Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Patience et longueur de temps
C'est ce qu'on dit
Paradoxalement, l'envie embrasse amoureusement le règne animal, tant et si bien que l'Histoire s'oublie, se précipitant vers le secret de l'imagination
Cornille ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

28 Octobre 2006 ::

« Gilles de Retz, le dévôt fou - 2ème partie »

:: Histoire médiévale, 1440

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Gilles de Retz, dit Barbe-bleue - 1ère partie
2. Gilles de Retz, dit Barbe-bleue - 2ème partie




Les excès & la chute

Entre septembre 1434 et août 1435, Gilles de Retz connaît le summum de sa gloire et de sa démesure. Il retourne à Orléans pendant une année entière, accompagné de toute sa mesnie : sa garde, ses musiciens, ses comédiens, ses hommes de confiance, tous le suivent et mènent un train de vie obscène. Gilles de Retz offre au peuple une gigantesque reconstitution, un spectacle grandiose à sa propre gloire et celle de Jeanne d'Arc, brûlée quelques années auparavant pour sorcellerie. Sous les yeux ébahis de la foule et du roi Charles VII en personne, la représentation emploie plusieurs centaines de comédiens et de figurants, des décors somptueux, une débauche de tables croulant sous la nourriture et l'alcool. La démesure ! Gilles de Retz engloutit dans cette folie une somme d'argent invraisemblable...

Après le retour dans les terres du pays de Retz, les rapts continuent de plus belle, et on parle d'une vieille femme surnommée la Meffraie, qui enlèverait les enfants dans les campagnes. Cependant, les possessions familiales fondent comme neige au soleil : Gilles de Retz doit vendre des terres pour faire face à ses dépenses, et sa famille commence à s'inquiéter. C'est aussi à ce moment que la rumeur de la folie du maître des lieux commence à se dire à voix haute, et la hasard fait bien les choses : les débiteurs de Gilles de Retz seraient sans doute heureux de pouvoir se passer de régler leurs dettes, en particulier Jean V, le duc de Bretagne en personne, qui s'empresse d'acheter toutes ces terres pour une bouchée de pain.


Aux côtés de Gilles de Retz, on trouve désormais un florentin à la moralité plus que douteuse, un certain François Prelati : magicien, ensorceleur, sataniste, alchimiste, il profite de la manne financière et de la crédulité du bourreau qui l'a pris sous son aile. L'argent est dilapidé encore plus vide, et les crimes se multiplient en même temps que les invocations diaboliques. Prelati ôte les derniers reliquats de morale qu'il restait à son hôte : afin de rétablir sa situation financière, Gilles de Retz sacrifie désormais les enfants au démon, et cherche de concert le secret de la pierre philosophale. Dans le même temps, il reste un chrétien dévôt, priant et communiant dans la plus grande ferveur !

Enfin, la coupe finit par être pleine. Suite à une querelle relativement bénigne, concernant la vente de ses terres de Saint-Etienne-de-mer-morte (actuel département de Loire-Atlantique), Gilles de Retz, accompagné par une vingtaine d'hommes d'armes, entre en force dans l'église du village, à cheval, en plein office de la Pentecôte. Il saisit le châtelain avec lequel il a un différend (l'individu est — comme c'est étrange ! — le trésorier du Duc de Bretagne) et le jette dans une oubliette. Cette fois il est allé trop loin : le Duc de Bretagne sollicite ses amis, et le château de Tiffauges dans lequel le châtelain est enfermé est pris d'assaut, et Gilles est contraint de payer une amende de 50.000 écus, somme dont il ne peut pas s'acquitter.


Eglise de Saint-Etienne-de-mer-morte

Arrestation, procès & exécution d'un tueur fou

Pendant ce temps, l'évêque de Nantes, Jean de Malestroit, a réuni de très nombreuses plaintes et témoignages sur les disparitions d'enfants de ces dix dernières années. Le 13 septembre 1440, une troupe armée arrive au château de Machecoul où réside Gilles de Retz : ce dernier, contre toute attente, se rend sans résistance. Il est arrêté sous les chefs d'accusation gravissimes de "sodomie, sorcellerie et assassinat", de même que la terrifiante Meffraie, son acolyte sorcier Prelati, et ses deux fidèles valets et complices nommés Henriet et Poitou.

Gilles de Retz est présenté devant ses juges, et l'on craint des rebuffades de sa part : il reste malgré tout un noble de haut rang. Les accusateurs décident alors d'user de supercherie pour le confondre. Seuls quelques péchés véniels sont ainsi reprochés par le tribunal, notamment son intervention dans l'église de Saint-Etienne-de-mer-morte, et Gilles de Retz ne se méfie donc pas : il reconnaît la légitimité du tribunal à le juger. Entre temps, les langues se sont déliées, et les juges ont pris la mesure de l'horreur des crimes commis. Le 13 octobre, tout juste un mois après son arrestation, la véritable accusation est formulée : on lui reproche plus de 140 crimes ! Gilles de Retz s'emporte, insulte les prélats de l'inquisition, mais Jean de Malestroit fulmine à son tour, et proclame l'excommunication de l'accusé.


Ruines du château de Machecoul

C'est un terrible coup pour Gilles de Retz : lui, si chrétien malgré l'horreur de ses actes, se sent voué aux flammes de l'enfer, et décide de passer aux aveux à condition qu'on lève l'excommunication. Ainsi est-il donc fait. Le 22 octobre, devant le peuple médusé, il commence alors son insoutenable confession publique : rapts, tortures, privations, viols, rites satanistes, sacrilèges, toute l'insanité de Gilles de Retz révulse d'horreur l'assistance. Il déclare lui-même : « J'en ai assez fait pour faire condamner à la mort dix mille hommes ».

