’nez voir, y’a une bombe sur la plage !
- (ici, consternation)
- Eh m’sieur, si j’veux me suicider, vous pensez que j’peux y arriver avec ça ?
- Oui sans problème. Mais je suis sûr que tu ne veux pas, alors tu vas t’éloigner avec tes copains, d’accord ? Si tu veux te rendre utile, tu n’aurais pas plutôt un téléphone portable ? Le mien est tombé en panne de batterie quand j’étais en ligne avec la police.
- Nan, mais Jordan il en a un. Eh ! Jordan ! Tu passes ton portable au monsieur pour téléphoner aux keufs ?

Jordan s’exécute. Je repasse par trois services avant de retrouver mon interlocuteur. Celui-ci me demande où exactement l’engin a-t-il été trouvé.
- Un élève de ma classe l’a trouvé dans les rochers.
- Oui mais quels rochers ?
- Euh, ben des rochers quoi, sur la plage, au bord de la mer !
- Oui, mais ils étaient immergés dans l’eau ou pas ?
- Eh bien a priori non puisque les élèves n’avaient pas le droit d’aller dans l’eau, mais j’imagine qu’à marée haute, ils le sont !
- Non parce que vous comprenez, c’est compliqué. Si l’engin a été trouvé sur la plage en dehors de l’eau, ça dépend de nous, mais s’il a été trouvé dans l’eau, ça dépend de la Marine Nationale…
- (???) Oui, mais vous savez, les 25 élèves que j’ai ici ne dépendent que de moi, et les ados que j’essaie désespérément d’éloigner de ce truc, eux, ils ne dépendent de personne, alors est-ce que oui ou non vous allez envoyer… (coupure)

Je regarde Jordan :
- ah oui j’avais oublié de vous dire, j’étais en batterie faible…

Et mon suicidaire en herbe qui en rajoute une couche :
- Eh m’sieur y vont v’nir les keufs ?
- Euh a priori oui… enfin j’espère ! Faites-moi plaisir s’il vous plaît, éloignez-vous d’ici. Pourquoi tu ne retournes pas préparer ton suicide sur la jetée ?
- Eh non, eh, trop d’la bombe, moi j’veux voir les keufs !
- Trop d’la bombe oui, c’est l’cas de le dire…

Et finalement, cinq minutes après, une équipe de trois jeunes gardiens de la paix arrive avec entrain. Je leur montre aussitôt l’objet de mon anxiété.
- Alors déjà, fait la demoiselle en uniforme sur un ton autoritaire, vous allez vous écarter, là. Normalement le périmètre de sécurité c’est 100 mètres !
- Oui, certes. Malheureusement j’ai oublié mon service d’ordre à la maison, et en plus à 100 mètres, je les mettais soit sur la route, soit dans l’eau. Bon, je peux partir maintenant ?
- On va prendre vos coordonnées, oui, et vous allez pouvoir partir.

Cet après-midi là, il fut très difficile d’obtenir quoi que ce soit d’eux qui ressemblait de près ou de loin à du travail. Mais bon, c’était pas très grave.


J'ai trouvé sur le web cette petite photo d'archive montrant un soldat allemand minant la plage d'Omaha Beach en Normandie. Le machin qu'il enfonce dans le sol ressemble comme deux gouttes d'eau à celui que Justin m'a rapporté, si l'on enlève la rouille et les huitres.


Copyrat draleuq 2008

draleuq, 12h38 :: :: :: [1 gentillesse]

:: COMMENTAIRES

 Brath-z , le 19/06/2011 à 16h27

C'est marrant... Autant les mômes, je peux comprendre leur réaction : à ces âges, on n'a pas conscience de ce qui est vraiment dangereux. Et ça n'est pas lié au fait que notre civilisation ne sait plus ce que c'est que la mort, hein : au Moyen-Âge, les enfants jouaient fréquemment avec les cadavres des pendus. Ils refaisaient les procès, les attachaient à des ânes, ce genre de distractions sympathiques.

Par contre les abrutis d'ados pour qui tomber sur une bombe "ça déchire" (huhuhu), là... t'aurais dû les laisser jouer avec ;)
Plus sérieusement, il m'était arrivé quelque chose de similaire quand j'avais 14-15 ans : on était allés en vacances sur la côte atlantique avec des amis, et on était tombé sur une colonie (avec des gamins d'une dizaine d'années) qui avait trouvé ce qui semblait être des fûts de déchets chimiques à moitié rouillés (il y en avait même un, percé, qui dégageait une odeur très particulière... un mélange de plastique fondu et de barbe-à-papa, particulièrement écœurant) abandonnés sur un bout de plage désert. Ben malgré nos 14-15 ans et notre condition de jeunes cons (pléonasme), on a aidé les monos (qui n'en menaient pas large et n'avaient pas l'air d'être les plus intelligents qui soient...) à maintenir les gamins hors de portée le temps que les pompiers (pas les policiers, là... je me demande si on aurait dû les appeler, plutôt) viennent évacuer les fûts...

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