Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Comme disait Joffre, je les grignote !
Dans tes
rêves
En vérité je vous le dis, l'ignorance écrase affreusement la morale. Ce faisant, l'amitié se distingue en rampant depuis l'enfer du post-modernisme
Thal l'errant ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

30 Janvier 2007 ::

« Koxinga, un pirate patriote - 1ère partie »

:: Histoire moderne, 1644

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Koxinga, un pirate patriote - 1ère partie
2. Koxinga, un pirate patriote - 2ème partie



Précédemment, j'avais fait part de mon intérêt pour le cinéma chinois ; et il se trouve que dans plusieurs films du genre Wu Xia Pian, notamment chez Chang Cheh ou Liu Chia Liang, il est fait référence au Seigneur Koxinga. C'est un peu toujours la même histoire : des héros chinois, qui veulent rétablir la dynastie Ming, luttent contre l'oppresseur mandchou de la dynastie Qing. Le tout sur fond de Wu Shu, Shaolin et autres Bateaux rouges.

Alors voilà, je me suis dit que ce serait une bonne occasion d'en savoir un peu plus sur qui était réellement ce Koxinga qui fait figure encore aujourd'hui de héros chinois...



La chute de la dynastie Ming

En 1368, la dynastie Ming vint à régner en Chine : issue du peuple des Hans, très largement majoritaire en Chine, elle avait supplanté la dynastie Yuan, d'origine mongole. Grâce aux Ming, le pays connut une ère de prospérité intellectuelle, politique et artistique sans pareil : l'imprimerie y fut florissante, les explorations emmenèrent les marins chinois jusqu'en Afrique, sur des navires grandioses en comparaison des bâtiments européens, la domination militaire fut sans égal, et les grands chantiers humains furent des succès malgré leur démesure.

Toutefois, sous l'influence de l'élite néo-confucéenne qui prédomine dans la lourde administration de l'empire, et prône une certaine autarcie et une xénophobie patente, le pays se replia peu à peu sur lui-même. Le confucianisme méprisait le commerce, considérant que le pays devait tirer sa richesse de son agriculture et ses terres : ainsi, la dynastie Ming commença à lentement décliner à partir de la fin du XVème siècle. D'autres en profitèrent pour semer le trouble, tels les japonais ou les mandchous qui firent de fréquentes incursions, et la situation alla de mal en pis.


Au début du XVIIème siècle, les problèmes sont tels que les soulèvements populaires sont de plus en plus fréquents : l'empereur en place, Tianqi, est un illettré, incapable de s'occuper du pays, ayant abandonné les rênes du pouvoir à des intrigants. A sa mort, son frère cadet Chongzhen tente de reprendre le contrôle et de redresser l'empire, de plus en plus mis à mal par les incursions des mandchous. Il règle également les nombreux problèmes de piraterie qui entravent la mer de Chine, en nommant tout simplement amiral en chef un des pirates-marchands les plus influents, un certain Zheng Zhilong (connu en occident sous le nom de Nicolas Iquan). Ce dernier a pour épouse une japonaise du nom de Tagawa Matsu, avec qui il a eu un fils en 1624, nommé Zheng Chenggong : quelques années plus tard, on connaîtra cet enfant sous le nom de Koxinga.


Zheng Chenggong, connu sous le nom de « Koxinga »,
une déformation phonétique de son nom

Le jeune Koxinga passe les premières années de sa vie au Japon, puis est emmené à Nankin, où il étudie à l'université impériale, le principal établissement universitaire de la dynastie Ming. Mais en 1644, un rebelle chinois du nom de Li Zicheng prend la ville de Pékin et la met à sac, et l'empereur Chongzhen se pend. La conquête de Li Zicheng est de courte durée, car les mandchous profitent immédiatement de la situation : sous prétexte de venir en aide à l'empire, ils chassent l'éphémère pouvoir des rebelles et mettent en place une nouvelle dynastie, les Qing (qui ne seront renversés à leur tour qu'en 1912). Ainsi, l'empire chinois redevient gouverné par une ethnie minoritaire, les mandchous.

finipe, 00h21 :: :: :: [2 confessions honteuses]

27 Janvier 2007 ::

« Dialogue entre l'entendement et la raison »

:: Les aventures du lion

finipe, 16h11 :: :: :: [7 confessions honteuses]

22 Janvier 2007 ::

« L'armée de Dieu dans le Languedoc - 2ème partie »

:: Histoire médiévale, 1210

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. L'armée de Dieu dans le Languedoc - 1ère partie
2. L'armée de Dieu dans le Languedoc - 2ème partie




C'est maintenant sur les méthodes de Montfort que je m'attarderai plus particulièrement.

En 1210, il assiège le château de Bram qui lui résiste trois jours. A la garnison (plus de cent hommes), il fait arracher les yeux, couper le nez et la lèvre supérieure. Seul un soldat garde un oeil pour pouvoir guider ses malheureux camarades jusqu'au château voisin de Cabaret, réputé imprenable. Epouvantés, les gens de Cabaret se rendent au bourreau sans coup férir.