Tous écoutent la confession, dans un silence de marbre. Le président du tribunal couvre le crucifix de son manteau d'hermine dans un mouvement de décence et de honte. En larmes, Gilles de Retz déclare à propos de ses crimes : « La cause en est à la mauvaise direction que j'ai reçue dans ma jeunesse. J'allais, les rênes sur le cou au gré de tous mes désirs, et je m'adonnais sans retenue au mal. Ô, vous, pères et mères, je vous en prie, instruisez vos enfants dans les bonnes doctrines dès leur enfance et leur jeunesse et menez-les avec soin dans le sentier de la vertu ! Jamais Dieu ne me pardonnera si vous-même n'intercédez pas pour moi ! ». Et chose incroyable, la foule est alors prise d'un élan de ferveur et de compassion : tous s'agenouillent et se mettent à prier pour le salut de l'âme du meurtrier. Surréaliste !

Le 25, on rend le jugement : Gilles de Retz sera pendu et brûlé, avec ses complices Henriot et Poitou. Prelati s'en sort indemne (il sera exécuté quelques années plus tard pour une autre affaire) et la Meffraie est morte en cellule. Accompagné par une procession populaire à son lieu de supplice, la prairie de Biesse à Nantes, Gilles fait une dernière déclaration solennelle sur le bûcher, que nous rapporte Michelet dans son Histoire de France :

Ma jeunesse entière s'est passée dans les délicatesses de la table. Marchant au gré de mes caprices, rien ne me fut sacré et tout le mal que je pus faire, je l'accomplis. En lui, je mettais toutes mes pensées, tout ce qui était défendu et déshonnête m'attirait et, pour l'obtenir, il n'est moyens que je n'employais, si honteux qu'ils fussent. Pères et mères qui m'entendez, et vous tous, parents et amis de jeunes gens que vous aimez, quels qu'ils soient, je vous en prie, veillez sur eux. Formez-les par les bonnes moeurs et les bons exemples et surtout ne craignez pas de les corriger de leurs défauts, car, élevés hélas comme je l'ai été moi-même, ils pourraient peut-être glisser comme moi dans le même abîme.

Gardez-vous donc, pères de famille, d'élever vos enfants dans les délicatesses de la vie et les douceurs funestes de l'oisiveté, car des excès de la table et de l'habitude de ne rien faire naissent les plus grands maux. L'oisiveté, les mets délicats, l'usage fréquent des vins capiteux sont les trois causes de mes fautes et de mes crimes. Et vous, parents et amis des enfants que j'ai si cruellement mis à mort, vous, qui que vous soyez, contre qui j'ai péché et à qui j'ai pu nuire, présents ou absents, en quelque lieu que vous soyez, je vous en prie à genoux et avec larmes, accordez-moi, donnez-moi votre pardon et le secours de vos prières.

Gilles de Retz fut enfin conduit au supplice après quelques ultimes prières : pendu, brûlé, son corps fut enseveli à l'église Notre-Dame-des-Carmes ainsi qu'il l'avait lui-même souhaité. Une grande et digne célébration fut faite pour ses obsèques, lui, l'ancien chambellan de Charles VII, maréchal de France et grand seigneur breton de la famille Montmorency-Laval.

Détail ultime de cette stupéfiante histoire, afin que chacun garde le souvenir du châtiment et de la repentance de ce criminel, les pères et mères du pays de Retz durent jeûner trois jours de suite, et les enfants durent recevoir le fouet jusqu'au sang... C'est de Gilles de Retz que Charles Perraut s'inspirera par la suite pour créer son personnage de Barbe-Bleue. On estime aujourd'hui à environ 800 le nombre de victimes de ce tueur sanguinaire, immoral et épris de dévotion à la fois.



Bibliographie principale :
- « Histoire de France » - Jules Michelet.
- « Le procès de Gilles de Rais » - Georges Bataille

finipe, 02h51 :: :: :: [2 réflexions sagaces]

26 Octobre 2006 ::

« Gilles de Retz, le dévôt fou - 1ère partie »

:: Histoire médiévale, 1430

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Gilles de Retz, dit Barbe-bleue - 1ère partie
2. Gilles de Retz, dit Barbe-bleue - 2ème partie





Puisque c'est un 26 octobre que Gilles de Retz fut exécuté, voici l'occasion pour conter sinon son histoire, au moins sa singulière et tragique fin. Si ce personnage vous intéresse, lisez l'excellentissime roman de Huysmans : « Là-bas »


Le dévôt, compagnon de Jeanne d'Arc

Né en 1404 à Machecoul (actuel département de Loire-Atlantique), Gilles de Montmorency-Laval, baron de Retz, est issu d'une famille puissante et respectée, qui compte parmi les grandes baronnies de Bretagne. Il est élevé tout d'abord par ses parents, puis par son grand-père Jean de Craon, un homme réputé pour son extrême violence. Après plusieurs fiançailles rompues pour cause de morts prématurées des promises, Gilles de Retz finit par épouser Catherine de Thouars en 1422, ce qui lui procure une fortune plus que respectable. Ensemble, ils auront une fille en 1429, Marie de Laval.

Dès 1420, Gilles de Retz a pris le chemin d'une carrière militaire active et brillante : il combat aux côtés de Jean V le sage (le duc de Bretagne et époux de la fille du roi de France Charles VI — qui meurt en 1422), pendant la confuse guerre de succession de Bretagne entre les maisons de Montfort et de Penthièvre. En 1427, il s'engage dans la guerre de cent ans et combat notamment aux côtés de Jeanne d'Arc, arrivée en 1428 auprès du roi Charles VII, et s'illustre notamment lors du siège d'Orléans le 8 mai 1429, ainsi qu'à la bataille de Patay le 18 juin de la même année.

