Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

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Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

19 Décembre 2008 ::

« Edmund Campion, Jésuite exécuté à Tyburn »

:: Histoire moderne, 1581

Les Jésuites en Angleterre, à la charnière du XVIIème siècle

En 1580, la Compagnie de Jésus envoie deux Pères pour tenter d'essaimer les dogmes de la Compagnie : il s'agit de Robert Persons et Edmund Campion. En effet, depuis qu'Henri VIII a rompu avec Rome, et après quelques décennies d'incertitude, le protestantisme est religion d'Etat en Angleterre. Mais les autorités anglaises sont suspicieuses envers les Jésuites : leurs petits complots et les quelques complaisances dont ils peuvent bénéficier au sein du pouvoir sont loin de passer inaperçus aux yeux de la police. Bientôt, on traque les Jésuites comme des gens suspects, et, un an après son arrivée, le Père Campion est arrêté, torturé et exécuté à Tyburn, le terrible lieu des suppliciés de Londres. Le Père Persons parvient à s'enfuir et organise depuis le continent une mission Jésuite.


A gauche, Edmund Campion, et à droite, une gravure représentant les dernières paroles d'un condamné

Commence alors pour les Jésuites d'Angleterre une existence des plus incertaines : ils débarquent en secret sur la côte, sont hébergés par des catholiques dévoués qui risquent leur vie à chaque instant, doivent se déguiser en gentilshommes. Pour échapper à leurs poursuivants, les compagnons de Jésus sont obligés de changer d'identité, de ne jamais passer la nuit deux fois de suite au même endroit, de se réfugier dans des cachettes tenant plus du trou obscur ménagé entre deux murs que de la chambrette vivable. Ils sont ravitaillés en secret, restent parfois des jours, voire des semaines entières sans bouger, en écoutant à travers les cloisons les pas des gens de police qui les recherchent.

En 1605, la situation ne fait que s'aggraver suite à la « Conspiration des Poudres » : un groupe de catholiques exaltés conduits par un certain Guy Fawkes conçoivent le projet de faire sauter la Chambre des Lords un jour où Jacques Ier Stuart viendrait assister à une séance. Le complot vient aux oreilles des Jésuites par plusieurs voies : ainsi, les Pères Garnet, Greenway et Oldcorne apprennent que la violence va être utilisée contre le roi anglais, mais le complot est éventé avant que les Jésuites aient le temps de décider de ce qu'il convient de faire. Lors de son procès, le Père Garnet affirme qu'il était lié par le secret de la confession et ne pouvait prévenir les autorités. Il est à son tour torturé, puis pendu, suivant de près le sort qui avait déjà été réservé au Père Oldcorne.

Puis, bon gré mal gré, les années qui suivent sont un peu plus sereines : les persécutions s'atténuent, et la Compagnie de Jésus peut s'infiltrer toujours un peu plus sur le territoire anglais, pour atteindre le nombre de 150 Compagnons en 1626, et former une Province[1]. Le clergé catholique romain paraît assez nombreux et implanté pour qu'on se pose la question d'y envoyer un évêque, et le Saint-Siège à Rome désigne un certain Richard Smith à ce rôle. Mais revenons quelques années avant à l'exécution d'Edmund Campion, ou encore des pères Garnet et Oldcorne, et en particulier au rituel de l'exécution des condamnés à Tyburn.

The Tyburn Tree

Les pendaisons à Tyburn suivent un rituel. Tout d'abord, les condamnés sont enfermés à la prison de Newgate, située juste à l'extérieur des remparts, non loin de la cathédrale Saint-Paul. Puis, le jour de l'exécution, on leur lie les mains devant eux, de sorte qu'ils puissent prier, et on leur passe autour du cou la corde qui servira à les pendre. Vers 7 heures du matin, on les place par groupes de 7 ou 8, assis dans des charrettes ouvertes, et le cortège se met en route pour parcourir la lieue qui sépare Newgate de Tyburn. Avec le cortège funèbre se trouvent le chapelain de Newgate, un shérif, le bourreau et ses assistants, et une troupe d'une dizaine de lanciers.

