Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Il faut essayer d'obliger tout le monde
Et ta soeur ?
Paradoxalement, l'Homme embrasse doucement la religion. Par là même, la justice s'échappe, immobile depuis le futur de l'existence
Saint Tobustin ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

16 Mai 2007 ::

« Précontinent III & les Océanautes de Cousteau »

:: Histoire contemporaine, 1965

Les débuts de la plongée à saturation

En 1962 et 1963, la société Cousteau réalise deux expériences nommées Précontinent I et Précontinent II, qui consistent en un début de colonisation sous marine par l'Homme, premières tentatives de plongées à saturation : Précontinent II en particulier, permet à des hommes de rester dans un caisson pressurisé immergé par 26 mètres de fond pendant 7 jours. En 1965, fort de ces précédentes expériences, Précontinent III est prêt : 6 hommes nommés océanautes passeront près d'un mois dans une sphère métallique de 6 mètres de diamètre, descendue à près de 100 mètres de profondeur, au large du cap Ferrat, près de Monaco.

La sphère métallique Précontinent III est équipée de tout le nécessaire à la survie des 6 océanautes : une chambre et des lits superposés, une pièce de vie pour manger et travailler, un mini laboratoire... Au dessus de la sphère, une outre géante contient 9 tonnes d'eau douce pour les besoins quotidiens. Un ensemble de câble relie le rivage à la sphère, tel un cordon ombilical : téléphone, vidéo, électricité, oxygène, autant de systèmes indispensables pour assurer la survie et la sécurité de chacun. Dans le phare du cap Ferrat, une permanence est organisée, qui surveille 24 heures sur 24 le bon déroulement des choses.

Plusieurs mois avant le lancement définitif de cette inédite conquête, les 6 hommes s'entraînent durement : ils plongent tous les jours, augmentent leur capacité pulmonaire, descendent à 30 mètres en apnée, s'habituent à pouvoir donner leur propre air à un autre homme en détresse, apprivoisent la pression... Car la pression sera leur pire ennemie : à 100 mètres de profondeur, ils vivront dans une atmosphère équivalente à 11 fois l'atmosphère terrestre !


La sphère métallique Précontinent III, peu avant son départ vers les profondeurs

L'hostilité & la pression des profondeurs

Le 17 septembre 1965, après des mois de préparation, Précontinent III est remorqué, puis commence son voyage vers les profondeurs, maintenu au fond par plusieurs tonnes de billes de plomb enfermées sous la structure métallique de la sphère. L'air que respirent les océanautes est un mélange d'hélium et d'oxygène, nommé Héliox : il ne contient que 2% d'oxygène, de façon à correspondre à la quantité d'oxygène respirée à atmosphère de surface. Plusieurs fois par jour, la composition de cet air précieux est analysée, vérifiée. Des quantités importantes de données diverses sont envoyées en surface par les câbles, et traitées par des systèmes informatiques rudimentaires : des kilomètres de bandes perforées sont produites pour conserver toutes ces informations.

L'hélium respiré et la pression ont des effets étranges sur les océanautes. Ils parlent avec des voix aigrelettes de Donald Duck et ont de la peine à se comprendre ; ils sont incapables de fumer, les cigarettes s'éteignant immédiatement faute d'oxygène ; l'eau pour le café ne bout pas, même à 300°C ; la nourriture n'a aucun goût, aucune odeur, il faut inonder ses plats de ketchup pour sentir quelque chose. Chacun s'efforce de s'habituer aux conditions de vie, et devient en même temps un sujet d'expérience à part entière. Les océanautes s'astreignent en effet à une surveillance très attentive de leur corps : prélèvements d'urine, contrôles des fonctions vitales, évaluation de la quantité de calories absorbée par la nourriture ; tests de réflexes et d'intelligence... Curieusement, leurs QI semblent augmenter dans cet environnement inhabituel.

Outre la vie à l'intérieur de la sphère, de nombreuses plongées émaillent le séjour sous-marin des océanautes. A cette profondeur, l'eau est à environ 13°C, mais l'hélium contenu dans le corps des plongeurs a pour fâcheux effet secondaire d'abaisser la protection naturelle du corps et de dissiper la chaleur, ce qui rend chaque plongée extrêmement périlleuse. De ce fait, les plongeurs portent trois combinaisons spéciales l'une sur l'autre, afin de lutter contre le froid et l'engourdissement. Pour éviter une remontée naturelle vers la surface et les dégâts conséquents d'une décompression non contrôlée, chacun est lesté de lourdes ceintures de plomb. Enfin, les plongeurs sont reliés à la sphère par des tuyaux qui leur délivrent de l'héliox ; l'air exhalé est renvoyé vers la sphère et retraité. Chacun porte également trois bouteilles d'héliox, qui peuvent permettre une courte survie en cas d'urgence : compte-tenu de la très haute pression, il faudrait emporter avec soi plusieurs mètres cubes d'héliox pour pouvoir travailler ne serait-ce que deux heures à de telles profondeurs...

