Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Faut pas se
mettre la rate
au court-bouillon
Ça c'est
balot...
Aujourd'hui, l'envie dévore doucement le respect, de sorte que la perfidie s'amenuise en évitant l'extase de l'imagination
Lao Meuh ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

1er Mars 2008 ::

« Paul Thümmel, l'espion A54 - 1ère partie »

:: Histoire contemporaine, 1939

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Paul Thümmel, l'espion A54 - 1ère partie
2. Paul Thümmel, l'espion A54 - 2ème partie



Après Mata-Hari, Amy Elizabeth Thorpe et Alexandre de Marenches, je continue ma petite série sur les espions dans l'Histoire. Je fête au passage mon 100ème billet historique. Wouhou !



L'incroyable trahison

Paul Thümmel naît en 1902. En 1928, après avoir exercé la profession de boulanger pendant quelques années, il adhère au parti nazi, en pleine expansion : c'est un Alte Kämpfer, un « vieux combattant », de ceux pour lesquels Hitler aura toujours une prédilection. Il reçoit d'ailleurs l'insigne d'or du parti national socialiste, une distinction très prestigieuse, celle des vrais nazis, ceux de la première heure, les convaincus. En 1933, Thümmel rentre dans l'Abwehr, les services de renseignements allemands, et y gravit rapidement les échelons hiérarchiques ; dans les autres pays, les services de renseignements connaissent tous le nom et la personnalité de cet homme, on le désigne comme un fidèle, un nazi inflexible.

Et puis un matin, le 10 février 1936, une lettre bleue parvient au major Josef Bartik, le chef du 2ème bureau de contre-espionnage tchécoslovaque[1]. A l'intérieur, le courrier rédigé en allemand propose les services d'un inconnu : celui-ci offre ni plus ni moins que tous les secrets de l'Abwehr ! Les organisations des services de renseignements allemands en Allemagne, en Tchécoslovaquie, l'adresse de toutes les agences allemandes — Gestapo comprise —, les noms, adresses, pseudonymes, numéros de téléphone de tous les agents travaillant en tchécoslovaquie, les méthodes de transmission, les plans en cas de guerre... Les officiers tchécoslovaques n'en reviennent pas, ces renseignements n'ont pas de prix. Pourtant, l'inconnu réclame bien une somme concrète : 15000 marks, dont 4000 payables immédiatement à seule fin de régler une créance. Le major Bartik n'hésite pas un instant, il répond poste restante, comme convenu, et joint la somme demandée, au risque que l'inconnu soit un escroc.


Paul Thümmel et Josef Bartik

Dès lors, on baptise l'inconnu « A54 », et la communication entre lui et le 2ème bureau de contre-espionnage tchécoslovaque devient régulière. Plusieurs incidents sont évités grâce aux premiers renseignements fournis, puis une première rencontre a lieu, près de la frontière allemande, avec un luxe de précautions : la zone est peuplée par une immense majorité de pro-nazis. En allemand, Bartik interroge A54, qui semble calme, posé et sûr de lui : « Pourquoi n'offrez-vous pas votre collaboration aux services de renseignement français ? », et A54 répond « Les français sont étourdis de nature, ils prennent les choses à la légère. Il y a un trop grand danger à être démasqué ». Puis, A54 tend des documents à Bartik : une vraie mine d'or ! Des informations précieuses sur la Gestapo, l'organisation complète de l'Abwehr à Dresde, une liste des informateurs tchécoslovaques oeuvrant pour l'Allemagne. Ces collaborateurs sont d'ailleurs presque tous des germanophones membres du parti de Konrad Henlein, le parti allemand des Sudètes[2], pro-nazi. Hitler rêve de rattacher ces déracinés à la grande nation aryenne, et eux-mêmes appellent cela de tous leurs voeux.

La fin de la Tchécoslovaquie

Enfin, A54 révèle les détails des plans de conquête allemands : invasion et anéantissement de la Tchécoslovaquie, puis absorption de la Pologne, puis viendra le tour de la France, et enfin celui de l'Union Soviétique. Nous sommes le 6 avril 1936, et A54 révèle déjà l'histoire des cinq années à venir ! D'ailleurs, partout en Europe, le spectre de la guerre apparaît comme inéluctable : l'Italie de Mussolini vient d'envahir l'Ethiopie et est obligée de se rallier à Hitler, l'Espagne se noit dans le bain de sang de sa guerre civile, et les allemands en profitent pour y tester leurs armements[3].