Après cette grande victoire, Charles VII, qui n'a pu être sacré comme le voudrait la coutume, va recevoir son titre dans les formes à la Cathédrale de Reims. Gilles de Retz reçoit deux grandes marques d'estime de la part de Charles VII : il est nommé maréchal de France, et est désigné pour aller quérir la Sainte-Ampoule, qui contient le baume devant oindre les rois lors de leur sacre. Charles VII est ainsi sacré roi de France le 17 juillet 1429 à Reims. Mais en septembre 1429, le siège de Paris est un échec, et le roi Charles VII, investi d'une toute nouvelle légitimité, trouve la pucelle d'Orléans et son armée bien encombrants. Gilles de Retz perd le crédit de la cour, et se retire de la vie martiale, pour aller se réfugier dans ses terres, en particulier en son château de Tiffauges (actuel département de la Vendée). C'est alors que la face maléfique du personnage surgit.


Château de Tiffauges


Le sataniste, violeur et meurtrier d'enfants

Retranché dans ses terres, Gilles de Retz mène une vie fastueuse : il se goberge dans un luxe des plus extravagants, entretient une armée de musiciens et de comédiens, sert à sa table les mets et les vins les plus rares, se fait faire une garde-robe princière et sans cesse renouvelée pour lui et ses 200 hommes d'armes, fait célébrer des cérémonies religieuses en grandes pompes, et circule ainsi entre ses différents châteaux. Mais tandis que le jour il dilapide sa fortune, il réserve la nuit à ses méfaits : dans les campagnes environnantes, des enfants disparaissent, toujours plus nombreux. Des rumeurs commencent à circuler, des loups qui croqueraient les égarés ou des saltimbanques qui commettraient des meurtres. Dans les villages, une sombre et profonde terreur s'installe, et personne n'ose parler.

En fait, Gilles de Retz dirige une véritable entreprise personnelle de rapt d'enfants, par l'intermédiaire de proches et de commanditaires qui ratissent les campagnes pour cela. Parfois, il embauche de jeunes garçons comme pages dans un de ses châteaux, mais les pages demeurent introuvables quand on les demande par la suite : ils sont absents, ailleurs, ou ont fugué. Gilles de Retz a cédé à la démence la plus complète : il enferme ses victimes, les torture moralement et physiquement, les viole et les tue, dans un processus dont il fournira plus tard les sordides détails.


Portrait de Gilles de Retz, postérieur à sa mort.
Il n'existe pas de portrait de son vivant.

Il laisse les enfants se faire maltraiter par ses hommes de main, puis arrive en trombe dans la geôle et bat à plat les tortionnaires pour se faire passer pour un sauveur et gagner la confiance et l'amour de la malheureuse victime. Puis, profitant de cette naïveté, il commet des actes encore plus atroces ! Dans sa folie, il est persuadé d'être un "faiseur d'ange", de libérer des âmes pures et de plaire ainsi à Dieu : son entourage proche se doute ou connaît l'horreur de ses crimes, mais tous se taisent et continuent de s'en mettre plein les poches aux dépends du maître des lieux.

finipe, 01h42 :: :: :: [6 divagations]

23 Octobre 2006 ::

« Echizen, l'invasion des méduses géantes »

:: Environnement

Les habitants de la province d'Echizen, au Japon, ont constaté avec dépit l'invasion de leurs côtes et leurs zones de pêche par des méduses géantes, dont l'envergure dépasse les 2 mètres, pour un poids de 200 kilos. Ce phénomène cyclique se renouvelait autrefois tous les 20 ou 30 ans, mais depuis le début du siècle, les indélicates ombrelles se répandent par millions tous les ans, avec les conséquences que l'on imagine : filets détruits, écosystème marin déséquilibré, poisson raréfié, etc. L'ampleur réelle de ce phénomène n'a du reste pas encore été mesurée à sa véritable gravité, il est trop tôt pour en discerner toutes les conséquences.


Méduse d'Echizen

Quoiqu'il en soit, les océanographes et biologistes ont étudié la chose de près afin de trouver une explication à cette calamité : pour commencer, un illustre savant japonais a étudié de près le cycle de reproduction et de développement de ladite méduse. Généralement, les méduses ont un cycle se déroulant ainsi :


1 - Planula : résultant de la fécondation de l'ovule par le spermatozoïde, se déplace avec des cils vibratiles. 2 - Polype : se fixe sur les fonds marins, doté d'un squelette calcaire. Les polypes se multiplient également de façon asexuée, en se divisant depuis la racine ou depuis la base du corps (cf. schéma 2). 3 - Le polype se développe, puis se divise en segments. 4 - De ces segments naissent les méduses, qui se détachent et entament une vie toute autre.

Mais lorsque les scientifiques augmentèrent légèrement la température de l'eau en laboratoire, ils constatèrent que le développement des polypes se faisait alors dans des proportions exponentionnelles : le polype se déplace plusieurs fois en laissant à chaque passage une petite quantité de matière organique derrière lui, puis chacun de ces amas organiques se développe à son tour en un nouveau polype.


Schéma 2 - Reproduction asexuée des polypes


Schéma 3 - Cas des polypes de la méduse d'Echizen : développement exponentiel

Dès lors, on imagine la potentielle prolifération de ces créatures. Toutefois, cela ne suffit pas à expliquer leur taille pantagruélique : c'est pourquoi la seconde expérience fut de verser une quantité très importante de zooplancton dans un bassin habité par une méduse d'Echizen adulte. L'eau en est troublée tant la nourriture est abondante dans l'expérience en question. Il fut alors constaté qu'en quelques minutes seulement, la quasi totalité du zooplancton avait été englouti par la méduse : l'eau était redevenue limpide, et le cnidaire glouton palpitait d'un orange vif, couleur des animaux microscopiques qu'il venait de dévorer par dizaines de milliers.

Ayant découvert le secret de cette exceptionnelle prolifération, il fallut ensuite en déterminer l'origine et les causes exactes. Grâce à des simulations marines, il fut établi que les méduses d'Echizen prenaient naissance au sud de la mer Jaune, entre les côtes de Chine et de Corée du sud, avant de se développer en engloutissant tout sur leur passage, portées vers les côtes nord du Japon par les courants. Le nom "Echizen" est donné par la province éponyme du Japon, qui, du fait de courants importants, est l'endroit où les méduses s'échouent dans des quantités défiant l'imagination.


