Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Bigre, je me
ronge
les sangs !
Ça c'est
balot...
Aujourd'hui, l'ignorance noie irrémédiablement la morale, de sorte que la sagesse se délite en atteignant le secret de l'imagination
Jean-Sol Partre ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

2 Août 2010 ::

« Confidences d'un tueur - 1ère partie »

:: Baratin

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte deux :
1. Confidences d'un tueur - 1ère partie
2. Confidences d'un tueur - 2ème partie


Tous les hommes sont fous, et qui n’en veut point voir
Doit rester dans sa chambre et casser son miroir

Marquis de Sade


Récemment, je suis allé voir le film « L’ennemi intime », qui relate un côté de la guerre d’Algérie qui n’avait plus grand-chose d’obscur, tant les exactions françaises durant ce conflit colonial sont maintenant de notoriété publique, mais qui a tout du moins le mérite d’être le premier à les relater de façon aussi directe, et d’une certaine manière, de façon aussi décomplexée.
En tous cas, ce film m’a fait repenser à une rencontre pour le moins étrange qu’il m’a été donné de faire il y a maintenant quinze ans.


Le contexte

A cette époque, j’étais un studieux petit étudiant à l’université de ma chère capitale régionale. Papa maman avaient donc la bonté de financer mon hébergement dans une modeste chambre dans laquelle je devais passer trois années de fac, pour la somme modique de 1 020, puis 1 060, puis enfin 1 100 francs par mois.

Le propriétaire, de taille à peu près aussi petite qu’il avait les dents longues, avait trouvé la combine pour s’en mettre plein les fouilles. Dans ce qui était au départ un appartement T4, il avait aménagé 5 chambres meublées avec lavabo : une dans l’ex-séjour, une dans l’ex-cuisine, et les trois autres… ben dans les chambres !

Tour du propriétaire

Tout ceci était assez fruste évidemment, voire spartiate. La moquette, tellement usée qu’elle était par endroits épaisse comme une feuille de papier, avait été à peine collée sur le sol et se soulevait en faisant des vagues dès qu’on traînait un peu les pieds. Le lit était tellement branlant qu’il fallait prendre mille précautions en se retournant dedans, sous peine de passer au travers. La salle de bains, collective, comprenait une baignoire sabot qui n’était jamais nettoyée, mais cela ne se voyait pas car elle était plongée dans une obscurité seulement troublée de temps à autre par la lumière passant par la porte ouverte du frigo collectif, qui se trouvait également dans la salle de bains, et qui n’était également jamais nettoyé.

Peu de locataires osaient utiliser le frigo, et encore moins osaient utiliser la baignoire. Un seul le faisait régulièrement car il n’avait pas le choix, comme nous le verrons plus tard. Les autres devaient attendre le week-end d’être rentrés chez leurs parents, ou alors profitaient, comme c’était mon cas, de leurs activités sportives hebdomadaires pour se doucher au gymnase.

Une seule fois, je fus obligé de me résigner à utiliser celle de l’appartement. Je me rappelle qu’il me fallut une bonne dose de courage, et qu’en plus de tous les inconvénients cités plus haut, c’était la douche écossaise.

Un examen plus attentif de la pièce montrait d’ailleurs que des fils électriques dénudés, fruits des nombreux et approximatifs bricolages du proprio, couraient le long des murs et des plafonds. Le téméraire qui s’aventurait donc à prendre une douche en ce lieu de perdition ne devait donc pas craindre que de sortir de la douche plus sale qu’il n’y était entré, mais devait aussi craindre de ne pas en sortir du tout.

La faune locale

Les « colocataires », que je voyais peu, étaient bien entendu des étudiants, et le cheptel de la petite auberge espagnole (l’ambiance et le côté cosmopolite en moins) se renouvelait donc très souvent, de sorte que je devins bientôt l’un des plus anciens occupants des lieux. A vrai dire, seul mon « voisin d’en face » était là avant moi, et était d’ailleurs encore là quand je quittai les lieux. Mais ce n’était pas un étudiant.

