Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

On a souvent besoin d'un plus petit que soi
Et ta soeur ?
En vérité je vous le dis, l'ignorance embrasse inévitablement le règne animal. C'est ainsi que l'amitié se distingue en courant vers l'au-delà de l'existence
Phosocle ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

24 Mai 2010 ::

« Les malfaisants - 3ème partie »

:: Baratin

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte trois :
1. Les malfaisants - 1ère partie
2. Les malfaisants - 2ème partie
3. Les malfaisants - 3ème partie


Eruption

Tout cela finissait vraiment, à la longue, par me refiler des boutons. Et c’est exactement ce qui se passa : vers la fin de l’année scolaire, j’attrapai un impétigo. C’est une sympathique maladie qui vous donne des éruptions cutanées sur tout le corps, se transformant en mignonnes petites croûtes jaunes extrêmement contagieuses, d’où éviction scolaire d’une semaine. Une semaine ! Une semaine sans voir sa gueule de morue ! Rien que pour ça, j’aurais bien rempilé sur une rougeole, une varicelle, une scarlatine, un zona et une grippe !

Sur les croûtes sus décrites, il fallait appliquer un produit pour les faire sécher. Or, à cette époque, ils n’avaient pas encore le souci de l’esthétique, et ils y allèrent donc à grands coups d’éosine. Lorsque je revins à l’école, je n’avais plus de boutons, mais j’avais encore la tronche badigeonnée de rouge. La vieille peau tenait sa vengeance, facile, gratuite, pour n’avoir pas pu me pourrir la vie pendant une semaine. Visiblement, je lui avais manqué :
- « Alors, il fait moins le malin maintenant, draleuq, avec sa bille de clown ! »

Sans parler de l’insondable bêtise d’une telle réflexion, elle était de toute façon complètement gratuite puisque je n’étais pas du tout, mais alors pas du tout du genre à faire le malin, surtout à cette époque. En tous cas, si jamais le cercle d’idiots qui dominait cette classe avait hésité à se moquer de moi parce que j’avais plein d’éosine sur la gueule (ce dont je doute), il n’y avait désormais plus aucune hésitation à avoir. Même la maîtresse le faisait, alors lâchons nous carrément !



Rencontre fortuite

Quelques années plus tard, j’étais devenu adolescent et je circulais librement, les mains dans les poches, dans une rue de la ville. Juste au moment où je passais devant une maison, la fenêtre du rez-de-chaussée s’ouvrit brutalement, et je me tournais donc machinalement dans cette direction. Je tombai nez à nez avec Madame Morue. A ce qu’on pouvait en juger, elle devait habiter là. Elle me reconnut tout comme je la reconnus, rien qu’à voir avec quel empressement elle attrapa ses volets et les ferma. Sans doute avait-elle conscience un minimum de l’ampleur de ses nuisances, et qu’à défaut d’en éprouver la moindre culpabilité, elle craignait peut-être de subir un jour des représailles.

Ce fut la dernière fois qu’elle me reconnut. Mais ce ne fut pas la dernière fois que nous nous vîmes.

La vengeance est un plat qui se mange salé

Le temps a passé. J’ai quitté la ville pour étudier, puis pour travailler. Et puis j’y suis revenu, vingt ans après.

En l’espace de quelques années, j’ai croisé, revu, ou entendu parler de plusieurs gars du cercle de crétins qui m’avaient persécuté et qui soufflaient « décapsuleur » quand ils passaient à côté de Solène, tout ça avec la complicité tacite de la Morue. L’un d’eux était mort dans un sombre règlement de comptes, un autre venait de se suicider, deux autres étaient des beaufs de la pire espèce, traînant une vie de misère sans même s’en rendre compte, entre un boulot de merde, une femme soumise et maquillée à la truelle et un gosse morveux aussi con que son père. A vrai dire, ils n’avaient pas vraiment changé.

Un jour, un petit homme se dirigea vers moi avec une feuille et un stylo, dans le hall de l’école. Je le reconnus aussitôt. Déjà à la base je suis physionomiste, mais lui je ne risquais pas de l’oublier ! C’était le fumier de la piscine.
- "Y’a eu un bon de fait pour les toilettes du bâtiment 13… C’est où ?"

Je le toisai de toute ma hauteur. Il était maintenant dégarni, avait le cheveux gras et pelliculeux, mais toujours aussi noir. Le contraste entre ses petites jambes fluettes et son torse d’athlète compressé s’était nettement aggravé avec la bedaine qui s’était rajoutée par-dessus. Il avait l’œil glauque et le visage boursouflé et couperosé de celui qui tire beaucoup trop sur la bibine. Même là, il avait encore son petit sourire vicelard en coin. Il ne le quitterait sûrement pas jusqu’à ce que sa cirrhose ne l’emporte en enfer.

Il avait donc fini par quitter la piscine. Peut-être n’arrivait-il plus à flotter. Ou peut-être avait-on fini, à la bonne heure, par porter plainte contre lui, ce qui avait entraîné son « reclassement » puisqu’il travaillait toujours pour la mairie. Agent de voirie à ce qu’on pouvait en conclure de sa question. Il est vrai que sa place était moins dans un bassin nautique que dans une fosse septique.
- "Alors, c’est où le bâtiment 13, siouplé ?"

