Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Comme disait Joffre, je les grignote !
Dans tes
rêves
Tant bien que mal, l'Homme dévore irrémédiablement le règne animal. Par là même, la perfidie s'amenuise, se précipitant vers l'au-delà du post-modernisme
Confunius ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

15 Octobre 2011 ::

« Putain de draps »

:: Baratin

Clac clac pschhhhhhh

Je me radinais donc ce matin là, déjà à la bourre.
On me fit présent d'un superbe pantalon trop petit et blanc comme neige et d'une blouse que je devais plus tard porter exactement 7 secondes et 36 centièmes en raison de la chaleur infernale qui nous faisait sortir la vapeur par tous les orifices naturels. Bref, la chef de service m'accueillait à bras ouverts et me roulait presque une paloche.
Et des jours durant, je me rompis le dos dans l'exercice rébarbatif de mettre des draps et des alèzes dans la machine qui a la réputation d'être la plus chiante (et c'est pas peu dire !) de la blanchisserie.

Nom officiel : sécheuse n°1.
Nom de code : la calendre (les habitués lui ont donné ce nom car elle leur cassait les couilles. Où est le rapport ? Mais nulle part, voyons !)
Modus operandi :
Et un, j'accroche le coin dans la pince (clac).
Et deux, j'accroche l'autre coin dans l'autre pince (clac).
Et trois, j'appuie sur le bouton d'engagement (pschhhhhhhhh). Pourquoi "pschhhhhh" me direz-vous ? Parce qu'il engage une tringle à vapeur hydraulique. Eh oui, ça ne rigole pas.
Et cela en moyenne 1500 fois par jour. Le panard. De temps à autre (parfois très souvent), un grain de sel venait faire foirer toute cette mécanique parfaitement huilée : une pince, par un miracle mécanique, lâchait en cours de route, et alors il fallait immédiatement appuyer sur "retour" pour éjecter le drap en perdition qui aurait risqué de se coincer et de se faire déchiqueter dans les engrenages de la brosse. Cette opération, c'était le fin du fin, parce que c'était un évènement qui changeait de la routine (clac, clac, pschhh), sommes nous peu de chose.
J'irai jusqu'à dire que c'était un exercice hautement intellectuel car tout en prenant le prochain drap, il fallait avoir un oeil sur celui qui venait de partir pour bombarder cette infâme guenille sur le sol stérile, pour lui sauver la vie, en cas de catastrophe aérienne : ce détail, qui nécessitait la plus grande attention, m'a notamment permis de nombreuses fois de ne pas m'endormir, ce qui constitue un atout qui est loin d'être négligeable.


Une brève recherche m'a permis de trouver que cette machine s'appelle vraiment une "calandre" (avec un a, donc) ou une "calandreuse", l'autre nom de la sécheuse-repasseuse. Fascinant, non ?

La faune locale

J'ai observé bien des fois, de mes yeux de psychologue en herbe, les visages des titulaires qui en disaient long. Derrière ces visages mutiques, blasés par toutes ces années passées à la calendre, je détectais pourtant dans leur regard, bien loin après les signes éthyliques et tabagiques, une lueur géniale qui confirmait mon impression d'emblée en ce qui concernait leur QI. Ces gars-là ont raté leur vocation : ils auraient tous du être ingénieurs ! Et le pire, c'est qu'ils voulaient tous cacher leur génie par modestie à l'aide de puérilités et d'imbécillités indignes de leur rang intellectuel, mais moi, futur psychologue, je n'étais pas dupe.
L'un répétait à longueur de temps qu'il allait le dire à la chef si on continuait à l'embêter et me disait, chaque fois qu'il me surprenait à vider ma vessie dans l'urinoir : "fais gaffe de pas la perdre".
L'autre, un petit aux dents sales, aux pantalons trop courts et aux cheveux longs, me faisait refaire toutes mes piles d'alèzes en braillant que c'était du travail d'arabe.
Un troisième me répétait en moyenne 343,5 fois "Salut mon p'tit" par jour. Ce qui frise le grotesque, quand on fait 1 m70 et qu'on parle à un grand ! De plus, à chaque vanne envoyée, il me conseillait de me méfier si je ne voulais pas faire l'avion. Et de répéter à chaque fois qu'il partait au milieu d'une conversation : "arrête donc de dire !" Mais on ne roule pas ainsi le reporter draleuq (c'est moi). Leur trop grande envie de se faire prendre pour à peine des titulaires d'un CAP de bons à rien les trahissait à merveille : cette fausse modestie cachait une dizaine de génies à l'état pur qui auraient mérité les plus hauts postes de l'intelligence service : QUE DE GACHIS !

Avec force de rengaine, l'hosto a fait de ses blanchisseurs des malades (c'est contagieux...) Tous ces pauvres bougres qui à longueur de journée écument la calendre ont attrapé une fâcheuse maladie : un strabisme convergent vers leur montre. En termes professionnels, cette maladie s'appelle "l'amour du travail". Leur devise varie et me rappelle étrangement la mienne à l'école : le lundi matin, c'est "vivement ce week-end !". Au retour des vacances, c'est : "vivement l'année prochaine qu'on soit en vacances !"