Montfort se dirige ensuite vers Lavaur, place forte défendue par un certain Aimery de Montréal. Ce dernier, comme une multitude de chevaliers occitans, s'était déjà rallié aux croisés plusieurs fois avant de les trahir à chaque fois. Cette politique était en quelque sorte obligatoire pour des chevaliers sincèrement catholiques et désirant le rester, mais ayant des amis ou de la famille proche parmi les cathares. La châtelaine de Lavaur, Guiraude de Laurac, était cathare et de surcroît la soeur de Montréal. Après la prise de Lavaur, Aimery de Montréal et ses 80 chevaliers furent pendus. Comme le gibet s'écroula sous le poids des corps, ceux qui n'étaient pas encore morts furent égorgés. Quant aux 400 cathares que le château abritait, ils furent brûlés vifs dans un bûcher géant.

En 1213, à la bataille de Muret, après avoir mis en déroute la chevalerie occitane et aragonaise, il ordonne à sa chevalerie d'arrêter la poursuite et de revenir sur l'infanterie ennemie, composée en grande partie de miliciens toulousains, qui est en train d'assiéger le château. La bataille tourne au massacre : la moitié des miliciens, soit environ 20 000 hommes, périssent dans l'aventure, pour une bonne partie noyés dans la Garonne. La cité endeuillée voit ce jour-là sa population masculine décimée.

Cinq ans plus tard, c'est justement devant Toulouse révoltée que Montfort vient mettre le siège. Mais il n'a pas du tout les ressources pour isoler la ville et ne peut pas empêcher les toulousains de recevoir de nombreux renforts, si bien qu'à la fin il se retrouve en sous-nombre et subit lui-même des attaques de la part des assiégés, qu'il réussit toutefois à repousser. Chaque camp laisse alors libre cours à sa haine, excitée depuis dix ans de guerre. Les croisés pris vivants pendant leurs assauts sont mutilés, traînés à la queue des chevaux, écorchés vifs... Les toulousains pris vivants pendant les sorties, ne subissent pas un sort plus enviable bien évidemment, surtout que l'exaspération de Montfort, qui n'a jamais été aussi malmené, est à son comble. On leur coupe la tête et on l'envoie dans les murs de la ville à grands coups de catapultes.


Le siège de Toulouse en 1218 : les toulousains fortifient leurs remparts
(Tableau de J.P. Laurens)

La chronique parle alors de l'horreur de ces femmes et de ces vieillards qui défendent leur ville (par manque d'hommes) et voient la tête de leur mari ou de leur fils tomber à leurs pieds... Montfort fait construire une gigantesque tour roulante, mais elle est endommagée par les machines de siège toulousaines. Réparée à la hâte, elle n'a pas le temps de servir à nouveau puisque les toulousains attaquent le campement croisé à l'aube, par deux côtés en même temps, dans le but de l'incendier. Guy de Montfort, frère de Simon, est alors blessé d'une flèche tirée des remparts. Simon est atteint d'un projectile de pierrier en pleine tête au moment où il se porte à son secours. « Ses yeux, sa cervelle, ses dents, son front et sa mâchoire lui volèrent en éclats et il tomba par terre, mort, sanglant et noir. »

La même chanson de geste rapporte évidemment que le projectile mortel, acclamé par une explosion de joie générale, fut lancé par un pierrier manié par une femme. C'est peut-être un peu romancé, mais parfaitement possible au sens où toute la population de Toulouse avait décidé d'une seule voix de s'opposer à ce dictateur criminel.

Pour en finir avec lui, je vous laisserai en compagnie de Zoe Oldenbourg, excellente romancière et historienne spécialiste de cette époque :

Quel que puisse être le sort réservé pour l'éternité à l'âme de Simon de Montfort, ceux qui admirent Napoléon, César, Alexandre et leurs semblables ne sauront, en toute justice, refuser leur admiration à ce grand soldat ; les autres sont libres de constater qu'il fut, somme toute, un être assez médiocre, choisi pour une besogne cruelle dont il s'est acquitté du mieux qu'il a pu. La responsabilité morale de ses actes lui incombe bien moins qu'à ceux qui avaient pouvoir de les bénir et de les absoudre au nom de Jésus-Christ.

draleuq, 01h31 :: :: :: [4 provocations]

20 Janvier 2007 ::

« L'armée de Dieu dans le Languedoc - 1ère partie »

:: Histoire médiévale, 1208

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. L'armée de Dieu dans le Languedoc - 1ère partie
2. L'armée de Dieu dans le Languedoc - 2ème partie




En 1208, le légat Pierre de Castelnau fut assassiné alors qu'il était de passage dans le Languedoc. Ce fut le prétexte que le pape Innocent III attendait depuis longtemps pour réduire l'hérésie Cathare dans le sud de la France. Il prêcha donc une croisade à laquelle prirent part notamment Simon de Montfort, un noble du nord, et le Comte de Toulouse Raimond VI qui régnait précisément sur le Languedoc, mais qui ne voulait pas qu'on lui reproche d'être un ami des hérétiques. Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux et à ce titre descendant de l'illustre Saint Bernard de Clairvaux, créateur de l'Ordre des Cisterciens, était à la tête de la Croisade.


