Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Patience et longueur de temps
Et ta soeur ?
Somme toute, l'on embrasse irrémédiablement son destin, de sorte que l'Histoire s'évade, se précipitant vers le bonheur du rationalisme
Confunius ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

4 Août 2006 ::

« Les clous »

:: En vrac

Voici une petite nouvelle tendance heroic-fantasy que j'ai écrite il y a quelques mois. Non, quelques années en fait, le temps passe vite morbleu...


En des temps immémoriaux, sur une contrée lointaine et perdue dans les méandres des brumes océaniques, vivait un peuple prospère et inventif : fier et heureux, il répandait sur le monde ses créations fabuleuses et sa philosophie. L'un d'eux, humble forgeron nommé Grégor, travaillait avec joie aux fers à cheval, aux pièces de laiton ou aux outils de paysans. Il vivait paisible et heureux, dans l'opulence tranquille de l'homme comblé, candide et souriant. Mais tandis qu'il réparait une araire d'un de ses amis, un lourd frappement retentit à sa porte.

Avant qu'il eût le temps de baisser les fours brûlants, la température se fit glaciale et il frissonna. Il alla pour ouvrir la porte, la démarche mal assurée, sentant la fraîcheur courir le long de ses bras noircis par la suie. Echo du battant sur le bois, craquement de plancher. Grégor était maintenant frigorifié, bien que n'ayant même pas ouvert la porte. On était en mai ! Se décidant finalement, le forgeron entrouvrit le judas. Un visage indistinct sous une capuche sombre apparut, suivi de près par une odeur rocailleuse.

— "Qui... qui êtes-vous ?" demanda Grégor, sa voix chevrotant malgré lui.

La silhouette garda un instant de silence, puis releva légèrement la tête sans pour autant qu'on pût voir ses yeux.

— "Un client, forgeron. Un excellent client", rétorqua-t-il d'une voix métallique, accompagnant sa phrase en secouant une bourse pleine de pièces d'or.

Grégor essaya de nouveau de distinguer quelque chose sur cette face de nuit, mais rien n'y fit.

— "Bon... entrez" dit Grégor, ouvrant la porte. L'homme s'engouffra dans l'atelier, en y amena son air glacial, ainsi qu'un silence surhumain.

La silhouette était immense ! Haut de presque cinq coudées, mince tel le fil de cuivre, efflanqué d'une carrure squelettique, l'homme semblait non pas marcher, mais survoler le sol. Il fit un bref tour de l'humble échoppe, avant de s'arrêter près de l'âtre rougissante, comme fasciné. Il approcha ses manches du brasier mordoré et découvrit ses mains : elles étaient d'une finesse repoussante, et d'une blancheur de lait, tandis que ses doigts étaient longilignes et presque pointus, à l'aspect semi animal. Il pencha la tête sur le côté, fit un long silence, puis ôta sa capuche. Grégor recula...

Le visage de l'individu se trouvait entre flammes et ténèbres, une face lunaire brûlée par les lumières dansantes de l'âtre. Il pivota lentement sur lui-même, comme mû par un axe virtuel, et fit face à Grégor. Ses yeux noirs de jais n'émettaient aucune lueur, un simple gouffre oculaire abject et répugnant, qui fascinait cependant le simple Forgeron. L'homme reprit la parole de sa voix de plomb :

— "J'ai une commande pour toi forgeron. Une commande que tu devras honorer, qui fera de toi un homme riche. Mais jamais, JAMAIS tu ne devras chercher à savoir, ta parole est engagée."

Grégor ouvrit la bouche pour signifier qu'il écoutait la commande de l'étrange silhouette, mais aucun son ne sortit d'entre ses lèvres. L'homme déploya un parchemin jauni et déclama d'un ton monocorde et glacial, telle une lecture d'épitaphe :

— "728 clous de fer allié étain, section haute circonférence de 0.52 pouce, épaisseur tête plate 0.08 pouce, corps de clou conique longueur 1.18 pouce."

Le forgeron, une fois l'ébahissement passé, nota avec grand soin les références. Puis, les relisant, réalisa que quoiqu'il eût fait auparavant, jamais commande ne lui avait semblée si curieuse.

— "Bien... bien messire, quand dois-je avoir terminé ?" parvint à articuler Grégor. L'ombre jeta négligemment le sac rempli d'or aux pieds du forgeron, puis rétorqua d'un ton méprisant :

— "Termine ceci pour demain matin, à l'aube, et tu toucheras la même somme."

Puis il pivota sur lui-même, aérien, s'en fut vers la sortie de l'atelier, qu'il emprunta sans un regard vers Grégor. Ce dernier s'affaira à la tâche immédiatement, les plans de l'objet et la quantité faisaient de ce travail une prouesse en si peu de temps ! Des clous... 728 clous d'une précision phénoménale !

Grégor s'affaira pour commencer aux plans de ce clou si particulier ; les cotes étaient d'une précision redoutable, et il dut faire appel à ses meilleures connaissances d'arithmétique pour parvenir à une section convenable, sous tous les angles et dans une perspective correcte. Il fit des dizaines de vérifications, usa de son vieux boulier compteur comme il ne l'avait point fait depuis des années, évalua ses calculs encore et encore jusqu'à ce qu'il fût sûr et certain qu'il n'avait point commis d'erreur. Le temps s'égrenait, impitoyable : il était alors 15 heures déjà.

