Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Comme disait Joffre, je les grignote !
Ah
bon ?
Somme toute, l'ignorance noie horizontalement la démocratie. Ainsi, la sagesse se délite en rampant depuis l'enfer des sens
Saint Tobustin ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

10 Août 2006 ::

« Petit guide du franc parler en entreprise »

:: Métroboulododo

Tout bon entrepreneur ou tout bon employé sait aujourd'hui qu'il est nécessaire de posséder un certain lexique avant de pouvoir être efficace au sein de l'entreprise. Ne serait-ce que pour comprendre l'homo sapiens avec qui il tente de communiquer, étant donné que ce dernier utilise ledit lexique (il est déjà intégré, lui). Malheureusement, tout le monde n'a pas la chance de pouvoir prendre "jargon entreprise" en 2ème langue au collège ou au lycée. Aussi, heureux petits veinards que vous êtes, vais-je vous donner ici quelques pistes qui vous permettront je l'espère de vous perfectionner dans cette pratique.

Utilisez les anglicismes

L'anglais est votre allié le plus précieux dans tout cet arsenal. Il possède de nombreux avantages : en premier lieu, beaucoup d'interlocuteurs ne sont pas encore familiers avec cette langue, aussi parler anglais ou utiliser des anglicismes vous permettra-t-il de noyer le message, mais en plus récoltera l'assentiment de celui à qui vous vous adressez, étant donné que ce dernier n'aura strictement rien compris. Il aura trop honte d'avouer son incapacité à vous saisir et acquiescera docilement à vos propos.

Puis, il faut bien avouer que le modèle anglo-saxon s'exporte particulièrement bien... Les Etats-Unis, d'où nous viennent nombre de modes idiotes, sont les champions de l'entreprise, et il est tout naturel que vous preniez exemple sur nos amis d'outre Atlantique. Affirmer avoir travaillé aux States (prononcez "steilltsse") fait indiscutablement de vous quelqu'un de compétent et d'expérimenté, un employé à qui on ne la fait pas, qui joue dans la cour des grands.

Enfin, l'anglicisme permet de trouver des alternatives à vos obligations pénibles. On "accompagne" un ouvrier (le pauvre ne sait pas faire tout seul, nous devons le prendre par la main car il en est incapable), mais on "coache" un cadre (on le soutient, on le conseille, mais il est compétent, il a juste beaucoup de travail le pauvre).

Bref, le français, c'est ringard, l'anglais, c'est tendance !

Usez de superlatifs

Les superlatifs sont vos amis : ordinairement, ils permettent de contraster les propos que vous tenez. Si vous avez une appendicite, c'est grave. Si vous avez une péritonite, c'est très grave. Nous voyons ainsi qu'une échelle d'importance se dessine naturellement, et nous donne un contraste entre deux états semblables mais d'importances différentes.

Maintenant, employez-les de manière systématique : tout deviendra "très urgent", "très grave", "très bien", "très positif", "très négatif", ou mieux encore "particulièrement grave", "très très urgent". Ensuite essayez de d'organiser une échelle de priorités avec tout cela : c'est impossible. Bravo, vous aurez alors réussi à noyer le message, et vous aurez donc le champ libre pour paraître efficace sans l'être.

Les chiffres sont vos amis

Les chiffres ont un avantage sérieux sur les mots : ils sont abstraits et vides de sens pour peu qu'on les présente de manière brute. Aussi est-il indispensable d'en user et abuser !

Plus un outil pratique qu'une fin en soi, le chiffre vous servira à ponctuer votre discours, à détourner l'attention de la vacuité de celui-ci pendant quelques instants, le temps de présenter quelques statistiques, quelques données étayant vos propos. N'hésitez pas à employer des tableaux de données, des courbes et des schémas complexes, ceux-ci ne feront que renforcer l'incompréhension.

Associez inventivité & destructivité

Arme ultime du bon employé, l'association est le summum de ce que vous pouvez employer : il convient de créer des contradictions entre substantif et adjectif, de sorte que ceux-ci se neutralisent l'un l'autre. Cela requiert au début une certaine gymnastique mentale et un brin d'inventivité (nul n'est parfait), mais une fois le pli pris, vous disposerez d'un arsenal complet d'expressions sémantiquement neutres, et donnant pourtant une sensation de puissance et d'importance.

Prenons par exemple le terme "synthèse" : il définit une contraction du contenu, ou, selon le petit Larousse, un "exposé réunissant les divers éléments d'un ensemble". L'on est donc en droit de s'attendre à quelque chose de concis et précis, clair et objectif.

Maintenant, accolons à cette synthèse l'épithète "détaillée" : nous obtenons donc l'expression "synthèse détaillée". L'adjectif détruit le caractère de concision induit par la synthèse, et réduit ainsi à zéro votre message, mais peu importe : l'objectif est atteint. Vous avez employé une expression très professionnelle pour ne rien dire du tout. Qui plus est, l'usage judicieux de ceci rehaussera votre prestige au sein de la société. Dans la même veine, on pourra employer sans vergogne les expressions telles que "résumé exhaustif", "approximation précise", ou "méthodologie chaotique".