Innocent III & Simon de Montfort

Celle-ci, composée de plusieurs centaines de chevaliers en mal de pardon, attirés par les "indulgences" offertes par le pape à quiconque se croisait, et surtout de plusieurs milliers de routiers, appelés aussi ribauds, des fantassins mercenaires aussi redoutables que mal équipés, se dirigea d'abord sur Béziers, deuxième ville du domaine de Raymond-Roger Trencavel, vicomte de Carcassonne.

A la suite d'une sortie imprudente d'une partie de la garnison de Béziers, une contre-attaque fulgurante des routiers réussit à pénétrer dans la cité. Les défenseurs perdirent pied très vite et le combat se changea très vite en massacre. Les soldats et les civils de tous les âges et des deux sexes furent indifféremment passés au fil de l'épée. Lorsqu'ils virent qu'aucun quartier ne leur était fait, les habitants se pressèrent dans la grande église de la Madeleine, où ils espéraient trouver refuge du fait que leurs adversaires étaient censés être de pieux chrétiens.


Eglise de la Madeleine à Béziers, de nos jours

Ils s'y entassèrent jusqu'à y être au nombre probable de 7000. Une fois qu'ils eurent massacré tous les autres, les ribauds entrèrent dans le saint-lieu et commencèrent à en trucider tous les occupants. Pendant ce temps, le comte de Toulouse pressait l'abbé de Cîteaux de faire intervenir la chevalerie pour arrêter ce bain de sang. C'est à ce moment qu'on lui prête la célèbre réponse : « Qu'ils les tuent tous. Dieu reconnaîtra les siens. »

S'il ne l'a pas dit, Arnaud Amaury l'a en tout cas pensé très fort, puisqu'il a laissé les routiers tuer sans réserve la totalité des 20 000 habitants de Béziers, attendant qu'ils commencent à tout piller pour les faire jeter en-dehors des remparts... Ils pouvaient se salir les mains à sa place, mais pas prendre le butin !

Le ton était ainsi donné à une guerre impitoyable qui devait durer 36 ans. Si Arnaud Amaury se fit ensuite oublier lorsqu'il acquit le poste d'archevêque de Carcassonne (on lui prête même des remords à la fin de sa vie), Simon de Montfort devint, lui, l'artisan principal des persécutions françaises contre le sud-ouest.

C'est qu'il faut comprendre que les gens du Languedoc, outre le fait qu'ils ne parlaient pas du tout la langue des français, n'estimaient avoir rien en commun avec eux. Ils jouissaient d'une période de grand développement commercial, et leur civilisation, à l'image de Toulouse leur capitale, était florissante. Cette croisade est donc très vite devenue une guerre de conquête territoriale sans merci, où l'extermination des hérétiques n'était plus qu'un accessit. Le Roi de France ne commença d'ailleurs à s'intéresser au sujet que lorsque Simon de Montfort fut maître d'un territoire plus grand que le Royaume de France lui-même.

draleuq, 03h58 :: :: :: [0 provocation]

17 Janvier 2007 ::

« Considérations scatologiques »

:: Les aventures du lion

finipe, 16h59 :: :: :: [14 insultes scandaleuses]

14 Janvier 2007 ::

« Mata Hari, l'oeil de l'aube »

:: Histoire contemporaine, 1917

Mata Hari est un nom que l'on connaît, qui évoque généralement des horizons exotiques, une danseuse troublante de la Belle Epoque, mais l'on ignore bien souvent qui était réellement cette femme. Une bonne occasion de combler cette lacune !



Margaretha Zelle est née en 1876 à Leeuwarden, dans les Pays-Bas, d'un père hollandais et d'une mère javanaise. Sa jeunesse est marquée par son apparence métissée, inhabituelle aux Pays-Bas : son père la chérit et la gâte beaucoup, et on lui reconnaît une silhouette élancée, un corps svelte, et une tendance naturelle pour charmer son entourage. Quelques années après la mort de sa mère, son père connaît des revers de fortune : c'est ainsi qu'à l'âge de 18 ans, en 1894, Margaretha entre à l'école normale afin de devenir institutrice. Elle est renvoyée pour avoir séduit le directeur de l'établissement, qui perd lui aussi sa place.

Peu de temps après, elle se marie avec Rudolf MacLeod, un capitaine de vaisseau de la marine hollandaise beaucoup plus vieux qu'elle, rustre et porté sur la bouteille, avec qui elle part s'installer dans les Indes néerlandaises (actuelle Indonésie), pays natal de sa mère. Elle y reste pendant neuf années, au cours desquelles elle connaît un drame : ses deux enfants sont empoisonnés par une servante, et l'un d'eux meurt intoxiqué. Dans le même temps, sa vie exotique est des plus exaltantes, et c'est dans cet état d'esprit qu'elle rentre en Europe en 1903. Elle divorce très rapidement, est contrainte de laisser sa fille en garde à son désormais ex-mari (faute d'argent), et se rend à Paris.

C'est là qu'elle fait ses débuts comme "danseuse de charme", et est rapidement remarquée pour son talent. Elle s'est inventé une personnalité extraordinaire : elle est une princesse indonésienne du nom de Mata Hari ("l'oeil de l'aube" en malais), a appris les secrets de la danse auprès d'un prêtre de Shiva... L'écrivain Colette dit en parlant d'elle :

Elle ne dansait guère, mais elle savait se dévêtir progressivement et mouvoir son long corps bistre, mince et fier.