A54 continue d'informer avec régularité et précision le bureau du major Bartik ; puis, une deuxième rencontre survient, le 12 mai 1938, à la frontière. A54 révèle alors une information grave : des explosifs sont entrés clandestinement dans les Sudètes, et le 22 mai, à la veille des élections communales, une insurrection doit éclater. Sabotages des routes, des voies de chemin de fer et des ponts, et attaques des postes frontières tchécoslovaques doivent fournir un prétexte au SS pour envahir le territoire des Sudètes. Devant la gravité de la situation, le gouvernement tchécoslovaque réagit promptement : il ferme la frontière, rappelle un contingent de réservistes, et prépare sa défense avec pugnacité. Hitler finit par reculer, et l'annexion des Sudètes tant désirée ne se fait pas. Pas encore du moins.

Et pour cause, puisque le 12 septembre 1938, à peine quelques mois après cet incident, les accords de Munich signés entre Hitler, Daladier[4], Chamberlain et Mussolini scellent la fin de l'existence de la Tchécoslovaquie, et donnent les Sudètes à l'Allemagne. La Tchécoslovaquie est amputée de 25000 kilomètres carrés et 3 millions d'habitants, ainsi que les riches industries qui les accompagnent. Le « concert des nations » a plié devant l'Allemagne, et le seul ami des tchécoslovaques semble être un obscur espion allemand. A54 continue d'informer le 2ème bureau de contre-espionnage, et révèle que bientôt, Hitler ne se contentera plus des Sudètes, il lui faudra tout le pays. Si les dirigeants politiques tchécoslovaques ne croient pas une telle information, le major Bartik sait que son informateur est sûr : il brûle tous les documents compromettants, et le 14 mars 1939, il s'envole pour Londres acompagné de ses meilleurs officiers.

Pendant ce temps, les commandos SS agissent tel qu'A54 l'avait prédit : le 15 mars au matin, ils envahissent le pays et entrent à Prague, sous les huées de protestation de la foule. Dans les bureaux du service de renseignement tchécoslovaque, les agents de l'Abwehr ne trouvent que des cendres. Paul Thümmel, quant à lui, gravit tranquillement les échelons hiérarchiques, vit désormais à Prague, et sillonne l'Europe en toute quiétude, dirigeant les centrales de renseignement de Tchécoslovaquie, mais aussi du proche-orient et des Balkans.


Entrée des troupes allemandes à Prague, le 15 mars 1939

Le 3 août 1939, à La Haye, Thümmel rencontre en secret le major tchécoslovaque Frank, venant tout droit d'Angleterre. Sous le pseudonyme de Paul Steinberg, l'agent A54 livre alors un rapport destiné aux anglais, un rapport terrible : cinquante divisions sont prêtes à attaquer la Pologne, et Hitler pense que la France ne réagira pas. Si toutefois la France déclarait la guerre à l'Allemagne, alors Hitler ne l'attaquerait pas immédiatement.



_________________________________
1. Depuis plusieurs années déjà, une guerre souterraine se menait entre les divers services de renseignements, une guerre bien réelle qui avait provoqué des morts.

2. Les Sudètes sont un massif montagneux marquant la frontière entre l'Allemagne, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Des nombreux germanophones y vivaient, officiellement tchécoslovaques, mais allemands de coeur.

3. Bombardement de Guernica, le 26 avril 1937

4. C'est en revenant en France que Daladier aurait déclaré, devant les acclamations d'une foule le prenant pour le sauveur de la paix : « Ah les cons, s'ils savaient ! »

finipe, 17h33 :: :: :: [2 jubilations]

:: COMMENTAIRES

 hamid eshghi , le 19/12/2012 à 14h44

very ok
your text is very useful for me. im an iranian and i am write a book of hydrichs assassination. your text help me so mach because im serch a picture of josef bartik and only can find in your site.
thnk you veri mach.
www.wikiarya.com
hamid eshghi from tehran

 finipe , le 21/12/2012 à 02h55

Glad to be useful Hamid ! The photos of Bartik and Thümmel are scanned from an old article in a french magazine called "Historia".

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