Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Faut pas se
mettre la rate
au court-bouillon
Ouais, c'est ça
Malheureusement, l'ignorance décroche doucement le respect, tant et si bien que la piété filiale s'enrichit en atteignant le futur du rationalisme
Jean-Sol Partre ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

18 Décembre 2006 ::

« L'exil d'un gentilhomme »

:: En vrac

Voici une petite nouvelle écrite il y a quelques temps, à l'occasion d'une activité satanique (qui consiste généralement à clouer les hiboux sur des portes de granges, boire de pleins calices de sang de lézard mêlé à de l'hostie pilée et des excréments de poule : j'ai nommé le jeu de rôle). C'est encore dans la veine de ce XVIIème siècle que j'affectionne tant.




Depuis déjà deux heures, les cliquetis des rapières résonnaient dans la salle d'arme décorée des armoiries de Tréville. Chacun avait soigneusement boutonné sa lame, de façon à ne point estourbir l'adversaire, mais l'on sentait dans ces démonstrations viriles et guerrières une ardeur toute légitime de jeunes gens ne ménageant pas leurs coups.

Les femmes, assises sous un aucube tendu par dessus les arcades, jouaient de leurs éventails avec une habileté qui n'avait rien à envier à celle des bretteurs. Parfois, au détour d'un quartier de soie trop découvert, elles lançaient quelque minauderie acérée, d'un coin de lèvre ou d'un regard éperdu. Aussitôt, les hommes redoublaient de courage.

Clemènt ferraillait hardiment contre le jeune vicomte d'Escatz, lorsque le maître d'arme vint interrompre les engagements des hommes, et les oeillades des femmes. Son allure austère et son âge relativement avancé fit son habituel effet : l'effusion de la jeunesse s'éteignit en un instant, et la sagesse et la mesure dont le maître d'arme faisait montre attisèrent le respect de chacun l'instant suivant.

— Pardonnez mon intrusion jeunes gens, déclara le vétéran avec son habituelle cordialité mêlée de componction, mais monsieur le comte est demandé par son père.

Clemènt salua alors son adversaire, jeta sa rapière garde en avant à l'un de ses camarades d'un geste ample, et se retira de la salle après s'être courtoisement incliné en direction des dames. A peine fut-il engagé dans les couloirs de la demeure qu'il entendit les épées et les rires reprendre là où il les avait laissés. Après quelques détours dans l'immense hôtel particulier qui l'avait vu grandir, le jeune comte de Tréville fut à la porte du cabinet de son père. Un laquais l'introduisit dans l'antichambre avec force courbettes, docile, servile avait-il coutume de dire en forme de provocation progressiste, même si ces semblants de révolte face à l'autorité paternelle ne trompaient que les candides.

Après quelques instants, un second laquais fit entrer Clemènt dans la vaste pièce où son père réglait ses affaires : capitaine d'un prestigieux régiment de l'armée, il accueillait très fréquemment des officiers, des soldats de tous horizons et de toutes conditions, et jamais pour des raisons triviales. Le jeune homme se douta donc que son père souhaitait l'entretenir de quelque affaire d'importance, aussi se préparait-il à recevoir les assauts de son aîné.

— Ah, Clemènt, vous voilà, dit le capitaine sèchement. Allez quérir un siège, et veuillez donc causer avec moi quelques instants je vous prie.

Clemènt s'exécuta promptement et décida de prendre l'initiative :

— Monsieur, je suis bien aise que vous m'eussiez fait l'honneur de me mander, alors que vos devoirs vous prennent tant de temps et d'énergie.
— Si je vous ai mandé de la sorte, Clemènt, vous devez savoir, ou du moins supposer, que j'ai des choses importantes à vous dire.

Le fils acquiesça, et avant qu'il pût ajouter un mot :

— Il me semblait vous avoir dit que je n'approuvais pas votre relation avec Mademoiselle de Changeay. Or, je fusse passé outre mes réticences si vous m'eussiez désobéi pour servir l'armée et la patrie, mais croyez bien que je ne cèderai pas à vos émois de jeunesse, jeune homme, déclara le vieux capitaine en soulignant ses deux derniers mots.
— Je crois, continua-t-il, que vos années de service dans ce modeste mais digne corps de cavalerie n'ont pu vous inculquer toutes les vertus indispensables à un gentilhomme accompli, et j'en suis fort mécontent. Votre aîné est déjà en passe d'obtenir une lieutenance auprès du roi, tandis que vous, vous n'avez que cette jeune femme dans la tête !

Alors que la colère du distingué capitaine était montée graduellement, le jeune homme avait déjà perdu l'engagement, et s'était tassé sur lui-même. Il essaya de se redonner courage et contenance en avançant une jambe dans une posture volontaire, et en portant le poing sur la hanche. Mais une fois de plus, son père avait pris sur lui l'ascendant incroyable qu'il possédait sur toute et tous, ce que les hommes de lettre nomment le charisme, et les hommes de guerre la poigne.

— Mais, Monsieur, balbutia-t-il en fouillant à toute vitesse son esprit à la recherche d'un quelconque argument qui eût pu lui faire reprendre l'avantage, on vous aura mal renseigné, je ne suis en rien épris de Mademoiselle de Changeay, et si quelqu'un a pu vous faire accroire le contraire, vous m'en voyez tout à fait navré.
— Cela suffit, Clemènt, ne devenez pas irrespectueux en me prenant pour un simplet, en plus de n'accéder en rien aux hautes distinctions auxquelles j'aspirais à vous faire prétendre. Ma décision est prise : je vous engage à chercher expérience en dehors du royaume pour au moins quelques mois.

Clemènt blêmit, crut perdre pied un instant, avant de se ressaisir et de se contrôler en enfonçant ses ongles dans la paume de sa main pour revenir à la réalité. Il remit d'aplomb son baudrier, posa la main gauche sur la garde damasquinée de sa rapière, et fit ses adieux à son père d'un salut courtois et respectueux, sans pouvoir ajouter un mot de plus. Alors qu'il passait la porte ouvragée du cabinet paternel, il crut saisir derrière lui un lourd soupir, qui se perdit dans le tintement de la clochette réclamant un laquais.

Le lendemain matin, son équipage était prêt, ses lettres d'adieux écrites, et ses armes fourbies. Il avait parcouru déjà trois lieues sans même se retourner quand le soleil daigna jeter un peu de lumière sur cette route de l'est qu'il empruntait.

finipe, 20h41 :: :: :: [2 divagations]

:: COMMENTAIRES

 Lohen, le 19/12/2006 à 13h09

hahaha, le recyclage existe partout, à ce que je vois :)

De très bons moments nwnesques ont suivi ce départ forcé, même si techniquement, Clement était une quiche :p

 finipe , le 21/12/2006 à 00h27

Bah ouais j'recycle. C'est très pratique pour les soirs de flemme :)

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