C'est ainsi qu'elle parcourt l'Europe, de succès en succès : France, Allemagne, Espagne, Angleterre, Pays-Bas, Autriche, Egypte... Mata Hari collectionne les soirées prestigieuses, les protecteurs influents et les amants richissimes.


En 1916, alors que la guerre sévit depuis deux ans, Mata Hari s'éprend d'un jeune lieutenant russe au service de la France, nommé Vladim Maslov : alors qu'elle lui rend visite à Vittel, elle est contactée par un membre du contre espionnage français, le capitaine Ladoux. Mata Hari, grâce à ses nombreux déplacements et ses contacts mondains et internationaux, pourrait servir la France : elle peut en effet circuler librement en Europe, en tant qu'artiste et ressortissante des Pays-Bas, un pays neutre.

On la charge d'aller collecter des informations par l'entremise de l'une de ses connaissances personnelles : Guillaume de Prusse, le Kronprinz de l'empire allemand[1]. Afin d'éviter les combats, elle rallie tout d'abord l'Espagne, puis gagne l'Angleterre où elle est interrogée par les services secrets britanniques, l'intelligence service. Sans plus de conséquence, elle ne peut toutefois plus gagner la Prusse : elle retourne donc en Espagne, s'établit à Madrid, et séduit le major Kalle, l'attaché militaire du consulat allemand. Ce dernier transmet à Berlin un message crypté dans lequel il décrit certaines informations d'importance, précisant que « l'agent H-21 a été très utile ». Mais le cryptage utilisé est connu des services français (volontaire de la part des allemands ou non ?), et l'agent H-21 est rapidement identifié comme étant Mata Hari.

Au mois de janvier 1917, Mata Hari rentre à Paris pour y retrouver son amant, le lieutenant Maslov. Un mois plus tard, elle est arrêtée dans un luxueux hôtel par les services français : on l'accuse de jouer double jeu, et d'espionner pour le compte de l'ennemi. On la questionne longuement dans des conditions assez humiliantes, on fouille ses affaires, mais hormis quelques peccadilles, l'on ne trouve rien de sérieux accréditant la trahison.

Sous la pression d'une population exaspérée par les mauvaises nouvelles du front, les mutineries et les innombrables morts de la guerre, Mata Hari est condamnée à mort après un procès expéditif et inique, pour intelligence avec l'ennemi. Le 15 octobre 1917, elle est fusillée : elle refusa qu'on lui bande les yeux, et quelques instants avant qu'on la passe par les armes, elle envoya du bout des doigts un baiser à ses bourreaux...

_________________________________
1. Guillaume de Prusse rendit hommage à la valeur militaire du commandant Raynal et des héroïques défenseurs du fort de Vaux, en leur remettant un poignard allemand, ne retrouvant pas le sabre que le capitaine français avait remis à un officier allemand lorsqu'il s'était rendu. Pourtant, cet acte d'honneur ne présageait pas de la fin de ce prince : après de multiples compromissions avec le pouvoir nazi dans l'entre deux guerres, il finira noyé dans la frivolité et piteusement entretenu par sa femme. Le général de Lattre de Tassigny dira de lui : « Monsieur, vous êtes lamentable » !

finipe, 01h16 :: :: :: [5 critiques dithyrambiques]

11 Janvier 2007 ::

« Pépin le bref, le premier carolingien »

:: Histoire médiévale, 751

Pépin III est né en 715, à Jupille, dans l'actuelle Belgique. Surnommé "le bref" en raison de sa petite taille, il est le fils cadet d'une figure légendaire de l'Histoire de France, Charles Martel, qui s'illustra en 732 à Poitiers, en arrêtant l'invasion musulmane. Ce dernier ne s'était d'ailleurs pas contenté de cette victoire emblématique : il avait continué à lutter contre les arabes qui maintenaient leur menace partout au sud de la France et jusqu'en Bourgogne : en repoussant ainsi les envahisseurs et en reprenant la majorité des territoires perdus, Charles Martel avait contribué à unifier le royaume des Francs.

En 737, le roi mérovingien Thierry IV meurt, sans grand pouvoir : cette lignée fondée vers 400 et dans laquelle s'illustra autrefois Clovis Ier est depuis longtemps en déclin, et l'on surnomme désormais ses monarques les "rois fainéants". Les véritables dirigeants du royaume sont les Maires du palais, sortes de gouverneurs des divers royaumes francs. C'est ainsi que Charles Martel, Maire d'Austrasie et fort de son pouvoir, décide de ne donner aucune suite à la succession de Thierry IV : il enferme Childéric III, le successeur légitime de Thierry IV, dans un monastère, et tient les rênes du pouvoir en toute illégalité. Il gouverne ainsi les royaumes francs jusqu'à sa mort, le 22 octobre 741.


Royaume franc, en 768

Les fils de Charles Martel se partagent alors le pouvoir : Carloman, l'aîné, devient Maire du palais d'Austrasie, et Pépin, le cadet, devient Maire du palais de Neustrie. Les deux frères tirent rapidement Childéric III de son monastère et lui permettent de régner.