Pause méridienne

Tous les midis, à vos marques, prêt, partez ! Vous avez trente minutes pour enlever votre pantalon blanc, mettre votre jean's, sauter par la fenêtre du vestiaire en évitant de se défoncer la tête sur le monte-charge du camion de la manutention, courir vers la cafétéria sans vous prendre les pieds dans les rayons des chaises roulantes d'armées de vieillards en attente d'une greffe improbable de 25 milliards de neurones en moyenne (jusqu'à 76 milliards pour les cas les plus désespérés) et en n'oubliant surtout pas de renvoyer son coucou (sans le déplumer) à la vieille croulante qui vous fait coucou du 4ème étage du bâtiment psychiatrique parce qu'elle vous prend pour son fils. Et après ça, arrivé au self (et si vous avez encore faim), vous pouvez déguster une exquise tranche de gigot d'agneau (et si vous ne vous sentez pas d'attaque, sa consistance remplacera avantageusement celle des semelles usées de vos baskets).
En revenant, si vous n'avez pas encore gerbé, la promenade du bloc des amputés vous aidera à soulager votre estomac, puis vous repasserez la fenêtre à toute vitesse pour vous débarrasser en hâte de votre jean's et remettre votre pantalon blanc qui pue la lessive.

Bon pour la digestion

Il y a eu aussi quelques périodes difficiles pour mes naseaux : transporter la poubelle qui semblait contenir le conglomérat des relents de tous les excréments du monde, et qui contenait en fait le filtrat de tout le linge merdeux de tous les hôpitaux de la région, ce qui n'est pas si mal tout compte fait.

Un matin, je nourrissais sans nerfs la calendre, prenant machinalement les draps dans le chariot de fer... Un moment, mes mains ne tâtèrent plus que de l'air chaud : le con d'en face était parti avec le chariot... Il y avait de quoi s'écrier l'expression classique de Simone à Marcel vers 3 heures du matin : "Eh ! Tu prends tous les draps !" Mais je me tus, et il revint d'ailleurs très vite pour me dire : "Allez, va tirer un coup !"... Cette fois, c'en était trop...
- Soyez poli, monsieur !... M'écriais-je outré, moi qui avais lu avec beaucoup d'assiduité le "Manuel de Savoir vivre à l'usage des rustres et des malpolis".
Je comprenais bien plus tard que "tirer" était un mot de l'argot de blanchisseur hospitalier qui signifiait littéralement : "trier à l'arrivée du tunnel".
Le tunnel (il y en avait deux mais pour des raisons de simplification, je préfère tout mettre au singulier) était un organe mécanique très performant avec un tapis roulant. Son débit lingesque était proche de celui de Fréjus en automobiles au coeur de la migration des blaireaux estivants, mais honnêtement, je préfère le tunnel de Fréjus, dont l'odeur de monoxyde de carbone (qui pue quand même, en dépit de son aspect inodore) n'est rien comparée à la pestilence d'ammoniaque, de javel et d'oeufs pourris qui se vaporisait dans l'atmosphère lorsque venait le tour de la désinfection, nom pompeux du linge des atteints du Syndrome Intellectuel de Déficience Articulaire ou d'hépatite B. Le parfum floral (un peu fané quand même) qui se répandait alors dans la salle si vite nous faisait prédire l'arrivée des draps contagieux.
Même traitement pour les chants, enfin les champs, enfin j'sais pas comment ça s'écrit : c'est carré, c'est vert, y'a pas de clôtures ni de vaches, sinon sans controverse ce seraient des champs, c'est du tissu, c'est pour éponger l'hémoglobine de ceux qui passent sur le billard. Bon, eh bien puisque c'est ça, ce sera des schans, na ! Ces schans, donc, disais-je, subissaient la même stérilisation chimique, et l'odeur, à l'heure du tri, me faisait penser que le métier de chirurgien n'était en fait pas si dur : déposez un chiffon dégageant une telle odeur sur un bout de barbaque récalcitrant, vous pouvez être sûr qu'il sera aussitôt dissous. La corvée du tri des schans en était une belle, de corvée. Une corvée éprouvante, surtout pour les narines. Aussi, rare était le trieur qui, voulant tout garder pour lui, s'écriait : "touche pas mes schans !"


Voilà à peu près à quoi ressemblait le fameux "tunnel"

Bienheureuses pauses de chômage technique

Nous avions quand même quelques pauses : en moyenne 5 mn par heure, quand les machines cassaient et tombaient en panne. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouvais cela très drôle. Les machines, c'est comme les Jeux d'Intervilles, c'est marrant quand ça casse. Moi, je supportais la tronche à Guy Lux pour voir les jeux casser et entendre les contestations, mais maintenant ce n'est plus marrant, ça ne casse plus et les équipes deviennent presque fair-play.
Mais pour en revenir à nos moutons, les périodes de panne étaient de courtes, mais agréables vacances. D'ailleurs, j'ai tout essayé pour casser la calendre tout en tentant de conjurer mon ennui : je frappais le bouton d'engagement de la tête, du poing, du pied, du coude... Mais rien à faire, la plaque de plexiglass tenait bon sous mes coups de boutoir répétés.

