Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

J'en ai
vraiment
rat le cul...
C'est ce qu'on dit
En vérité je vous le dis, l'Humanité escalade atrocement la démocratie. C'est pourquoi la perfidie s'enfuit, immobile depuis le secret du rationalisme
La Rochefaucud ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

7 Juillet 2010 ::

« Charles-Henri Sanson, la Terreur à travers les yeux du bourreau - 1 »

:: Histoire contemporaine, 1793

Ce billet fait partie d’un sujet qui en comporte neuf :
1ère partie – 2ème partie3ème partie4ème partie5ème partie
6ème partie7ème partie8ème partie9ème partie


Royaliste obligé de tuer son Roi, ayant exécuté dans sa jeunesse des gens pour blasphème, et devant maintenant exécuter des pleines charrettes de prêtres réfractaires qui n’avaient que le tort d’être prêtres, de nobles qui n’avaient que le tort d’être nobles, et de citoyens qui n’avaient que le tort de dire tout haut ce que beaucoup de monde – y compris lui - pensait tout bas, ayant accompli 2918 exécutions durant sa carrière, on comprend que Charles-Henri n’a pas eu la vie facile ! Mais, faisant fi de tous les paradoxes, il continua à faire sagement son « devoir », jusqu’à ce que trop de sang versé finisse par avoir raison de ses nerfs.





27/08/1792 : Mort accidentelle de Gabriel Sanson

C’est la neuvième exécution à Paris avec la guillotine, celle de trois faux-monnayeurs, Sauvade, Vimal et Guillot. Après la mise à mort, Gabriel, le deuxième fils de Charles-Henri, se tue en tombant de l’échafaud alors qu’il montrait les têtes au public.[1]

En 1789, l’état français est au bord de la banqueroute et a un furieux besoin d’argent sonnant et trébuchant. Le 2 novembre 1789, à l’initiative notamment de Talleyrand, l’assemblée nationale vote la confiscation des biens du clergé. Pour faire rentrer l’argent plus vite, on imagine ensuite le système des assignats : pour acheter des biens nationaux (parmi lesquels, bien entendu, beaucoup d’anciens biens du clergé), les particuliers doivent acheter des assignats auprès de l’état avec de l’argent, et c’est ensuite seulement qu’ils peuvent acheter les biens avec les assignats.

Mais cette opération tourne rapidement à la catastrophe, pour plusieurs raisons :
- Les assignats sont faciles à contrefaire. A l’étranger, souvent avec le soutien de l’Angleterre, éternelle ennemie de la France, et grâce au financement de royalistes émigrés, la production de faux-assignats devient presque industrielle, et on inonde le marché français de ces faux pour précipiter la crise économique.
- L’Etat a tendance à mettre en circulation beaucoup plus d’assignats qu’il n’a de biens à vendre. Il a aussi tendance à ne pas détruire les assignats qui lui reviennent, ce qui était la règle au départ, mais plutôt à les remettre en circulation.

Entre 1790 et 1793, les assignats perdent 60 % de leur valeur. Ils seront purement et simplement abandonnés en 1797.

Durant la période de la Terreur, la « justice » se montrera particulièrement impitoyable pour soutenir la politique des assignats. Ainsi, parmi les motifs les plus fréquents de peine de mort notés par le bourreau Charles-Henri Sanson dans son journal, on trouve "fabrication de faux-assignats", "mise en circulation de faux assignats" ou "distribution de faux assignats", mais aussi bientôt "refus d’être payé en assignats", ou encore "discours tendant à discréditer les assignats" !


Un assignat - Un faux assignat




21/01/1793 : Louis XVI

La veille de l’exécution, Sanson revient chez lui désespéré, ayant appris qu’il n’y aurait aucun sursis à l’exécution. L’y attendent de nombreuses lettres, la plupart anonymes, qui lui disent que les dispositions sont prises pour libérer le Roi sur le trajet entre le Temple et la Place de la Révolution et qui l’enjoignent de ne pas résister aux libérateurs, voire de leur prêter main forte, le menaçant de mort s’il ne s’exécute pas, c’est le cas de le dire.
Sanson ne dort pas cette nuit-là, pas plus que sa femme qui passe son temps à prier. Au matin, aidé de deux de ses frères, armés jusqu’aux dents comme lui, le bourreau a le plus grand mal à s’arracher aux pleurs de son épouse qui pressent le pire.