En 743, Pépin se marie avec Bertrade de Laon, plus connue dans l'Histoire de France sous le nom de Berthe aux grands pieds, du fait qu'elle souffrait d'un pied bot. En 747, Carloman décide de se détacher du pouvoir et entre dans un monastère ; Pépin se retrouve dès lors seul dirigeant du royaume, et s'emploie à écarter Childéric III du trône sur lequel il l'avait remis quelques années auparavant. Ainsi, en 750, il obtient du pape Zacharie un blanc seing des plus indiscutables, et ravit le pouvoir à Childéric un an plus tard, en étant élu très officiellement roi des francs à Soissons. Il est le premier roi de la dynastie carolingienne, les mérovingiens ne sont plus...


Pépin le bref & Berthe aux grands pieds

Pépin le bref s'emploie dès lors à gouverner le royaume franc, et la tâche est lourde : il consolide les frontières, répond aux nombreuses demandes d'aide de la part de la papauté, qui cherche à repousser le menaçant royaume Lombard (quatre campagnes militaires sont menées, de 755 à 758), et il évince les derniers bastions d'occupation des arabes en Septimanie.

De 761 à 768, Pépin doit également lutter pied à pied contre la rebellion de son demi-frère Grifon qui conteste sa légitimité, allié à Waïfre, un prince mérovingien dirigeant l'Aquitaine, lui-même mécontent. Waïfre meurt des mains même de Pépin, après une dernière expédition punitive pour ses rebellions successives. L'on peut également citer, parmi les mesures phares de Pépin le bref, l'instauration de la dîme, un impôt destiné à l'entretien du clergé, qui ne sera aboli que mille ans plus tard, lors la révolution française.

Le premier des carolingiens meurt le 24 septembre 768, à Saint-Denis. Il laisse derrière lui un royaume fort, et un héritier qui marquera d'une empreinte majeure l'Histoire de France et d'Europe : Charles Ier le grand, dit Charlemagne.

finipe, 03h54 :: :: :: [5 contestations]

7 Janvier 2007 ::

« 6 bonnes raisons de fermer sa gueule au volant »

:: Misanthropie

Depuis quelques temps, nous avons vu fleurir sur les routes de France ces petites boîtes métalliques grises qui ornent les rampes de sécurité. Et, curieusement, la haine farouche du français pour le flicage s'en est trouvée accrue. Mais ne jugeons pas trop hâtivement, car comme tout bon mathématicien le sait, ou plus simplement toute personne dotée de sens logique, une corrélation ne signifie pas nécessairement qu'il y ait un lien de cause à effet.

Imaginons en effet, simple exemple théorique, qu'il soit prouvé statistiquement que les criminels sont à 95% des amateurs de bière. Il y a une corrélation forte, mais il n'est pas dit pour autant que ce soit leur passion pour la bière qui soit la cause des méfaits de ces gens. Cela peut avoir des raisons bien autres que celles-ci : peut-être les liens sociaux des milieux criminels ont-ils favorisé la consommation de bière, parallèlement à la pratique criminelle elle-même, mais sans rapport direct de cause à effet. Peut-être est-ce tout simplement un hasard, une aberration statistique.

En revanche, j'ai comme dans l'idée qu'il y a plus que simple corrélation entre la multiplication des radars automatiques sur nos routes et le mécontentement de l'automobiliste français. Si l'on y regarde de plus près, toutes ces jolies boîtes grises ont eu plusieurs effets au cours de ces derniers mois : baisse globale de la vitesse des automobilistes, baisse des accidents et de la mortalité au volant, mais également énervement global et viscéral du beaufus gueulardus, en raison de la hausse exponentielle des amendes et autres retraits de permis.

Moi-même, je le confesse bien humblement, je n'étais pas un conducteur irréprochable de ce point de vue : je roulais très régulièrement au-dessus des limitations imposées. 100 au lieu de 90, 130 au lieu de 110, etc. Et puis après avoir pris une bonne prune et un retrait de permis de 3 semaines, ceci allié à la multiplication des radars, je suis devenu un conducteur modèle sur ce point.

Examinons donc de plus près quelques arguments généralement utilisés pour contester ces radars :

1. « Moi je suis maître de mon véhicule, ce sont les autres qui ne savent pas conduire. »

Un grand classique. Les hommes en particulier souffrent de ce détestable mal des transports individuels, la "toute puissance" : je ne suis jamais en tort, les autres ne savent pas conduire, mais quel con celui-là, etc.

Bien que n'étant pas un fan des habitudes anglo saxonnes, il en est une que je révère. En effet, il existe une règle de priorité à droite en Angleterre (en l'occurrence une priorité à gauche), mais lorsque rien n'est indiqué à un croisement, alors c'est plus généralement la courtoisie qui prévaut. Autant dire qu'en tant qu'application française, cela demeure à tout jamais du domaine de l'utopie...


2. « De toute façon, ces cons de flics ils ont des quotas de PV à faire, alors on se fait toujours baiser. »

Bien sûr, c'est connu : ils t'attendent même au coin de la rue pour faire passer le feu au rouge exprès quand toi tu passes. Et puis, quand bien même ils auraient des quotas, si tu t'es fait gauler à 124 km/h au lieu de 110, qu'il y ait des quotas ou pas, tu es marron, et tu n'as aucune excuse.

