Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

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Cornille ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

16 Janvier 2008 ::

« Les vierges de Verdun »

:: Histoire contemporaine, 1794

Verdun prise par les prussiens

A la fin du XVIIIème siècle, Verdun est une ville calme et prospère : son commerce des dragées est florissant, sa population a oublié les rudes périodes de sièges, de guerres, de mises à sac, et pour tout dire, les sentiments révolutionnaires des notables de la ville sont plus que mitigés lorsqu'arrive 1789. S'ils sont heureux d'être débarrassés de l'arbitraire et des privilèges de la royauté, ils réprouvent en revanche les excès révolutionnaires qui prennent source à Paris. Surtout, la petite noblesse verdunoise exècre la politique extrêmement dure menée contre les religieux et la religion : ils aiment le roi et les prêtres.

En 1792, la France est totalement isolée en Europe : les royaumes d'Espagne, d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse ou même la Russie n'ont pas de mots assez durs à l'égard de la jeune République[1]. C'est ainsi qu'en 1792 la France se trouve en état de guerre contre l'Autriche et la Prusse ; en août, l'armée prussienne, commandée par le duc de Brunswick, assiège Verdun. La cité, fortifiée autrefois par Vauban, est défendue par un vaillant officier, le colonel Beaurepaire, et ses adjoints Marceau, Lemoins et Dufour. Verdun est bombardée durement, ses habitants se terrent dans les caves, et ne sortent qu'à l'occasion de rares accalmies pour dérober quelques victuailles dans les magasins mal gardés. Le 5 septembre, après une interminable cannonade de plus de 15 heures, le conseil de la ville décide de se rendre, contre l'avis du colonel Beaurepaire[2].


Charles Guillaume, duc de Brunswick

Les adjoints de Beaurepaire acceptent la reddition à la seule condition que l'armée prussienne ne consente à les laisser sortir avec armes et bagages, requête qui est acceptée : Verdun ouvre donc ses portes aux prussiens. Le duc de Brunswick se prépare à faire une entrée grandiose dans la ville, à la façon de l'Ancien Régime : pour marquer leur bonne volonté, les dames nobles de Verdun proposent qu'on envoie au devant des prussiens des femmes pour offrir des fleurs et des dragées. L'idée est acceptée, et c'est ainsi qu'un cortège se présente dans de belles voitures découvertes, attelées de chevaux bien peignés : tout ce petit monde est mené par la baronne de la Lance, une noble dame âgée de 69 ans.

Vêtues de leurs plus belles robes et portant des ombrelles, quelques autres dames âgées de 40 à 60 ans accompagnent la doyenne du cortège. Aussi, il a été décidé d'y adjoindre quelques jeunes filles, dont on fleurit abondamment les cheveux, et qu'on habille à la grecque : les trois filles d'un ancien officier nommé Watrin (22, 23 et 25 ans), les trois soeurs Henri, filles de l'ancien président de bailliage (17, 25 et 26 ans), ainsi qu'une jeune fille de 17 ans nommée Claire Tabouillot, se présentent ainsi avec leurs aînées devant le duc de Brunswick.

Procès & sentences

Mais le duc de Brunswick, même s'il accepte les fleurs, refuse les dragées, l'air soucieux. Il craint en effet la revanche des troupes républicaines, et pour cause : après la défaite prussienne de Valmy le 20 septembre, les français contre-attaquent et Verdun est reprise le 14 octobre. Aussitôt, les verdunoises du cortège et quelques hommes sont accusés de trahison et enfermés. Seulement, le procès tarde à venir : l'enquête sur leur conduite traîne en longueur, les pièces administratives n'arrivent entre les mains du tribunal que plus d'un an après les faits. Enfin, il est décidé que le jugement relève de la compétence d'un tribunal parisien.

C'est ainsi que le procès n'a lieu qu'en avril 1794, presque deux ans après les faits. Fouquier-Tinville[3], le terrible accusateur public, ne montre aucune indulgence : sans témoignage fourni ni réellement étayé, sans preuve véritable, plus de 35 personnes sont accusées d'avoir conspiré avec l'ennemi[4]. Toutes sont condamnées à mort, exceptées les deux plus jeunes filles, Claire Tabouillot et Barbe Henri, alors âgées de 19 ans, qui sont condamnées à 20 ans de réclusion et six heures d'exposition infâmante sur l'échafaud.