Je lui fis un grand sourire comme je sais les faire, un de ces sourires qui veut dire « je t’emmerde », je tournai les talons pour m’en aller, et lui répondis :
- "Chais pas, j’travaille pas ici."

Quelques mois passèrent. C’était bientôt Noël, le hall était décoré d’un superbe sapin. A quelques pas de l’endroit où j’avais revu le fumier, Papa Noël me fit son plus beau cadeau de cette année-là. Je surveillais l’entrée des enfants, et une dame d’un certain âge, mais encore coquette, franchit le seuil de la porte, demanda quelque chose à un instituteur qui me montra du doigt. Je la suivais des yeux, et je ne les croyais pas (mes yeux). C’était Madame Morue en personne, vous l’avez déjà deviné. Je l’avais aussitôt reconnue bien sûr. Elle se dirigea promptement vers moi, je la scrutai, et je vis que cette fois, elle ne me reconnaissait pas.
- "Bonjour, vous êtes le directeur ?
- Certes.
- Je me présente, Madame Morue, je suis institutrice retraitée. Je suis bénévole pour le Secours Populaire, je viens pour savoir si vous pouvez nous aider à collecter des jouets usagés pour les enfants pauvres."

Je la toisai de toute ma hauteur. Elle n’avait pas bien changé. Toujours pomponnée, toujours la mise en plis impeccable, avec un peu plus de couleur sans doute. Toujours son air pincé. Juste un peu plus ridée. La méchanceté parfois ça conserve, faut croire.
- "Je suis désolé Madame. Je n’ai rien contre les enfants pauvres, bien au contraire. Mais que ce soit quelqu’un comme vous qui s’occupe de leur bien-être, je considère ça comme une obscénité. Dites au Secours Populaire d’envoyer quelqu’un d’autre, et de faire un peu plus attention à l’avenir à ceux qu’ils recrutent comme bénévoles. Au revoir."

Complètement décontenancée, elle quitta l’école pour ne plus jamais y revenir.
Elle a fini par savoir qui j’étais. Une dame qui travaillait dans l’école la connaissait pour faire partie comme elle des bénévoles des Œuvres Laïques de la ville (eux aussi, ils devraient faire attention à ceux qu’ils recrutent) A la réunion suivante, la Morue lui a donc demandé qui était ce psychopathe de dirlo qui l’avait tancée vertement. Alors Marguerite lui expliqua. La Morue lui répondit simplement :
- "Ah oui, ça, j’étais dure, c’est vrai !"


Ah oui, ça, elle était salée la Morue !


Remerciements

Je vous remercie. Toi, fumier de vicelard nautique. Mais surtout toi, la Morue. Vous avez certainement largement contribué à me faire choisir un métier dans lequel je m’éclate. Et plus encore contribué à l’idée que je me fais de la manière de laquelle on doit faire – et ne pas faire – ce métier. Merci à vous de m’avoir enseigné, à défaut d’autre chose, l’exemple à ne pas suivre.

Encore aujourd’hui, lorsque les gamins sont chiants (car oui, ça leur arrive, c’est ainsi, ça fait partie d’eux et ça ne changera jamais… Mais les adultes n’ont rien à leur envier), encore aujourd’hui donc, lorsque les gamins sont agaçants et que je sens monter en moi une pointe d’exaspération, si jamais un geste d’humeur ou un mot blessant me vient à l’esprit, je pense à vous, je souffle un grand coup, et je me contiens.

Encore aujourd’hui, si un stagiaire débarque dans ma classe et que je me rends compte qu’il n’a aucune spontanéité dans le contact avec les enfants, qu’il s’énerve à moitié au premier truc qui va de travers, qu’il ne supporte pas le moindre bruit de fond et qu’il est un peu psychorigide, je pense à vous qui auriez dû faire autre chose, et je lui dis : « si tu veux un bon conseil, laisse tomber, ce taf n’est pas pour toi. »

Merci donc une dernière fois, et Adieu ! Mon fiel à votre encontre s’est libéré et je vous pardonne tout dans un dernier réflexe judéo-chrétien.



Je dédie cette mini saga à Solène. Puisse-t-elle avoir trouvé un petit peu de bonheur pour éclairer son existence.


copyrat draleuq 2007

draleuq, 09h37 :: :: :: [5 déclarations infondées]

:: COMMENTAIRES

 winy, le 24/05/2010 à 11h19

J'aime à penser que le temps fait bien les choses. Que les karmas s'équilibrent.
Lorsque je me suis inscrite sur Facebook, j'ai fouillé et ai vu certaines choses qui m'ont fait bien plaisir (Ouh c'est moche ^^)

Bises à Solène.

 hier, le 28/05/2010 à 18h16

au final, tu as bien digéré la morue ^^

 draleuq , le 31/05/2010 à 14h24

winy > Oui, je vois à peu près de quoi tu veux parler :)

hier > J'avoue ne pas cracher, de temps à autre, sur quelques accras pas trop trop pimentées, de préférence avec un ti'punch. Comme je le disais, j'ai tout pardonné.

 Brath-z , le 01/02/2011 à 11h33

Au fond, ça a été ta Folcoche à toi, quoi. Quelque part, c'est formateur de subir ce genre de repoussoir.

 draleuq , le 30/09/2012 à 03h19

30/09/2012 : Solène m'a joint sur Facebook. Elle est mariée, elle a un enfant, et elle va bien... Je suis sacré putainement heureux.

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