Petit lexique

Voyons désormais un lexique succinct, qui vous aidera à vous mettre sur les rails de la neutralité et de l'inefficacité verbale.

Impacter (v. t.) : produire ou subir un impact, sur quelqu'un ou quelque chose. Ex. : "Je ne suis pas impacté par ce process".

Leadership, leader (n. m.) : désigne celui qui dirige, qui commande, ou l'idée de commandement (leadership). A préférer absolument à "chef" ou "directeur" qui font terriblement vieille France (c'est-à-dire ringard).

Conjoncture (n. m.) : qu'elle soit économique, culturelle, sociale ou politique, la conjoncture est toujours susceptible d'impacter la vie au sein de l'entreprise. A ne pas bouder, donc.

Stratégie (n. f.) : d'ordinaire plutôt militaire, la stratégie est ici l'ensemble des moyens permettant d'atteindre un objectif. Concrètement, c'est un ensemble d'idées plus ou moins vides, passées au mixeur et présentées avec de jolies phrases.

Acter (v. i.) : verbe provenant du nom commun "acte", son utilisation reste incertaine, mais il me semble que cela revienne au verbe "faire", ou "effectuer", ou bien "prendre acte". Peu importe, ça fait super bien dans un discours.

Stock-options (n. ...) : pas de masculin ou de féminin pour les stock-options. On en possède toujours le plus possible.

Charrette : "Etre charrette", locution cocasse provenant du jargon architectural. Elle a tendance à être un peu démodée, mais reste cependant très efficace : signifie "être en retard, juste à temps", ou plus simplement "j'ai abusé de la machine à café et je n'ai pas fini mon travail".

Feedback (n. m.) : selon Michel Malgorn, illustre professeur, le feedback est deux-points-ouvrez-les-guillemets-et-prenez-votre-respiration : "un moyen d'en apprendre plus sur nous même et sur l'effet que notre comportement peut avoir sur notre entourage. C'est parler de nous, de nos actions, de nos perceptions de nous-mêmes, des autres, de l'entourage, la famille, la classe, en parler librement mais pas n'importe comment. Le feedback constructif augmente la conscience de soi, offre des options et encourage le développement, il est donc important de le donner et de le recevoir. Le feedback devient destructif signifie simplement qu'il est administré sans réfléchir, qu'il laisse le récipiendaire avec un sentiment négatif de lui-même, avec la clé, rien sur lequel il/elle puisse construire pour l'avenir, aucune option dans le but d'utiliser ses connaissances." Bref, le feedback, en langage ringard, c'est la parole et la critique.

Bordereau (n. m.) : terme ancien déjà au sein de l'entreprise, le bordereau reste très vivace. Il vous permettra avec simplicité de désigner n'importe quel papelard sur lequel une signature devra être apposée, que ce soit celle du leader, celle du facteur, ou celle du chien de la voisine.

Management (n. m.) : prononcez "Manadjmeunte". Le management est un anglicisme très couru désignant la direction d'une équipe (d'un "staff" si vous préférez), ou la façon dont cette direction est faite. Indifféremment, vous trouverez le "managing" dans les secteurs à la pointe de la conn tendance verbale.

Conclusion

Si nous faisons une "synthèse détaillée" de tout ceci, nous obtenons facilement des phrases telles que "L'ordonnancement spécifique impactera le client au niveau de la gestion proactive du package opérationnel." Cela ne signifie rien du tout, mais passe pour le meilleur des professionnalismes. Notez que cette façon de parler s'étend aux administrations, écoles, associations, etc., avec pour chacune des variantes et des dialectes propres.

Vous voici désormais prêt. N'oubliez jamais : votre cote de popularité est inversement proportionnelle à votre clarté verbale. Votre impact client spécifique requiert une gestion de processus contraire à votre schéma d'évaluation management.

finipe, 23h38 :: :: :: [4 contestations]

:: COMMENTAIRES

 Marcoroz , le 18/06/2008 à 23h46

Merci pour ce briefing, grâce à vous on va pouvoir reconsidérer positivement la problématique du process !

 finipe , le 19/06/2008 à 02h23

Certes ! Et puis que diable, le cyber-vouvoiement est assez peu primesautier, n'hésitons plus à nous tutoyer ;)

 Marcoroz , le 19/06/2008 à 14h27

Tu as raison Finipe; point donc nous n'hésiterons.
Désormais, on se tutoie, comme vous voyez.

 Michel Malgorn, le 02/05/2016 à 23h09

Le feedback' terme souvent utilisé en pédavogue est la rétroaction.
Oui on devrait utiliser ce terme. Il ne s'agit pas seulement de la
parole et de la critique mais aussi du retour sur ce qui a été vécu et
ressenti.

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