Antoine Quentin Fouquier-Tinville

Le 26 avril 1794, les condamnés vêtus de la robe blanche montent ensemble dans la charrette, sont conduits à l'échafaud, et sont exécutés. Le lendemain, Claire Tabouillot et Barbe Henri sont menées à l'échafaud pour l'exposition. Mais la foule, émue, commence à grogner contre le sort réservé aux jeunes filles ; même les bourreaux sont en larmes ! Le murmure devenant inquiétant, Fouquier-Tinville doit abréger le supplice des jeunes filles.

Le sort sera d'une certaine façon juste, puisque Fouquier-Tinville sera guillotiné le 7 mai de l'année suivante (18 floréal an III), après la chute de Robespierre. Claire Tabouillot et Barbe Henri seront quant à elle libérées le 5 février 1795, après annulation du jugement. En 1818, cet épisode inspirera à Victor Hugo une ôde :

Les Vierges de Verdun

I

Pourquoi m'apportez-vous ma lyre,
Spectres légers ? – que voulez-vous ?
Fantastiques beautés, ce lugubre sourire
M'annonce-t-il votre courroux ?
Sur vos écharpes éclatantes
Pourquoi flotte à longs plis ce crêpe menaçant ?
Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes,
Et ces roses, teintes de sang ?

Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes...
Ah ! que me montrez-vous ?... quels sont ces trois tombeaux ?
Quel est ce char affreux, surchargé de victimes ?
Quels sont ces meurtriers, couverts d'impurs lambeaux ?
J'entends des chants de mort, j'entends des cris de fête.
Cachez-moi le char qui s'arrête !...
Un fer lentement tombe à mes regards troublés ; –
J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai, parlez,
Qu'il ait rejailli sur ma tête ?

Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?
Ce sang... je n'en suis point coupable !
Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable :
Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas encor.
Qu'exigez-vous de moi ? J'ai pleuré vos misères ;
Dois-je donc expier les crimes de mes pères ?
Pourquoi troublez-vous mon repos ?
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre frémissante ?
Demandez-vous des chants à ma voix innocente,
Et des remords à vos bourreaux ?

II

Sous des murs entourés de cohortes sanglantes,
Siège le sombre tribunal.
L'accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes
S'agitent d'un rire infernal.
C'est Tinville : on le voit, au nom de la patrie,
Convier aux forfaits cette horde flétrie
D'assassins, juges à leur tour ;
Le besoin du sang le tourmente ;
Et sa voix homicide à la hache fumante
Désigne les têtes du jour.

Il parle : ses licteurs vers l'enceinte fatale
Traînent les malheureux que sa fureur signale ;
Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas ;
Et trois vierges, de grâce et de pudeur parées,
De leurs compagnes entourées,
Paraissent parmi les soldats.
Le peuple, qui se tait, frémit de son silence ;
Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,
Et repose sur l'innocence
Ses regards las du crime et troublés par ses pleurs.

Eh quoi ! quand ces beautés, lâchement accusées,
Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers,
Ces murs n'ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées,
Rendu les monstres aux enfers !
Que faisaient nos guerriers ?... Leur vaillance trompée
Prêtait au vil couteau le secours de l'épée ;
Ils sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats.
Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire,
Voyait Moreau monter au char de la victoire.
Et son père au char du trépas !

Quand nos chefs, entourés des armes étrangères,
Couvrant nos cyprès de lauriers,
Vers Paris lentement reportaient leurs bannières,
Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers.
Verdun, premier rempart de la France opprimée,
D'un roi libérateur crut saluer l'armée.
En vain tonnaient d'horribles lois ;
Verdun se revêtit de sa robe de fête,
Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête
Au monarque vengeur des rois.

Alors, vierges, vos mains (ce fut là votre crime !)
Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.
Ah ! pareilles à la victime,
La hache à vos regards se cachait sous des fleurs.
Ce n'est pas tout ; hélas ! sans chercher la vengeance,
Quand nos bannis, bravant la mort et l'indigence,
Combattaient nos tyrans encor mal affermis,
Vos nobles cœurs ont plaint de si nobles misères ;
Votre or a secouru ceux qui furent nos frères
Et n'étaient pas nos ennemis.

Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur belle âme,
Sera donc l'arrêt de leur mort !
Mais non, l'accusateur, que leur aspect enflamme,
Tressaille d'un honteux transport.
Il veut, vierges, au prix d'un affreux sacrifice,
En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ;
Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus.
Du mépris qui le couvre acceptez le partage,
Souillez-vous d'un forfait, l'infâme aréopage
Vous absoudra de vos vertus.

Répondez-moi, vierges timides ;
Qui, d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux ?
Dites, qui fit rouler dans vos regards humides
Les pleurs généreux du courroux ?
Je le vois à votre courage :
Quand l'oppresseur qui vous outrage
N'eût pas offert la honte en offrant son bienfait,
Coupables de pitié pour des français fidèles,
Vous n'auriez pas voulu, devant des lois cruelles,
Nier un si noble forfait !