Déplacement des méduses d'Echizen

Après des recherches communes entre la Chine et le Japon, une chaîne de faits fut établie :

  • Les pluies très importantes qui se sont déversées ces dernières années sur les vallées des fleuves Chang Jiang et Huang He, qui se jettent l'un et l'autre dans la mer jaune, ont augmenté fortement la quantité d'eau douce de la mer, et baissé le taux de salinité, augmentant la température de l'eau de 1,7°C. Les polypes des méduses d'Echizen ont ainsi commencé une reproduction exponentielle, telle que décrite ci-avant.

  • L'explosion industrielle phénoménale de la Chine ces dernières années a engendré une pollution et des rejets de déchets très importants, ainsi qu'une multiplication des déchets ménagers, dus notamment à l'augmentation du niveau de vie en Chine. Ceci a provoqué une eutrophisation de l'eau (augmentation inconsidérée des substances nutritives), qui a donné une quantité de nourriture très forte aux jeunes méduses.

  • Les jeunes méduses, beaucoup trop nombreuses, contribuent ainsi à manger tous les nutriments disponibles, appauvrissant la piscifaune locale, et déséquilibrant la chaîne alimentaire.

  • La pêche intensive a réduit les populations piscicoles, et les surplus de nutriments sont donc essentiellement mangés par les méduses, qui sont seules à en profiter.

  • Portées par les courants, les méduses vont par dizaines de millions vers le Nord-Est, jusqu'à des eaux trop froides pour qu'elles puissent s'y reproduire. Toutefois, le réchauffement progressif des eaux fait que l'on commence à voir des polypes de méduses d'Echizen se développer à des endroits où normalement il ferait trop froid : chaque année, les méduses sont plus nombreuses, et arrivent de plus en plus tôt dans l'année.

  • Les outils de pêche sont détruits ou abimés par les énormes méduses. L'économie de la pêche est très sérieusement affaiblie au Japon, mettant de nombreux marins et leurs familles sur la paille.

  • Pour clore le tableau, on constate des phénomènes similaires de multiplication des méduses en d'autres points du globe (mer Noire, golfe du Mexique, mer Baltique...)


Filets de pêches japonais, saturés de méduses géantes

Voilà donc un exemple très concret du réchauffement de l'atmosphère, des déséquilibres dus à notre surconsommation. Il est en effet devenu très consensuel de dire que la planète est en danger : mais la planète, les glaciers, les courants et la météorologie, c'est trop grand et trop impalpable pour qu'on réalise ce que cela signifie concrètement.

En revanche, 500 millions de méduses de 2 mètres d'envergure et de 200 kilos (soit 100 millions de tonnes de méduses, étalées sur une distance de 3500 km), c'est tout de suite plus concret.

finipe, 18h01 :: :: :: [27 critiques dithyrambiques]

20 Octobre 2006 ::

« Le pigeon de Vaux »

:: Histoire contemporaine, 1916

L'un des épisodes les plus tragiques de la bataille de Verdun fut celui du fort de Vaux, un ouvrage de béton qui fut assiégé par les Allemands du 2 au 7 juin 1916, dans des conditions abominables pour la garnison française dirigée par le Commandant Raynal, dont le nom est passé à la postérité. Cinq jours et cinq nuits d'un combat de taupes, pied à pied, mètre à mètre, les assaillants bouchant l'aération avec de la terre, faisant descendre des paniers pleins de grenades dans les trous, introduisant des tuyaux coudés dans le moindre orifice pour y projeter des fumées suffocantes et des liquides enflammés, les défenseurs montant des barrages de sacs de terre dans les couloirs à demi éboulés, défendant le terrain centimètre par centimètre avec des grenades et des mitrailleuses, ne reculant que devant les cordons Bickford, pétards explosifs et autres charges de mélinite qui faisaient sauter les barrages un par un, au milieu d'une atmosphère irrespirable, saturée de gaz toxiques et de fumée, où l'on n'y voyait souvent plus à un mètre, et dans la torture de la soif, les réserves d'eau étant épuisées à partir du 4 juin et la seule ressource étant une flaque d'eau marron au fond d'un trou d'obus, dans laquelle coulait la cervelle d'un cadavre... ou l'urine.


No man's land aux alentours du fort

Le 7 juin à 6 heures, Raynal est contraint de capituler : il n'y a plus une goutte d'eau, plus assez d'hommes, le fort est un véritable enfer sur Terre. Les survivants seront faits prisonniers et beaucoup cités à l'ordre de l'armée étant donnés les faits héroïques qu'ils ont accomplis pendant 5 jours. Mais un de ces soldats, cité à titre posthume, attire tout particulièrement l'attention du fait qu'il s'agit d'un pigeon.

En effet, le fort de Vaux étant encerclé et coupé de ses arrières, ces volatiles étaient devenus (outre les communications optiques avec un autre fort, celui de Souville) le dernier moyen de communication pour le commandant. Ainsi, on peut maintenant lire cette plaque commémorative sur les ruines du fort de Vaux :

Aux colombophiles morts pour la France. Au pigeon de Verdun.

De ce fort est parti pendant la bataille de Verdun le 4 juin 1916 le dernier pigeon du Commandant Raynal portant le message suivant : "Nous tenons toujours, mais nous subissons une attaque par les gaz et les fumées, très dangereuse. Il y a urgence à nous dégager. Faites nous donner de suite communication optique par Souville qui ne répond pas à nos appels. C'est notre dernier pigeon."


Plaque commémorative

Le pigeon accomplit sa mission et obtint la citation suivante :

Malgré les difficultés énormes résultant d'une intense fumée et d'une émission abondante de gaz, accomplit la mission dont l'avait chargé le Commandant Raynal. Unique moyen de communication de l'héroïque défenseur de Vaux, a transmis les derniers renseignements qui aient été reçus de cet officier. Fortement intoxiqué, est arrivé mourant au colombier.