3. « Eh voilà, c'est Big Brother ! Tu vas voir que bientôt ils vont nous coller des caméras dans les chiottes pour vérifier qu'on pisse pas à côté ! »

Mais bien sûr ! De toute façon, encore, encore, et encore une fois, qu'il y ait ou non des caméras dans ton froc pour vérifier si tu portes bien un slip, si tu t'es fait gauler en excès de vitesse, c'est que tu roulais trop vite au regard des limites fixées. Donc, tu as tort.

Et c'est parce que tu es vexé de t'être fait gauler que tu affirmes avec véhémence de pareilles débilités.


4. « Avec leurs conneries, je perds un temps fou maintenant quand je voyage, vu que je dois rouler moins vite ! »

Imaginons un trajet de 300 km, effectué principalement sur une nationale limitée à 110 km/h, ce qui est somme toute une distance déjà honorable. Tu roules toujours à 130 au lieu de 110. Admettons que sur les 300 km tu parviennes donc à tenir une moyenne globale de 115 km/h (il faut bien ralentir parfois, patienter derrière un camion qui double, freiner sur une rocade d'agglomération, etc.). Tu parcours tes 300 km en 2h37.

Maintenant, imaginons la même route, en respectant les limitations. Toujours dans les mêmes conditions, on peut imaginer que tu tiennes une moyenne globale de 95 km/h. Tu parcours tes 300 km en 3h06.

On pourrait donc imaginer que tu aies gagné 29 minutes de ton précieux temps sur un trajet de 300 km, ce qui a priori n'est pas vraiment concluant. Ajoutons à cela que rouler plus vite provoque une consommation accrue de carburant, et donc des arrêts plus fréquents à la pompe, et donc plus de temps perdu dans les stations services, ce qui réduit substantiellement le temps gagné en roulant plus vite. Et c'est sans compter l'impact de la pollution supplémentaire ainsi émise.


5. « De toute façon à 90 sur une départementale on se traîne, rouler à 110 c'est pas plus dangereux. »

Non c'est vrai, d'ailleurs rouler à 120, ça ne ferait que 10 km/h encore en plus... Alors plutôt que 110, pourquoi pas carrément 120 ? Ce ne serait pas plus dangereux après tout, non ?

Seulement voilà, il faut bien fixer une limite à un moment ou un autre. Ajoutons que même si l'on pense assurer à 110 sur une route à 90, on ne peut présumer du danger inattendu : un tracteur qui traverse, un accident dans un virage, une voiturette qui se traîne, un mec bourré en face qui roule au milieu de la route...


6. « Je me suis fait flasher à 114 pour 110 ! Pour 4 km/h, merde alors ! Ils pourraient laisser couler ! »

Eh oui, sans doute. Seulement, gros malin, si l'on avait fixé la limite à 115 km/h, tu te serais sans doute fait flasher à 119, et tu aurais gueulé, parce que (je cite) :
- « Pour 4 km/h, merde alors ! Ils pourraient laisser couler ! ».

Encore une fois, il faut bien à un moment ou un autre fixer une limite à ne pas dépasser. Tu as joué, tu as perdu, tu payes.





L'on pourrait sans doute trouver d'autres exemples, contre exemples, contre contre exemple, mais je suis pour ma part convaincu que quoiqu'on dise, quoiqu'on fasse, quelque patience que l'on montre, le prototype du beaufus gueulardus trouvera toujours à redire. Parce que comme il est français, il a forcément raison.

Un peu comme moi.

finipe, 13h38 :: :: :: [7 pleurnicheries]

4 Janvier 2007 ::

« Concini & la sanglante ascension de Louis XIII - 2ème partie »

:: Histoire moderne, 1617

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. La sanglante ascension de Louis XIII - 1ère partie
2. La sanglante ascension de Louis XIII - 2ème partie




Après l'accord silencieux du roi à l'hypothèse du meurtre de Concino Concini, l'on convient d'arrêter l'intrigant italien le 23 avril, une semaine après que Louis XIII eût reçu la lettre anonyme. Une première tentative échoue, l'on manque le passage de Concini, et le roi a bien spécifié que rien ne devait être entrepris près des appartements de la reine mère. Le lendemain, Concini doit être reçu au Louvre par Louis XIII, et les conjurés décident d'agir dès l'entrée du palais, avant le pont-levis, entre la grande porte de Bourbon et la porte de la vieille enceinte datant de Philippe Auguste.


Nicolas de l'Hospital
Baron de Vitry (1581-1644)

Concini est entouré par une escorte conséquente, il lit une lettre : le baron de Vitry et ses alliés laissent le groupe passer sans apercevoir Concini, tant il est densément protégé... Il s'exclame : « Où est monsieur le maréchal ? ». Et on lui répond : « Le voilà qui lit une lettre... ». Vitry rattrape Concini, lui prend fermement le bras et déclare : « Monsieur, le roi m'a commandé de me saisir de vous ! ».

Le maréchal d'Ancre fait un pas en arrière, porte la main à la garde de son épée, et crie en italien « A me ! » : aussitôt, cinq conjurés lèvent leurs pistolets, et cinq coups de feu claquent dans la cour du palais. Concini s'écroule, défiguré par les projectiles qu'il a reçu à la joue, la gorge, entre les yeux... « Tue ! Tue ! », s'écrie-t-on tandis que la grande porte de Bourbon est refermée. Les gardes restent médusés, pendant que les tueurs lardent de coups d'épée le corps méconnaissable du maréchal d'Ancre. Vitry dit aux gardes que ce meurtre est de l'autorité du roi, et ces derniers rentrent leurs armes aux fourreaux, puis assurent le roi de leur fidélité.