C'en est donc fait ; déjà sous la lugubre enceinte
A retenti l'arrêt dicté par la fureur.
Dans un muet murmure, étouffé par la crainte,
Le peuple, qui l'écoute, exhale son horreur.
Regagnez des cachots les sinistres demeures,
O vierges ! encor quelques heures...
Ah ! priez sans effroi, votre âme est sans remord.
Coupez ces longues chevelures,
Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures,
Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort !

Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête ;
Les anges vous rendront ces symboles touchants ;
Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête
Que les vierges du ciel rediront dans leurs chants.
Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d'innocence,
Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d'avance ;
Cazotte ; Elisabeth, si malheureuse en vain ;
Et Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudaines
Le sang glacé des morts circulant dans ses veines ;
Martyres, dont l'encens plaît au Martyr divin !

III

Ici, devant mes yeux erraient des lueurs sombres
Des visions troublaient mes sens épouvantés ;
Les spectres sur mon front balançaient dans les ombres
De longs linceuls ensanglantés.
Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres,
M'apparurent dans les ténèbres ;
Tout rentra dans la nuit des siècles révolus ;
Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ;
Je me retrouvai seul, et je pleurais encor
Quand ma lyre ne chantait plus !


_________________________________
1. Un peu plus de détails sur le billet suivant : Louis XVII, roi deux fois mort

2. Ce dernier se fit sauter la cervelle, ou fut assassiné, si l'on en croit d'autres sources.

3. Il fut notamment l'accusateur public lors du procès de Marie-Antoinette.

4. Plus exactement, d'avoir « conspiré contre le peuple français, en entretenant des intelligences et correspondances avec les ennemis de la France, tendant à favoriser leur entrée dans la forteresse de Verdun aux troupes prussiennes ».

finipe, 23h20 :: :: :: [5 réflexions sagaces]

:: COMMENTAIRES

 Viou , le 17/01/2008 à 09h40

Quel en£%*§ ce Fouquier-Tinville !

 draleuq , le 17/01/2008 à 09h49

Bien fait pour leurs gueules. A mort les collabos ;)

Non mais...

 louisemiches , le 17/01/2008 à 10h08

Hum... Je voudrais pas faire ma parano-féministe, mais cet épisode paraît suspect...
N'auraient-ils pas envoyé leurs femmes par "trouille", tout simplement, plutôt que pour les "amadouer" ?...

 finipe , le 17/01/2008 à 13h28

> Viou : ouais, c'était d'autant plus une ordure que lors de son procès, sa ligne de défense était en gros « Je n'étais qu'un exécutant, je ne faisais qu'obéir aux ordres ». Comme quoi, il n'est pas tout neuf cet argument...

> Louismiches : c'est ce que je me disais au début, et en fait, il semblerait bien que ce soit une idée originale de la baronne de la Lance et des femmes nobles de la ville, qui n'étaient pas fâchées de se débarrasser des excités révolutionnaires. Ils pensaient que la monarchie allait être rétablie et, de fait, il y avait de nombreuses troupes royalistes qui étaient alliées à l'armée prussienne, pour mettre la République au placard. Notons d'ailleurs qu'il y avait autant d'hommes que de femmes parmi les exécutés.

 draleuq , le 18/07/2010 à 15h14

Bon, je ne mets pas les "Vierges de Verdun" dans ma saga sur la Terreur vue par le bourreau Sanson [http] vu que mon ami le Lion leur a déjà dédié ce billet, mais je ne peux m'empêcher d'y ajouter quelques anecdotes en provenance du journal du bourreau :

"Pendant la route, les deux soeurs Henry et les Vatrin, toutes quatre habillées en blanc et placées sur le devant de la première charrette, ont chanté des cantiques.
Notre monde ne goûtait que très médiocrement le spectacle ; les harpies criaient bien, car plus les condamnées sont belles, plus elles s'acharnent contre elles ; mais les hommes ne paraissaient point être de leur avis, et leurs faces de potence restèrent soucieuses.
En pareil cas, [...] mon scélérat de saltimbanque fait ses plus belles singeries pour égayer la marche mortuaire.
Il n'a pas eu grand succès dans la foule aujourd'hui ; en revanche, une des Vatrin, celle que l'on appelait Hélène, riait à chacun de ses tours d'équilibre, elle poussait sa soeur Henriette et elle lui disait : Mais regarde donc, soeur, comme il est drôle !
Je crois que si ses mains eussent été libres, elle eût applaudi le baladin."

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