Allée centrale du fort de Vaux, après qu'il ait été repris par
le général Mangin, le 2 novembre 1916

draleuq, 23h04 :: :: :: [5 critiques dithyrambiques]

17 Octobre 2006 ::

« Vapeurs »

:: Nombril

Vendredi dernier, tandis que, en toute quiétude, je rentrais d'un périple musico-fraternel sur la côte atlantique, je sentis en moi s'insinuer la fielleuse humeur maligne d'un être microscopique. Ignoble bactérie, vicieux microbe, je ne pus savoir alors clairement de quelle infamie unicellulaire il s'agissait, mais j'étais certain qu'on s'en prenait à moi : le petit grattement de gorge caractéristique était bien là, présent, qui faisait doucement son parcours. La truffe humide, l'oreille bourdonnante, je rentrai alors en mes pénates, mon home qui me sembla plus sweet qu'à l'accoutumée, tant je me réjouissais de me glisser au chaud dans une simple et douillette paire de pantoufles. Le reste de la soirée s'écoula ainsi paisiblement, mais plus le temps passait, et plus il devenait évident que quelque chose se reproduisait à grande vitesse dans mon organisme, transformé pour l'occasion en garde-manger viral. Je me couchai ainsi, la goutte au nez et la gorge troublée.

Mais le lendemain ! Morbleu, le lendemain... La guerre était déclarée : impossible de déglutir, de respirer, la tête telle un fruit mûr. Je m'extirpai hors de mon lit, claudiquai vers la cuisine afin d'y préparer un salvateur café, et dus m'y reprendre une bonne dizaine de fois, l'esprit flou et le sang cognant contre mes tempes. Tandis que je me reprenais pour la quatrième fois à installer un filtre dans la machine, une lueur intense m'aveugla : du couloir surgissait un rayonnement des plus malfaisants. Je fis volte-face dans un réflexe primaire de survie, me protégeai de mes bras et eus l'abjecte sensation qu'on me badigeonnait de limaces fraîches, ou d'une décoction à base de glaires d'escargots. Un long frisson glacial courut le long de mon dos, et je roulai au sol pour me dégager de l'étreinte qui cherchait à m'oppresser. Dans un éclair, j'aperçus à ma gauche un pied d'asperge géant qui jouait du trombone à coulisse : décrivant un brusque et violent arc de cercle de mon bras gauche, je me saisis du légume pour en faire une arme improvisée, et l'arrachai du carrelage tout gluant de chocolat et de sauce au curry.

La course s'engagea, haletante, au milieu de l'appartement : je bondis sur le canapé, esquivai de justesse un tentacule mauve que j'identifiai comme ma lampe hallogène, puis, repoussant violemment la table basse d'un coup de pied asséné dans un dérapage des plus approximatifs, je coupai la route à la poubelle qui me menaçait en chantant du Vincent Delerm. Bloqué là, entre un tentacule mauve et une poubelle obscène, une asperge mutante à la main, la fin m'apparut comme inéluctable : c'était un de ces instants infinis, qu'on croit avoir déjà vécu, qu'on ne peut situer, qui nous font parfois réfléchir à la distorsion des choses et leur perception, un moment suspendu et décisif. Je projetai l'asperge sur le tentacule en effectuant une savante bien que maladroite contorsion visant à passer par-dessus la table basse. Le sort me sourit, car du plafond se mirent à choir de grosses gouttes de yahourt bulgare, qui rendirent ma glissade plus fluide.

Le tentacule mauve, transpercé en pleine ampoule hallogène, hurla à plein poumon : « Gloria ! In excelsis deo ! ». C'était l'hallali : la poubelle, hagarde, tenta de s'enfuir, mais le yahourt bulgare formait d'épaisses plaques collantes au contact de la sauce curry et du chocolat : les refrains obscènes se turent, noyés sous une mélasse noirâtre et odieuse. Encore haletant, je titubai vers le tentacule qui, agité de soubresauts grotesques, murmurait les dernières notes de la messe en ut de Wolfgang. J'arrachai l'asperge d'un coup sec, et fus éclaboussé d'un fluide bouillonnant à l'odeur âcre. Le tentacule rendit l'âme, sur un "do" pathétique.

Et puis finalement, je me recouchai : moi, la grippe, ça m' fait rien.

finipe, 01h01 :: :: :: [2 sarcasmes grinçants]

14 Octobre 2006 ::

« L'Histoire à la carte »

:: Histoire - Inclassable

Les législateurs fous ont encore frappé, dans leur frénésie habituelle, dans leur débauche de paperasserie et de textes officiels : c'est décidé, la non reconnaissance du génocide arménien par la Turquie en 1915 sera punie par la loi, avec des peines pouvant aller jusqu'à 45000€ d'amende et un an de prison. Le politiquement correct est à ce prix semble-t-il : jusqu'où ira-t-on dans la mièvrerie et la débilisation pour avoir l'air de gens civilisés, compatissants et raisonnables ? Le pire, c'est que la tendance va croissante : déjà, nous avions eu droit à la « Loi Gayssot » en 1990, qui (entre autres) punissait le négationnisme (concernant la Shoah, en l'occurrence). Puis, ce fut récemment le tour d'une loi dont j'ai oublié le nom, reconnaissant le "rôle positif de la France dans la colonisation". Et maintenant, cette loi concernant le génocide arménien.

Quelle foutaise ! Il ne s'agit d'ailleurs même pas de savoir si ces faits historiques sont justes ou injustes, contestables ou incontestables, bons ou mauvais. Non, c'est simplement que ce ne devrait pas être à l'Etat d'écrire l'Histoire. D'autres ont essayé avant, il n'y a pas si longtemps que ça : un petit teigneux allemand et moustachu dès son arrivée au pouvoir en 1933 par exemple. Le pouvoir nazi a en effet réécrit l'Histoire de sorte qu'elle colle à l'idéologie au pouvoir. Je conviens que nous n'en sommes pas là avec cette rafale de "lois sur le devoir de mémoire", mais cela prend un tour singulièrement détestable.