Assassinat de Concini, dans la cour du Louvre.
En haut à droite de la gravure, on peut voir le jeune Louis XIII
au balcon de son cabinet, félicitant les meurtriers

Louis XIII exulte, il ouvre la fenêtre de son cabinet et s'écrie « Grand merci à vous, à cette heure, je suis roi ! Aux armes ! Aux armes, compagnons ! ». La reine mère quant à elle, a entendu les coups de feu, et a rapidement appris la mort de son protégé. Elle se résigne immédiatement, et quand on lui demande si elle veut apprendre elle-même la mort de Concini à Leonora Galigaï, elle répond : « J'ai bien d'autres choses à penser. Si on ne veut pas lui dire la nouvelle, qu'on la lui chante ! ». Lorsque Leonora eut appris la mort de son époux, elle demande audience auprès de Marie de Médicis, sa confidente, sa soeur de lait ; mais cette dernière rétorque « J'ai assez à faire moi-même, qu'on ne me parle plus de ces gens-là. Je leur avais bien dit qu'il y avait longtemps qu'ils dussent être en Italie. ». Belles preuves d'amitié en vérité !

Après tout cela, un vent de folie souffle sur Paris, la rumeur de la mort du détesté maréchal se répand comme une traînée de poudre. Le corps encore chaud de Concini avait été inhumé sous une dalle dans l'église de Saint Germain l'Auxerrois, enveloppé dans une toile grossière : aux cris de « Vive le roi ! », des parisiens en liesse entrent dans l'église, exhument le cadavre, et le traînent dans les rues boueuses de la cité. La frénésie s'empare du peuple, qui s'acharne sur le corps : lapidé, roué de coups, suspendu par les pieds à une potence, puis enfin dépecé, et ses restes dispersés et brûlés !


Le cadavre de Concini, inhumé au pied des grandes orgues de Saint-Germain l'Auxerrois, est exhumé par des fanatiques, puis traîné dans les rues de Paris. On distingue les parisiens criant "Coyon", le surnom qu'ils avaient de longue date attribué à Concini, à savoir Coglione, "couillon" en italien...


Le corps mutilé est ensuite pendu par les pieds à l'une des potences que Concini[1] avait lui-même fait ériger, puis à nouveau battu, outragé... Ses restes sont finalement brûlés, et jetés aux quatre vents.

Tandis que le roi reçoit un défilé ininterrompu de courtisans venus le féliciter, Leonora Galigaï est arrêtée, ses bijoux et argent sont saisis, et elle est embastillée le jour même. Cette femme capricieuse et cupide est atteinte d'épilepsie, un mal qu'on ne sait circonvenir : elle pratique l'exorcisme, le désenvoûtement, et c'est à ce titre qu'un procès pour sorcellerie lui est intenté. En outre, ce chef d'accusation présente l'avantage de ne pas risquer d'impliquer la reine mère. Pendant le procès, Leonora se défend intelligemment, mais les dés sont jetés : une sentence de mort est proclamée.

On lui lie les mains, on la juche sur une charrette qui traverse Paris jusqu'au lieu de supplice, sous les huées, les injures et les crachats de la foule. Tous les témoins s'accordent à dire cependant qu'elle fait preuve de piété, de courage et d'une grande dignité. On la dispose sur l'échafaud, elle déclare qu'elle pardonne à tous, puis l'épée du bourreau lui tranche la tête d'un seul coup. Enfin, l'on jette son corps décapité dans le feu...


Leonora Galigaï, conduite au supplice sous les huées de la foule

Ainsi débute le véritable règne de Louis XIII, et la valse hésitation de ses premières années de pouvoir, aux prises avec la vindicte de sa propre mère, qui tentera jusqu'à la Journée des Dupes en 1630 de ravir le pouvoir aux mains de son fils.


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1. Note à l'attention des picards : la ville d'Encre, dont Concini avait acheté le marquisat, a été débaptisée suite à sa mort. C'est à son favori Charles d'Albert, duc de Luynes, que Louis XIII a confié la seigneurie des lieux, et la ville d'Encre s'appelle depuis Albert...

finipe, 23h33 :: :: :: [8 gentillesses]

3 Janvier 2007 ::

« Concini & la sanglante ascension de Louis XIII - 1ère partie »

:: Histoire moderne, 1617

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. La sanglante ascension de Louis XIII - 1ère partie
2. La sanglante ascension de Louis XIII - 2ème partie




Nous sommes en 1617. Depuis l'assassinat d'Henri IV par Ravaillac en 1610, c'est son fils aîné Louis XIII qui est officiellement roi : mais ce dernier n'avait que 9 ans à la mort de son père, et c'est la reine mère, Marie de Médicis, qui assume la régence du royaume. Cette femme peu intelligente, impérieuse et au physique ingrat, exerce son autorité de façon arbitraire et délaisse le jeune roi en le considérant comme partie négligeable. Mais par-dessus tout, elle a fait de deux petits nobles italiens ses favoris : il s'agit de Concino Concini, maréchal d'Ancre, et Leonora Dori, sa femme, aussi appelée Leonora Galigaï, également soeur de lait de la reine mère.