Variantes enthousiasmantes

La dernière semaine, j'ai testé la "sécheuse n°2", alias "sécheuse n°2", plus connue sous le nom de "la 2" qui sèche plutôt le petit linge : couches, mouchoirs, taies d'oreillers, torchons, serviettes. Il y a 4 postes pour passer dans cette machine : 2 pour les torchons, 2 pour les serviettes car il ne faut pas confondre les torchons et les serviettes. Fidèle à mon rang, je prenais toujours les serviettes. La raison réelle en était que quelque chose me chiffonnait quelque peu en ce qui concerne les torchons... Ils gardaient de côté tous les torchons piqués, pourris, moisis à en devenir noirs, pour les passer en dernier car la cuisine s'en servait, sous prétexte d'essuyer les grosses gamelles. Ce mystère me remplissait d'appréhension : la peur de trouver un jour au menu du self une soupe de champignons, ou du jambon en torchon.

Il y avait enfin la machine qu'ils appelaient le "pliage auto", et dont je ne me suis jamais servi. Dommage, j'aurais bien voulu y passer celle de mon père qui prend tout de même pas mal de place dans le garage.

Des vertus d'un boulot de merde

Arrivé à la quille, je contemplais les blanchisseurs à vie avec une dernière compassion pour leurs uniformes bleus qui pourraient aussi être ceux des bagnards de Cayenne.
Cette expérience est conseillée à tous ceux qui ne verraient pas l'utilité de faire de longues études.
Quant à moi, j'ai du aller consulter un psychologue qui m'a déclaré atteint d'un "blocage neurologique sur le linge propre". C'est-à-dire que je ne supporte plus sur moi que le linge visiblement sale. Le seul avantage est que j'ai pu enlever ce porte manteaux qui m'emmerdait depuis si longtemps : plus besoin de ça, maintenant mes fringues tiennent debout toutes seules !

Copyrat draleuq 1990

draleuq, 12h33 :: :: :: [4 divagations]

:: COMMENTAIRES

 Brath-z , le 16/10/2011 à 02h27

Et bien, un bien beau récit... qui date pas mal à ce que je vois !

Dis-toi que mon honorable grand-mère a fait ça toute sa vie. 41 ans et 6 mois passés à la blanchisserie d'un même hôpital. Un sacré turbin...
Quand elle est finalement partie à la retraite, tout le monde à l'hôpital était entré plus de vingt ans après elle. Et dans la blanchisserie, elle était la seule à avoir plus de cinq ans d'ancienneté. Du coup, elle a eu droit à un superbe gueuleton de départ, avec le directeur de l'hôpital qui est venu faire un discours, et même en présence d'un administrateur de l'APHP (oui, c'était sur Paris). Pas tous les jours qu'un monument vivant s'en va.

 draleuq , le 16/10/2011 à 13h26

Eh ben...
Mes vénérables et sincères respects pour ton aïeule, mon gars...

Pour ce qui est de ce texte, c'est effectivement le plus ancien que j'ai publié, et probablement le plus ancien que je publierai jamais. Non que je n'écrivais rien d'autre, mais le reste a souvent (un peu comme les films ou la musique) très mal vieilli. D'ailleurs le style de celui-ci pue un peu la jeunesse, tout feut tout flamme qu'il est, et un peu fouillis sur les bords.
Pour autant, cela reste un fait marquant dans ma vie, puisque je rentrais à l'université juste après et que ça m'a galvanisé, ce qui n'était pas gagné d'avance, tant il est vrai que le lycée m'a paru interminable...ment chiant.

 johnny cleg, le 20/10/2011 à 16h00

Mon arrière grand-mère, à moi, travaillait aux cuisines de l'hôpital. Dommage qu'elle soit morte depuis longtemps ... Je lui aurais bien demandé s'il y avait souvent des champignons noirs ou du jambon au torchon !

Draleuq, il va ENCORE falloir que je te donne une leçon d'orthographe. Remarque, deux fois la même (petite) erreur dans un si long texte, ce n'est quand même pas si mal. :)

 draleuq , le 20/10/2011 à 18h59

Bah ouais, c'est qu'il manque un accent circonflexe sur le u de dû... Une faute que je ne ferais plus aujourd'hui. Allez je la laisse, pour conserver à ce texte son côté "vintage".
A la relecture, j'ai d'ailleurs constaté qu'un passage pouvait prêter à confusion :
"Leur devise varie et me rappelle étrangement la mienne à l'école : le lundi matin, c'est "vivement ce week-end !". Au retour des vacances, c'est : "vivement l'année prochaine qu'on soit en vacances !"
Je précise qu'il s'agit bien là du discours d'un bachelier fraîchement émoulu qui vient de s'emmerder à mourir au lycée... Je n'avais pas conscience que je serais un jour directeur d'école ;-)

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