Vint le moment de réaliser un moule convenable. Grégor choisit les meilleurs essences de bois pour ce faire, un bois d'ébène sans aucune imperfection, dont les veines et stries s'accordaient au mieux avec les plans de son étrange clou. Puis il passa de longues heures à raboter sa pièce, la découper, la tailler, la limer... Maintes fois il dut recommencer, le bois ayant cédé ou des éclis ayant entamé sa structure. Après un travail de forcené, d'une précision jamais vue, il put être fier de cette somptueuse pièce de bois, oeuvre d'art à elle seule. Et il était 23 heures.

Le sable s'écoulait à une vitesse folle : le forgeron devait maintenant réaliser son alliage fer et étain, un alliage qu'il devait rendre stable et homogène. Il regroupa toutes ses réserves de métal, et se mit à l'ouvrage. Grégor commença par des tests sur un petit bol, puis élargit ses essais à une cuvette, puis un chaudron... Il dut recommencer encore et encore tandis que le liquide brûlant changeait d'aspect et de consistance. Enfin, il parvint à l'alliage parfait, tandis que l'horloge indiquait 3 heures du matin.

Il ne restait plus que trois heures avant que la face de lune ne vînt chercher sa commande. Trois heures durant, Grégor fit donc ce qu'il faisait le mieux depuis l'âge de douze ans : il coula l'alliage bouillonnant dans le moule, plongea cette sculpture incertaine au creux de l'âtre, la noya dans un bain d'eau glacée avant de recommencer l'opération, encore et encore.

728 clous plus tard, le boulier du vieux forgeron offrait un air de victoire malgré son air de décrépitude décennale : Grégor avait honoré son travail avec brio et célérité, talent et astuce. Sa vieille brouette croulait sous le poids de son travail, et tandis que, harassé, il voulut s'asseoir quelques instants, la porte de bois résonna d'un frappement lugubre. Grégor se précipita vers l'huis et y entrevit l'odieuse silhouette, ombre lunaire et insultante dans cet horizon d'aube. Il ouvrit la porte, voûté sous le poids de la fatigue et des tisonniers mille fois portés d'un four à l'autre, et laissa entrer l'échalas, dont la vacuité oculaire semblait scruter l'atelier avec attention. Puis, sentencieux, l'étrange client examina un des clous pendant quelques courts instants, avant de laisser tomber à terre un sac au son métallique. Puis, sans un mot de plus, sans un remerciement, sans un bravo, il s'en fut par là où il était arrivé, aérien et parangon de mépris.

Grégor ramassa son or en se tenant les reins, perclus de douleurs et de courbatures, épuisé de fatigue, mais par-dessus tout rongé de doutes et de questions : à quoi allaient donc bien pouvoir servir ces clous ? Il avait juré de n'en rien demander, sous serment solennel. A peine avait-il balayé la question d'un revers usé qu'elle s'imposait de nouveau dans son esprit. Il chercha le sommeil, mais malgré sa fatigue extrême ne put s'y résoudre. L'indicible question tournait inlassablement, chassait les rêves agréables de richesse et d'abri du besoin, corrompait les songes de volupté des femmes promises à lui après une telle réussite... N'y tenant plus, il finit par se lever d'un bond et se rendit prestement sur la place du village. Il héla tous les gens qui passaient là en leur demandant s'ils avaient vu l'homme à la face de lune : tous répondirent machinalement qu'il était plus haut, dans la clairière.

Après quelques instants de marche, un lourd frappement se fit entendre, en cadence, et dont l'écho rebondissait à la cime des arbres du bois que le forgeron traversait. L'odeur âcre de la forge se fit soudain sentir, une odeur que Grégor ne connaissait que trop bien ! Alors qu'il parvenait à l'orée de la clairière, il sentit ses jambes se dérober sous lui, et s'effondra sur le sol moussu, inerte, mais impitoyablement conscient : là, devant lui, se tenait une cérémonie d'adoubement. Un preux écuyer priait avec ferveur, agenouillé devant un symbole religieux en rêvant sûrement à sa future chevance, tandis qu'un homme enfonçait un par un les clous de l'armure que le futur chevalier porterait, clous que Grégor reconnaissait fort bien.

Le forgeron s'arrêta un instant, et porta son regard sur Grégor, pétrifié de terreur et incapable d'articuler ne serait-ce qu'un soupir. Le regard de cet homme se vida comme aspiré par un siphon abject, et l'instant d'après, le regard vide que Grégor connaissait le contemplait, tandis qu'un rictus sadique se dessinait sur ses lèvres diaphanes. La voix fluette et monocorde résonna dans l'esprit du forgeron impuissant, tandis que la cérémonie sainte se poursuivait, comme aveugle à cette mascarade : "Tu as rompu ta parole. Ainsi, ton oeuvre est-elle souillée de parjure, et l'armure de ce preux chevalier sera-t-elle salie à tout jamais. Il connaîtra une mort précoce, douloureuse et sans gloire par ta faute, et tu survivras avec ce fardeau."

Puis, dans un souffle affreux, il ajouta avec componction : "Contemple la chute de cet homme, forgeron. Tu en es le seul et unique responsable. Maintenant et à jamais, rappelle-toi ton imperfection et la curiosité qui t'a poussé à la faute, et porte le poids de cette infamie."

finipe, 01h56 :: :: :: [0 déclaration infondée]

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