L'Histoire n'a pas à être décrétée, c'est une discipline qui doit faire l'objet d'études critiques, de confrontations, de comparaisons, de documentations, et cela sans passions démesurées ni orientations partisanes. L'objet doit en être la recherche de la vérité. Or désormais, la vérité est figée, et si l'on n'est pas content, on paye une amende : pour le coup, les pires négationnistes vont pouvoir se sacrifier sur l'autel de la liberté d'expression bafouée.

Je ne félicite donc pas ces politicards qui ont baissé leurs frocs devant les neuneus du bien-pensant : aux chiottes la gauche qui a proposé ces lois débiles d'autoflagellation et de formatage historique, aux chiottes la droite qui n'a rien dit contre. Aux chiottes la loi Taubira, aux chiottes la loi Gayssot, aux chiottes la loi sur le rôle positif de la France dans la colonisation. Aux chiottes les donneurs de leçons internationaux et les pénitents incurables.

Politicards, politicardes : laissez les historiens faire leur boulot, et faites plutôt le vôtre, vous avez largement de quoi vous occuper sans venir vous mêler de ce qui ne vous regarde pas.

finipe, 02h09 :: :: :: [9 poignants panégyriques]

12 Octobre 2006 ::

« Saloperie de chat quantique »

:: Misanthropie

Ce n'est pas pour rien qu'on dit que cet abject animal a sept vies... A-t-on déjà vu animal plus vil, plus fourbe, plus cruel qu'un chat ? Ne sont-ce pas les ignobles engeances du Cornu ? Les suppôts du Démon ? Les séides de Samaël, l'ange déchu ? En vérité, camarades, je vous le dis : le chat est le parangon d'une veulerie que l'on ne rencontre plus guère que chez les plus ardents cégétistes, et encore. Le chat est une créature à éradiquer sans concession, mais malheureusement, il est coriace, il dispose d'une arme secrète : la physique quantique.

Peut-être aurez-vous en effet déjà entendu parler du fameux "paradoxe du chat de Schrödinger". C'est un paradoxe soulevé par ledit Schrödinger, un illustre savant mort dans les années 70, considéré un peu comme le père de la physique quantique. On lui doit notamment le principe de superposition, qui dit (grossièrement) la chose suivante : l'électron qui tourne autour d'un noyau dans un atome n'est pas un élément distinct et localisé, mais plutôt une onde qui se concentre de différentes façons dans l'atome. Ceci signifie qu'un électron n'est plus ici OU là, mais qu'il est ici ET là : il peut coexister dans plusieurs états simultanés, à plusieurs endroits différents. Il n'y a donc plus de logique binaire de type "vrai ou faux", mais une logique de 3 sortes différentes : "vrai, faux ou quantique".

Le paradoxe du chat repose sur une sorte de dispositif, d'expérience imaginaire que voici :

  • On enferme un chat dans une boîte (déjà ça me plaît bien).

  • Dans cette boîte, on place un appareil à détecter les électrons : si cet appareil détecte un électron, alors il déclenche un marteau, qui ira briser une fiole de poison, qui tuera le chat (atrocement).

  • On place un atome d'uranium radioactif dans la boîte, et on laisse l'expérience se dérouler pendant une minute.

  • La boîte est dotée d'un hublot, par lequel l'observateur observera le résultat, mais seulement après que la minute soit écoulée.

Que va-t-il se passer ? En fait, il y a 50% de chance que l'uranium radioactif éjecte un électron, lequel déclencherait le détecteur d'électron, lequel actionnerait le marteau, lequel briserait la fiole de poison, qui tuerait le chat dans d'atroces convulsions. L'on pourrait donc se dire, avant d'observer le résultat de l'expérience, qu'il y a tout simplement 50% de chance que le chat soit mort, et 50% de malchance que le chat soit vivant. Seulement voilà, le fait que le chat soit mort ou vivant ne dépend que d'une chose : l'émission ou non d'un électron par l'atome d'uranium. Et selon le fameux principe de superposition, l'électron existe à plusieurs endroits en même temps. Donc l'atome d'uranium a éjecté un électron ET n'a pas éjecté d'électron. Donc, avant que l'on observe la boîte, le chat est mort ET vivant. En même temps.

Cet état du chat mort et vivant à la fois n'est valable qu'avant observation. Une fois que l'observateur a observé, il y a ce que les physiciens appellent une décohérence : on passe de "vivant ET mort" à "vivant OU mort". Cette décohérence est provoquée par l'interaction entre l'observateur et l'observé. L'électron évolue dans un grand vide, il est minuscule par rapport au chat, et ses interactions avec son environnement sont rares. Le chat, lui, est immense, il est composé de milliards d'atomes, et subit donc à chaque seconde des milliards de milliards d'interactions avec l'univers qui l'entoure. Son état superposé de "vivant ET mort" est donc extrêmement bref, et la décohérence est quasiment immédiate.

La question qui se pose alors est la suivante : est-ce que c'est la mesure de cette expérience ou son observation qui décide si le chat est vivant ou mort ? Si l'onde "vivant ET mort" parcourt le nerf optique de l'observateur, elle le parcourt toujours dans ce même état quantique. Puis, une fois cette onde arrivée au cerveau, ce serait la conscience humaine qui déciderait si le chat est "vivant OU mort" (décohérence). Mais nul ne sait pourquoi notre conscience choisirait un état plutôt qu'un autre : cela impliquerait donc qu'à chaque observation que nous faisons, il se crée un univers parallèle, dans lequel notre conscience aurait fait un autre choix que celui que nous avons fait. Dans un univers le chat est mort, dans l'autre il est vivant. Il existerait alors une infinité d'univers parallèles, somme de tous les choix effectués depuis l'aube de l'univers.