C’était un type qui avait un peu plus de la cinquantaine, et qui semblait ne pas travailler. Il passait le plus clair de son temps « chez lui », et sans même le connaître, les activités principales auxquelles il s’adonnait à longueur de journée ne faisaient guère de doute, puisque les bruits que j’entendais fréquemment étaient alternativement des quintes de toux et des crachats dignes d’un tuberculeux en phase terminale, et des bouteilles qui s’entrechoquaient.

Phobie, évitement, échappement

Le premier contact que j’eus avec Roger (nous l’appellerons ainsi) fut olfactif, et nous en restâmes là longtemps, longtemps, car cela ne donnait pas envie de le connaître plus avant.
Il laissait dans son sillage une forte odeur de tabac brun, de sueur et de crasse, et celle-ci persistait dans le couloir de longues heures après son passage. Il suffisait qu’il laisse sa porte ouverte 5 mn pour que cela embaume tout le couloir et passe même sous ma porte pourtant fermée le plus hermétiquement possible. Idem pour les toilettes : je dus apprendre à me retenir de longues heures plutôt que d’avoir à passer derrière lui. Même une heure après, on n’avait qu’une envie, c’est de les passer intégralement au Karcher chargé à la Javel pure. Et pourtant, il tirait sa chasse d’eau.

Dans ces conditions, inutile de dire que je faisais tout pour ne pas le croiser. Pourtant, la loi des probabilités est implacable, et comme notre « cohabitation » s’éternisa et qu’il était en bout de couloir comme moi, nous en vînmes forcément à tomber nez à nez. Nous échangions alors un bref bonjour sans sourire (j’ai beau chercher, je ne me souviens pas avoir vu Roger sourire une seule fois en trois ans), et j’allais ensuite me réfugier le plus vite possible, dans ma chambre ou dehors selon mon intention initiale.

La solitude de Roger

Roger devait se sentir terriblement seul dans sa chambre confinée, dans ses odeurs qu’il ne devait plus sentir, au milieu de sa crasse, de ses gitanes maïs et de ses bouteilles. De temps à autre, il était malade et allait vomir dans les toilettes voisines, ça me soulevait le cœur. C’était peut-être à cause des quintes de toux, mais peut-être aussi à cause de ce qu’il mangeait, car ses victuailles restaient à pourrir dans le frigo, ou alors il les décongelait et les recongelait plusieurs fois. Je n’utilisais le frigo qu’en dernier recours, et tout ce que j’y mettais était hermétiquement enfermé dans un sac plastique.

Sa présence ici, au milieu de quatre étudiants, était un mystère pour moi. Quand il passait chercher son chèque, le proprio me demandait si ça se passait bien avec lui, mais sans jamais s’étendre sur le sujet.

De temps à autre, lorsque je descendais du bus qui me ramenait de la fac, je le voyais passer sur le trottoir, les yeux rivés sur le sol, portant un colis de la banque alimentaire, toujours tout seul. Il devait en souffrir, de la solitude, à n’en pas douter, car bien qu’il ne fût absolument pas d’un tempérament affable ni même sociable selon toute évidence, il commença, au bout d’un moment, à essayer d’engager la conversation avec moi, essentiellement sur le sujet préféré des gens qui ne se connaissent pas et n’ont a priori rien à se dire : la météo du moment. Ne voulant pas paraître mal embouché, je discutais cinq minutes avant de prendre congé.

Et puis un jour, à quelques mois de quitter ma chambre pour de bon, une conversation s’engagea entre Roger et moi, dans « notre » couloir, chacun sur le pas de sa porte. Je ne me souviens plus sur quoi portait le débat, je ne me souviens plus comment c’est venu, mais au bout d’un moment j’ai trouvé ça grotesque de rester là, debout comme des ronds de flanc. Je l’ai invité à rentrer dans ma chambre. Ça devait être la première et la dernière fois…

Copyrat draleuq 2007

draleuq, 00h27 :: :: :: [2 divagations]

:: COMMENTAIRES

 winy, le 02/08/2010 à 07h25

C'est guilleret par chez toi en moment..

 draleuq , le 09/08/2010 à 14h55

Mais ce ne sont que des anciens articles. Actuellement, je nage dans un bonheur parfait ;-)

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