Concini est fat, prétentieux, arrogant, détesté d'une grande partie de la Cour et du peuple français pour son attitude en général et son immense fortune en particulier, amassée sur le dos de l'Etat, avec l'assentiment de la reine mère. Elevé à la distinction de maréchal de France en 1613 sans aucun mérite martial, l'homme est de surcroît d'une ambition démesurée, et il jouit d'une grande influence politique : gouverneur de plusieurs villes du nord du royaume, surintendant de la maison de la reine, premier gentilhomme de la chambre, Concini se permet surtout d'invraisemblables familiarités envers le jeune roi Louis XIII, imitant ainsi sans vergogne le peu de cas que fait Marie de Médicis de son propre fils aîné, qui lui préfère ostensiblement son fils cadet, Gaston, le futur Gaston d'Orléans.


Concino Concini & Leonora Galigaï

Ainsi, Louis XIII est un jour reconduit à la porte du Conseil par sa mère, humilié publiquement en ces termes : « Mon fils, allez vous ébattre ailleurs ! ». Un autre jour, Concini déclare au roi : « Sire, Votre Majesté me permettra bien de me couvrir ? ». Puis, sans attendre la permission de Louis XIII, il remet son chapeau. Leonora Galigaï se plaint que le roi la dérange en faisant trop de bruit dans sa chambre. Concini se fait appeler Monseigneur, siège au Conseil sans aucun droit, et se permet même de s'asseoir dans le fauteuil du roi !

Ulcéré par ces brimades et ces humiliations répétées, le jeune roi est devenu peu à peu taciturne, renfermé. A ses côtés pourtant, de nombreux fidèles se plaignent avec véhémence de l'intolérable et dispendieux pouvoir que détient le maréchal d'Ancre (sa fortune s'élève alors à plus de huit millions de livres, c'est-à-dire près de la moitié du budget annuel du royaume...) : parmi ces gens, on trouve notamment le duc de Luynes[1], fauconnier royal du jeune Louis XIII, lui-même passionné par la chasse.


Duc Charles de Luynes

Le 15 avril 1617, Louis XIII reçoit une lettre anonyme, que l'on attribue généralement à Sully, l'ancien et digne ministre d'Henri IV, renvoyé par Marie de Médicis. Après une critique violente de la conduite des époux Concini, la lettre poursuit en ces termes :

[...] Cet homme et cette femme, ainsi faits et conditionnés, ont tellement abaissé les uns, corrompu les autres, par l'entière disposition qu'ils ont de toutes les charges et trésors de France, emprisonné, banni, affoibli et intimidé le reste, qu'il ne leur manque plus, pour se voir en réelle possession de la royauté, que le titre et le nom d'icelle ; à quoi ils sont aspirants par degrés, puisque l'espérance non plus que l'apparence ne leur dénie point absolument le succès, croyant voir quelque raison qu'il y avoit bien plus loin de la condition la plus vile, honteuse et abjecte qui se puisse imaginer en laquelle leur naissance les avoit soumis, au degré d'extrême hautesse où ils sont maintenant constitués, qu'il n'y a d'icelui à obtenir le nom du roi, sinon pour eux au moins pour tel qu'il leur plaira.

Autour du roi et de son confident, Luynes, quelques gentilshommes se réunissent et les palabres vont bon train : le jeune Louis hésite, ne sait que faire pour se débarrasser de cet intrigant et de sa femme. Peut-on risquer un coup de force ? Un tribunal pourrait-il réellement être réuni pour juger pareils personnages ? C'est finalement Guichard Déageant, un fonctionnaire royal ami de Luynes, qui risque le premier l'hypothèse criminelle : « Et s'il résiste ? », demande le roi ; et Guichard de répondre, catégorique « Le tuer ! ».

Louis XIII refuse, scrupuleux et tremblant. Luynes appuie cette proposition en récitant la litanie des humiliations, mais le jeune roi se mure dans un silence perplexe. Ces quelques gentilshommes vont trouver un lieutenant, Monsieur de Mesmes, qui accepte d'arrêter Concini, mais pas de l'occire. Finalement, c'est Nicolas de l'Hospital, le baron de Vitry et capitaine des gardes du corps de sa Majesté, qui accepte de se charger de l'assassinat, mais à la seule condition d'en recevoir l'ordre de la bouche même du roi. On l'introduit auprès de ce dernier, et à la question « Sire, si le maréchal se défend, que veut Sa Majesté que je fasse ? », Déageant répond à la place du monarque indécis : « Le roi entend qu'on le tue. ».

A l'énoncé de cette sentence univoque, Louis XIII se contente de baisser les yeux sans mot dire, et Vitry s'incline : « Sire, j'exécuterai vos commandements. ».


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1. La femme du duc de Luynes deviendra quelques années plus tard la redoutable duchesse de Chevreuse, personnage que j'ai plusieurs fois évoqué ici. Voir :

- « Le complot de Chalais »
- « Anne d'Autriche & Mazarin étaient-ils amants ? »

finipe, 05h47 :: :: :: [3 déclarations infondées]