Philippe Cousteau, caméraman de l'expédition, écrit dans son journal après sa première plongée :

Dès que je me suis dégagé de cette structure de métal, quelque chose me frappe : l'absence de surface, une abscence totale, que je sens au fond de mon coeur. La nuit, le froid. Le faisceau de ma lampe se termine dans le néant dans toutes les directions, excepté le fond gris et plat. [...] Par-dessus tout, l'absence de bulle... Depuis 20 ans que je plonge, j'étais habitué aux bulles, les bulles qui signifient la vie, la joie, une bruyante poésie. Maintenant la poésie est partout, mais silencieuse, dure, et à cet instant : hostile. [...] Je dois chercher une aide nouvelle pour oublier le froid, et surtout ma peur.

Trente jours expérimentaux

Outre les batteries de tests réguliers effectués sur les océanautes eux-mêmes afin de déterminer l'impact des conditions de vie sur leur métabolisme, de nombreuses expériences sont réalisées, parmi lesquelles :

  • Prélèvements d'échantillons de sol pour étude et mesure de radioactivité, étude de la contamination des fonds marins par les éléments radioactifs.

  • Etude des turbulences et de la diffusion des substances polluantes dans les profondeurs marines.

  • Apport d'éclairage artificiel sur des serres pour mesurer l'éventuel développement de plancton végétal, normalement absent à cette profondeur : le résultat positif de cette expérience laisse présager la possibilité d'apporter de la lumière solaire en profondeur par fibre optique afin de développer des cultures de plancton végétal.

  • Simulation d'une réparation d'installation pétrolière en profondeur. Habituellement, des plongées à cette profondeur ne peuvent excéder 10 minutes ; la plongée à saturation permet de travailler beaucoup plus longtemps, et rend viables certains projets de plates-formes pétrolières offshore.

Le sas perpétuellement ouvert qui permet aux océanautes de plonger est inondé de lumière, et attire de nombreux poissons curieux : André Laban, ingénieur, chef du projet Précontinent III, et complice de longue date du commandant Cousteau, tout aussi curieux que ces étranges visiteurs, gobe tout crû un petit poisson argenté, puis joue avec un poisson Saint-Pierre étonnamment peu farouche. Il écrit dans son journal :

Ces poissons qui nous rendent visite ne vivent qu'en eaux profondes, je ne les ai jamais vus auparavant. Ils sont excellents ! Tout ce qui vient de la mer est bon, meilleur que la fade nourriture surgelée que nous mangeons habituellement. [...] C'est la première fois que je vois un poisson Saint-Pierre aussi familier. Est-il venu à cause de moi ? A cause de la lumière ? A cause de l'hélium ? Ça ma plaît, je l'aime bien...


Un poisson Saint-Pierre peu farouche...

Enfin, après 27 jours d'immersion, l'expérience Précontinent III va vers son achèvement : les billes de plomb qui ancrent la sphère sont larguées après une procédure complexe de vérification (la pression non maîtrisée pouvant entraîner la mort par embolie gazeuse), et, doucement, les océanautes reviennent à la surface, découvrant la lumière d'un jour qu'ils n'ont pas vu depuis près d'un mois. Ils doivent encore passer trois jours et demi de décompression pour pouvoir sortir. Un des océanautes s'écorche avec un outil en ouvrant la sphère de métal sur l'extérieur ; il note dans son journal : « 17 octobre 1965, 23h30. Premier accident à bord de Précontinent III ».

finipe, 00h29 :: :: :: [7 soupirs de satisfaction]

:: COMMENTAIRES

 Viou , le 16/05/2007 à 18h55

Quel blog intéressant !! Un éternel enrichissement de culture :D

 finipe , le 16/05/2007 à 18h56

Mmmmh je sais oui, je sais.

*moue blasée, remise en place du col avec décontraction*

 Faust, le 18/05/2007 à 03h31

Décidemment, je ne sais jamais à l'avance ce que je vais apprendre en venant ici. (La seule chose sur étant l'égo naturel de l'auteur, au moins une chose sur laquelle je peut me reposer).

Un billet fort interessant... encore une fois :D

 Silgu, le 19/05/2007 à 10h02

On va peut etre arreter de lui balancer des fleurs hein.
Sous peu son ego va dépasser son enveloppe charnel et il va se cloner en BHL. A moins que ca ne soit déjà le cas?

 finipe , le 19/05/2007 à 17h43

Et devoir supporter sa greluche blondasse ? Plutôt me réincarner en album de Vincent Delerm !

 jean michel Urbani, le 14/07/2007 à 07h00

Salut,
je recherche des document décopression sur précontinent II (je veux faire pareil en trés petit).
bravo pour votre article, ceci étant la station profonde de précontinent II était installée à 26m pas à 30, (trés ptite erreur)
amitiés sousmarine
jean michel Urbani

 finipe , le 14/07/2007 à 13h50

Merci pour la précision, je corrige !

:: QUELQUE CHOSE À DIRE ?

Formulaire commentaire

Contact

  • Veuillez remplir tous les champs suivis d'un astérisque
  • N'oubliez pas l'antispam !