Tout au long du trajet, des hommes sont engagés pour contenir la foule qui s'amasse pour insulter et cracher sur les condamnés, en particulier si ceux-ci sont connus. On s'arrête tout d'abord à l'Eglise du Saint-Sépulcre, juste à côté de la prison, où l'on donne à boire aux condamnés. Parfois, les condamnés bénéficient d'un traitement de faveur, et on leur épargne le trajet humiliant pour les mener directement à Tyburn.


Chemin vers Tyburn (carte de Londres de 1688)

Ce voyage peut durer parfois jusqu'à trois heures ! Lorsque le cortège arrive à Tyburn, il est accueilli par une très nombreuse foule, souvent très indisciplinée : une journée de pendaison est un spectacle qu'on apprécie ! On mène la charrette sous l'un des trois montants du portique triangulaire qui fait office d'échafaud, on y attache les cordes des condamnés, puis le chapelain prie avec eux quelques instants. Enfin, le bourreau recouvre les visages des condamnés avec une cagoule blanche, on fouette les chevaux, la charrette repart, et les condamnés se trouvent pendus. La corde est courte, et l'agonie est souvent longue, car le cou n'est pas brisé. Si le condamné met trop de temps à mourir, les assistants du bourreau peuvent à l'occasion tirer sur les pieds du pendu récalcitrant... C'est parfois jusqu'à 24 condamnés à la fois qui sont ainsi accrochés comme des pantins !


Une des plus célèbres représentations d'une exécution à Tyburn, 11ème d'une série de 12 gravures satiriques, réalisées par William Hogarth en 1747 : « The Idle Prentice executed at Tyburn ». En sous titre, on peut lire quelques lignes extraites de l'Ancien Testament, les Livres poétiques, Proverbes, chapitre 1, versets 27 et 28 : « When fear cometh as desolation, and their destruction cometh as a Whirlwind : when distress cometh upon them. Then they shall call upon God, but he will not answer ». « Quand la terreur vous saisira comme une tempête, Et que le malheur vous enveloppera comme un tourbillon, Quand la détresse et l'angoisse fondront sur vous. Alors ils m'appelleront, et je ne répondrai pas ; Ils me chercheront, et ils ne me trouveront pas. »

C'est le 1er décembre 1581 que le père Edmund Campion est ainsi pendu, après avoir déclaré : « In condemning us, you condemn all your own ancestors, all our ancient bishops and kings, all that was once the glory of England » (En me condamnant, vous condamnez tous vos propres ancêtres, tous vos anciens prêtres et rois, tout ce qui fut la gloire de l'Angleterre). Ces paroles lui vaudront d'ailleurs la béatification en 1886, puis la canonisation en 1970.


Le site de Tyburn, de nos jours, dont il ne reste qu'une stèle pour mémoire


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1. Entité administrative pour les Jésuites, dirigée par un Provincial. Il y avait quatre Provinces en France.

finipe, 20h15 :: :: :: [3 déclarations d'amour]

:: COMMENTAIRES

 draleuq , le 21/12/2008 à 12h49

Très intéressant, mais si ma mémoire est bonne, Jacques Ier Stuart était un roi catholique, en concurrence avec Guillaume d'Orange, protestant (le premier se réfugia d'ailleurs en Irlande où il fut poursuivi par le second : bataille de la Boyne, siège de Londonderry)... En bref, je ne vois pas pourquoi des catholiques auraient ourdi un complot pour tuer un Roi catholique.

 finipe , le 21/12/2008 à 13h38

Non, Jacques Ier Stuart était bel et bien anglican, et farouche partisan de la monarchie absolue de droit divin : il a persécuté en masse les catholiques, mais a également fait beaucoup de misères aux puritains ou aux calvinistes. Son fils, Charles Ier (anglican aussi), a été décapité sur ordre de Cromwell (cf. "Vingt ans après" de Dumas).

Le Jacques dont tu parles est le petit-fils de Jacques Ier Stuart, Jacques II. Il était le fils de Charles Ier et d'Henriette de France (une fille d'Henri IV), et donc un cousin germain de Louis XIV. Je ne sais pas la raison exacte du fait qu'il ait été catholique, mais je suppose que c'est parce que sa mère l'était aussi et que son père avait été décapité par les puritains de Cromwell.

 draleuq , le 23/12/2008 à 01h43

Exact... Les événements dont je parle eurent lieu à la fin du XVIIème, et non à la fin du XVIème. Pourtant, je le savais !

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