Son fils et futur successeur font partie des soldats de garde autour de l’échafaud, de même que des Marseillais qui ont braqué leurs canons sur le lieu du supplice.
Ils voient bientôt arriver la berline du Roi tirée par deux chevaux. Le monarque descend. La famille Sanson attend avec impatience les libérateurs annoncés, mais rien ne se passe. C’est la consternation.[2]

L’un des frères du bourreau s’avance, retire son chapeau et fait observer à Louis XVI qu’il faudrait qu’il retire son habit.
- C’est inutile, répond Capet, on peut en finir comme je suis.
Mais Martin Sanson insiste et ajoute même qu’il faut lui lier les mains.
- Eh quoi ! Vous oseriez poser la main sur moi ? Tenez, voici mon habit, mais ne me touchez pas !
L’autre frère Sanson, Charlemagne, vient en aide à Martin et ajoute :
- C’est absolument nécessaire. L’exécution est impossible sans cela.
C’est le bourreau Charles-Henri qui intercède enfin auprès de l’Abbé pour qu’il obtienne du Roi qu’il se laisse attacher les mains.
- Sire, dit l’Abbé, résignez-vous à ce dernier sacrifice par lequel vous ressemblerez davantage au Dieu qui va vous en récompenser.
Le Roi présente alors ses mains pendant que son confesseur lui fait embrasser une image du Christ. Aidé par le prêtre, il monte ensuite lentement les marches de l’échafaud, sous des roulements de tambours.
- Est-ce que les tambours ne vont pas cesser ? demande le Roi à l’un des aides, qui lui fait signe qu’il n’en sait rien. Arrivé sur la plateforme, le Roi s’avance vers le côté qui lui paraît le plus peuplé, et fait de la tête un signe aux tambours suffisamment convaincant pour qu’ils s’arrêtent un moment.
- Français, s’écrie-t-il, vous voyez votre roi prêt à mourir pour vous. Puisse mon sang cimenter votre bonheur ! Je meurs innocent de tout ce dont on m’accuse…
Il allait sans doute continuer, mais les tambours, sur l’ordre de l’état-major, recommencent leurs sinistres roulements et auraient couvert sa voix.
Son confesseur l’accompagne jusqu’au dernier instant, et après que le couperet soit tombé, il dit :
- Fils de Saint-Louis, montez au ciel !

Jusqu’au bout, Sanson le royaliste a espéré une intervention de la foule pour empêcher l’exécution, comme à Versailles cinq ans auparavant avec le parricide Jean-Louis Louschart, mais rien n’est venu.

S’il a accepté de tuer le Roi malgré ses convictions personnelles qui s’y opposaient, le bourreau refusera par contre de laisser salir la mémoire du souverain. Quand le Journal « Le Thermomètre du Jour » publiera quelques jours après un article calomnieux prétendant que Capet s’était notamment montré couard devant le supplice, Sanson demandera et obtiendra un droit de réponse dans le même journal, qui sera publié le 21 février suivant, relatant les événements comme décrits ci-dessus, et se terminant par :
«  Et pour rendre hommage à la vérité, il a soutenu tout cela avec un sang-froid et une fermeté qui nous a tous étonnés. Je reste très convaincu qu’il avait puisé cette fermeté dans les principes de la religion dont personne plus que lui ne paraissait pénétré, ni persuadé. »

Cette lettre a été adjugée 120 000 € dans une vente aux enchères à Londres en 2006.


Exécution de Louis XVI (d'après une gravure allemande de 1793)


_________________________________
1. Autre accident de travail : le 20/11/1829, en exécutant Pierre Joly à Chalon-sur-Saône, le bourreau Pierre Roch perdit trois doigts en essayant de maintenir le condamné dans la lunette. Anecdote montrant que décidément, les condamnés bourguignons n’étaient pas commodes : Claude Montcharmont, exécuté le 10/05/1851 à Chalon-sur-Saône également, pour l’assassinat d’un gendarme et d’un garde-champêtre : il se débattit tellement que l’exécution dut être reportée du matin à l’après-midi !