Conclusion : si vraiment vous voulez être sûr de votre coup, ne perdez pas de vue ce foutu chat, filez-y un bon coup de chevrotine et pis c'est marre. Nan mais oh !

finipe, 03h06 :: :: :: [13 déclarations d'amour]

9 Octobre 2006 ::

« Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche »

:: Histoire moderne, 1524

Une jeunesse ascétique et studieuse

Celui que l'on connaît comme le chevalier Bayard s'appelait Pierre Terrail, IIIème du nom : il naît à Pontcharra, dans le Dauphinois (actuel département de l'Isère), en 1476. Pierre est l'aîné d'une famille de 8 frères et soeurs, et dans le domaine familial, le château Bayard, la vie n'est pas facile : ce n'est pas l'opulence de la noblesse de cour, et l'on n'y jouit pas d'un grand confort. Toutefois, et grâce au soutien inconditionnel de son oncle maternel Laurent Alleman, évêque de Grenoble, il parvient à s'extirper de ce quotidien : il va à l'école et apprend à écrire, puis obtient une place de page à la Cour de Charles Ier, le duc de Savoie[1]. On le surnomme alors "Riquet". Il part ensuite à Turin apprendre le dur métier des armes, et se perfectionne enfin dans les arts militaires à la Cour de France. A 17 ans, c'est un cavalier émérite et un rude combattant : il entre à la compagnie du comte de Ligny en tant qu'homme d'armes.


Portrait de Bayard

Naissance du mythe

Le jeune chevalier n'a pas longtemps à attendre avant de prouver sa valeur au combat : en effet, le roi de France Charles VIII s'engage tout juste dans ce qui est désormais appelé les guerres d'Italie, qui vont se succéder pendant plus de 50 ans, et dont l'objectif est de faire valoir les droits de succession de la lignée royale française sur le trône du Royaume de Naples, droits contestés par l'Espagne. Ainsi, dès 1494, Bayard se distingue au cours de nombreuses batailles, dont notamment celle de Fornoue (non loin de Parme), où l'armée française remporte une belle victoire malgré une infériorité numérique de 1 contre 4. En 1503, Louis XII a succédé à Charles VIII depuis 5 ans, et tandis que Bayard jouit déjà d'une grande réputation, il asseoit définitivement sa renommée : il commence par remporter une victoire éclatante dans un combat d'honneur (surnommé le « combat des onze ») contre une troupe espagnole, puis, quelques mois après, il vainc en duel le célèbre capitaine espagnol Alonso de Sotomayor, qui le calomniait à propos de son attitude envers les prisonniers.

Mais c'est en 1504 que se déroule l'épisode qui marque le chevalier Bayard comme héros mythique, véritable image d'Epinal du chevalier audacieux, brave et charismatique : la défense du pont de Garigliano. Tandis qu'une petite troupe de quelques centaines d'hommes d'armes français, dont Bayard, part en reconnaissance sur le pont enjambant le fleuve Garigliano (ligne de démarcation des armées françaises et espagnoles), les éclaireurs se font surprendre par un détachement espagnol en très large supériorité numérique, doté d'une artillerie conséquente. Les troupes françaises battent en retraite devant cet écrasant surnombre, mais le pont n'est pas large, et Bayard le défend à lui seul, les espagnols étant obligés de se présenter en petit nombre du fait de l'étroitesse des lieux. Lors de cet épisode fameux, les divers historiographes le dépeignent comme un véritable diable, maniant tant et si bien l'épée qu'on ne savait discerner s'il y avait un ou dix hommes à la fois. Bayard tient le pont à lui seul, l'artillerie française vient à la rescousse, et les espagnols sont repoussés... Cet épisode d'un incroyable héroïsme lui vaut alors l'emblème du porc-épic, ainsi que la devise suivante : Vires agminis unus habet, qui signifie peu ou prou « On a la force d'une armée ».


La défense du pont de Garigliano
(Peinture de Félix Philippoteaux, XIXème siècle)

Grâce à ces coups d'éclat successifs, Bayard obtient la protection de plusieurs grands du royaume, dont notamment Anne de Bretagne. Pour autant, il ne se repose pas sur ses lauriers, loin s'en faut : en 1507, il participe brillamment à la prise de Gênes, puis, en 1509, il contribue à la prise de Treviglio et à la victoire d'Agnadel (non loin de Bergame). Il est alors fait capitaine, un grade qu'en général on ne voit plus sur les champs de batailles. Mais Bayard, lui, est de tous les combats. Il continue de s'illustrer par ses faits d'armes, récolte plusieurs blessures, parfois graves, mais se remet toujours.


Prise de Gênes par Louis XII
(Peinture d'époque de Jean Bourdichon)

La consécration du parangon de la chevalerie

En 1515, François Ier, âgé d'à peine vingt ans, est roi de France depuis peu de temps : il donne à Bayard le titre de Lieutenant-Général du Dauphiné. Mais c'est après la célébrissime bataille de Marignan, le 15 septembre 1515, que Bayard reçoit une des plus hautes marques d'estime que l'on puisse concevoir. L'armée française vient de remporter une éclatante victoire : afin d'honorer le héros Bayard, François Ier se fait adouber sur le champ de bataille de la main même de ce grand homme qu'il considère comme l'idéal de la chevalerie.


Bayard adoube François Ier
(Illustration d'Albert Robida, XIXème siècle)

Les années suivantes, Bayard assure la gouvernance de sa province avec discernement, et est grandement aimé de ses administrés. Il n'en oublie pas pour autant ses devoirs militaires, et repart régulièrement en Italie pour mener de nombreuses batailles, lors desquelles il se distingue toujours et encore.

Le 29 avril 1524, à Romagnano (non loin de Milan), alors que Bayard couvre la retraite de l'armée française, il reçoit un coup d'escopette dans le dos et s'effondre, blessé à mort. Il enjoint ses compagnons à le laisser ainsi pour sauver leurs vies. Il est alors recueilli par le connétable de Bourbon, qui avait trahi la France pour se joindre aux rangs de l'empereur Charles Quint, et l'Histoire prête aux deux hommes la conversation suivante :

- Ah ! Monsieur de Bayard, que j'ai grand pitié de vous voir en cet état, vous qui fûtes si vertueux chevalier !