2. De fait, une tentative eut bien lieu pour faire évader le Roi, mais fut un fiasco. Elle se produisit rue de Cléry, à l’initiative du baron de Batz. Sur les 300 conjurés, beaucoup avaient été dénoncés et seuls quelques uns se présentèrent. Trois conjurés furent tués par la garde, mais le baron de Batz parvint à s’échapper. Le bourreau pas plus que le Roi n’eurent connaissance de cette tentative.

draleuq, 11h41 :: :: :: [4 réflexions sagaces]

:: COMMENTAIRES

 draleuq , le 07/07/2010 à 12h08

Et pour mieux encore resituer ces funestes évènements dans leur contexte, lire également les billets du Lion ici [http] et là [http]

 skogkatt, le 08/07/2010 à 21h55

Ca n'a pas grand chose à voir avec le sujet ce que je vais écrire, comme on est sur un site d'intellectuels, je me permet :)
Vous rendez-vous compte qu'il est assez difficile de savoir quelle taille faisait les rois de France ? Je veux dire, des journaux intimes, hebdomadaires, des mémoires nous sont parvenus où des thèmes, des activités sont notés tous les jours, du type le 24 je suis allé à la chasse et j'ai tué 4 lapins, le 25 diné chez le duc, le 27 ai encore tué 4 lapins etc... Mais On est encore à se demander combien mesurait précisement Louis XIV - certain disent 1hm53 d'autres 2m10, c'est quand même incroyable quand on sait qu'il ne pouvait même pas se débarasser des misères de Mère Nature sans se faire zieuter par 10 laquais. Bon, on a Louis XVI et ses 1m93 environ ou François 1er à 2m. Ca fait pas lourd sur la cinquantaine de rois de France. Quelque chose d'aussi basique...

 draleuq , le 09/07/2010 à 13h04

J'étais au courant pour les 2 m. de François 1er, mais je suis très étonné pour les 1 m 93 de Louis XVI, je ne le "voyais" pas aussi grand que ça.

T'as entendu ça, le Lion ? Un site d'intellectuels !... Nous allons pouvoir poitriner fièrement ! :)

 Brath-z , le 10/05/2011 à 01h42

A noter que les 21 et 22 janvier 1793 furent fêtés dans la plupart des grandes villes de France (Lyon, Marseille et Strasbourg, notamment). En fêtant la mort de "Louis le dernier", aussi surnommé "le boulanger" ou "le gros cochon", les révolutionnaires baladaient sur un âne une poupée de chiffon représentant grossièrement le roi déchu avant de l'enterrer, avec un tonneau en guise de cercueil. Ce spectacle qui préfigure les "mascarades antireligieuses" menées par certains représentants en mission (typiquement, Fouché ou Javogues) a été longtemps repris par l'imagerie tant monarchiste que républicaine, les premiers pour apitoyer les souverains européens sur le sort infâme fait à leur frère, les autres en signe de ralliement. On trouvait encore des représentations du fameux tonneau jusque dans les années 1840, au point que certaines traditions locales ont longtemps maintenu que Louis XVI avait effectivement été enterré dedans !

Cette imagerie irrespectueuse et jugée très violente à l'époque (la personne du roi était encore sacrée pour bien des Français, malgré sa déchéance et sa mort) contraste tout de même avec le respect immense avec lequel Louis XVI a été traité : jugé par la Convention elle-même (c'est-à-dire la plus haute juridiction du pays, émanant directement du peuple), avec possibilité de choisir ses avocats, revoyant sa famille une dernière fois avant d'être conduit à l'échafaud... en voiture personnelle qui plus est, et après avoir reçu les saints sacrements d'un prêtre réfractaire, conformément à ses vœux !
Et puis sa dépouille a été conservée et enterrée soigneusement. Les ennemis de Robespierre n'ont pas été si indulgents : son corps brulé à la chaux, ses restes ont été éparpillés dans différents ossuaires et catacombes, "pour éviter que les Français rendent un culte au tyran", et son masque mortuaire vendu à l'Angleterre (il doit encore s'y trouver).

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