- Monsieur, il n'est besoin de pitié pour moi, car je meurs en homme de bien. Mais j'ai pitié de vous, car vous servez contre votre prince et votre patrie.

C'est ainsi que meurt Pierre III de Terrail, seigneur de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche, pleuré et honoré par ses propres ennemis tant étant grande sa renommée. Fauché lâchement par une arme à feu, avec lui meurent également les derniers vestiges de la chevalerie française médiévale, dont les lourdes armures et le code d'honneur ne pouvaient plus rien contre la poudre.

Son tombeau est aujourd'hui au couvent des Minimes de la Plaine, à Saint-Martin-d'Hères (département de l'Isère).


On retrouve un peu partout la figure légendaire de Bayard...


_________________________________
1. Ne pas confondre avec d'autres "Charles Ier", tels Charlemagne ou Charles Ier Stuart.

finipe, 02h02 :: :: :: [14 lettres de suicide]

6 Octobre 2006 ::

« Zooschizophrénie »

:: Les aventures du lion

Devant certaines demandes pressantes de mes innombrables fans, il devient désormais nécessaire d'apporter une clarification définitive quant à la nature des liens qui m'unissent à ce fameux lion, dont la trivialité du discours a choqué les plus sensibles.



finipe, 01h21 :: :: :: [6 assertions ineptes]

3 Octobre 2006 ::

« Le fort de Douaumont »

:: Histoire contemporaine, 1916

Le fort de Douaumont, construit en pierres cimentées sur une colline dominant Verdun au cours du XIXème siècle, sera renforcé au début du XXème siècle d'une carapace de béton armé en conséquence de l'apparition des obus explosifs. Durant la bataille de Verdun, en 1916, ce mastodonte aux murailles de 2m50 d'épaisseur était le seul à pouvoir résister durablement aux obus de 400 mm, dits de "rupture".

Or, en 1915, Douaumont, comme les autres forts de Verdun, avait été privé de ses canons, et sa garnison avait été réduite à une vingtaine de territoriaux (dont la compétence première était le terrassement, et non le combat) commandés par un sous-officier pré-sénile. En effet, les généraux, ayant remarqué que les forts Belges de Liège et de Namur, réputés imprenables, avaient rapidement capitulé avec toute leur garnison en 1914 devant l'artillerie lourde allemande, avaient décidé que ces forts n'étaient que des pièges à rats et qu'il valait mieux les désaffecter. De plus, la France avait beaucoup trop misé sur l'infanterie et manquait cruellement de canons. Il sembla donc logique aux généraux de retirer les canons des forts (où ils ne servaient à rien) pour les envoyer aux "points chauds" du front.


L'ossuaire de Douaumont, qui contient les restes de 300.000 soldats allemands et français portés disparus lors de la bataille de Verdun

Le 21 février 1916, les Allemands déclenchent leur terrible offensive de Verdun, sans pouvoir nullement revendiquer l'effet de surprise. L'affaire ne surprend en fait les français que par son intensité. Le 25 février 1916, une douzaine de soldats Allemands d'un régiment brandebourgeois se pointent l'arme à la bretelle au fort de Douaumont et demandent aux territoriaux qui en assurent la garde de se rendre. Les français acceptent, puis leur "chef", constatant qu'ils ne sont que douze, dit au lieutenant allemand : "si j'avais su que vous n'étiez que douze, c'est moi qui vous aurais fait prisonniers". Et le teuton de lui répondre : "trop tard". Cette scène d'échanges courtois et pacifiques, dont l'authenticité est pourtant avérée, peut sembler totalement surréaliste au milieu de la tourmente sauvage et impitoyable de la Bataille de Verdun.


Le fort de Douaumont aujourd'hui. Le terrain, toujours lunaire et dévasté après quasiment un siècle, donne une idée de la violence des bombardements : on estime à 26 millions le nombre d'obus tirés par les artilleries, soit 6 obus au m²

Le lendemain, par l'intermédiaire du communiqué d'état-major, les gros titres des journaux sont à mourir de rire (c'est le cas de le dire, comme vous le verrez plus loin).

En France :
Les Allemands ont réussi à prendre provisoirement le contrôle du fort de Douaumont après avoir subi de très lourdes pertes provoquées par une défense acharnée de la garnison française.

En Allemagne :
A la suite d'une offensive héroïque, l'Armée Allemande a conquis de haute-lutte le fort de Douaumont. Les français ont dû évacuer le fort dans le désordre, laissant sur place de nombreux morts.

Jusqu'ici, tout ressemble à une farce ridicule. Mais là où la farce ne fait plus rire, c'est quand elle devient sanglante. En effet, allez savoir pourquoi, les Allemands n'ont pas jugé, eux, que le fort était inutile. A tel point qu'ils se sont empressés de réarmer les casemates de Bourges et les tourelles de canons et de mitrailleuses dès qu'ils en ont été maîtres. Le 22 mai, la 5ème division coloniale, composée de marocains et de sénégalais, en fait la triste expérience dans sa tentative de reconquête : les pauvres africains sont massacrés par centaines dans les fossés du fort qu'ils ne parviennent pas à dépasser. Ce n'est que le 24 octobre 1916 que les français (encore des coloniaux, d'ailleurs) parviennent enfin à le reprendre.


Photo du fort dévasté, prise juste
après l'offensive de 1916

Les spécialistes estiment que directement ou indirectement, la reprise du fort de Douaumont aura coûté à la France la vie de 100.000 soldats. Quand on sait qu'il a été pris sans combat par une poignée d'hommes portant le Mauser à la bretelle, on perçoit alors toute l'inique incompétence de nos généraux de l'époque.

draleuq, 00h22 :: :: :: [10 pleurnicheries]