Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Comme disait Joffre, je les grignote !
C'est pas faux
De plus en plus, l'ignorance décroche doucement son destin. Par là même, la vie s'échappe, immobile depuis l'enfer du post-modernisme
Lao Meuh ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

5 Octobre 2007 ::

« Les poisons de la marquise de Brinvilliers - 1ère partie »

:: Histoire moderne, 1672

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Les poisons de la marquise de Brinvilliers - 1ère partie
2. Les poisons de la marquise de Brinvilliers - 2ème partie



Du vice au meurtre

Marie Madeleine d'Aubray naît le 2 juillet 1630. Sa mère meurt peu de temps après, et Marie Madeleine manifeste très tôt des signes d'instabilité : elle affirmera plus tard s'être livrée à ses frères dans divers actes incestueux, et avoir été rongée par le vice dès l'âge de 5 ans... En 1643, son père, Antoine Dreux d'Aubray, est nommé lieutenant civil et conseiller d'Etat, et part avec sa famille s'installer à Paris, où il jouit d'un bonne réputation[1]. En 1648, la Fronde coupe la capitale en deux : le peuple et le parlement de Paris d'un côté, et Anne d'Autriche, Mazarin et le jeune Louis XIV de l'autre. Marie Madeleine est alors âgée de 18 ans : tout le monde s'accorde à trouver dans ses grands yeux bleus le charme, l'élégance, et la grâce.

Trois ans plus tard, son père arrange un mariage avec un certain Antoine Gobelin, marquis de Brinvilliers, officier au régiment de Normandie. Mais le mari, de noblesse récente, est un débauché notoire : il voue une passion dévorante au jeu, pour lequel il s'endette lourdement, et se montre de surcroît d'une étonnante permissivité avec sa femme. C'est ainsi que la désormais marquise de Brinvilliers fait connaissance de Gaudin de Sainte-Croix, un officier de cavalerie que lui présente son propre mari. Très rapidement, Sainte-Croix et la marquise deviennent amants : celui-ci, en plus de son caractère aventurier, a été initié à l'alchimie par un chimiste suisse du nom de Christophe Glaser[2].

Mais Antoine d'Aubray, navré de constater le comportement de sa fille, fait enfermer Sainte-Croix à la Bastille. Pendant ce temps, le marquis de Brinvilliers s'est enfui en Angleterre pour éviter ses créanciers... En cellule, Sainte-Croix ne perd pas son temps et noue une amitié avec un alchimiste italien nommé Exili, condamné pour plusieurs empoisonnements. L'italien enseigne quelques uns de ses secrets à Sainte-Croix, qui finit par sortir de prison au bout de deux mois : il s'empresse de retrouver sa belle maîtresse et de lui enseigner ce qu'il a appris en prison.

La spirale des empoisonnements

La marquise de Brinvilliers conçoit une haine farouche envers son père, furieuse qu'il ait fait enfermer son amant. Elle commence donc par exercer ses récents talents d'empoisonneuse sur des malades et des indigents, auprès desquels elle fait oeuvre de charité dans les hôpitaux de la ville. Elle note avec soin et méthode les effets des poisons, les durées, les symptômes...

Ayant affûté son savoir, et voyant que nul ne s'aperçoit de ses méfaits, elle passe aux choses sérieuses : elle empoisonne son propre père, à plus d'une trentaine de reprises, pendant plusieurs mois, elle-même ou par laquais interposé. Antoine Dreux d'Aubray souffre d'atroces maux de ventres, de vomissements affreux : il prie sa fille de venir à son chevet pour le soigner, et elle vient en effet, pour parfaire son crime. Son père meurt finalement le 10 septembre 1666, après une interminable et épouvantable agonie.


Marie Madeleine, marquise de Brinvilliers, empoisonnant son propre père
(Illustration de John Leech - XIXème siècle)

Cependant, l'héritage paternel si terriblement acquis fond comme neige au soleil, et ce sont bientôt ses deux frères qu'elle empoisonne pour continuer à assurer son train de vie : l'un meurt en avril 1670, et l'autre en juin de la même année. Elle tente ensuite d'empoisonner sa soeur, mais elle échoue. Marie Madeleine tente même d'empoisonner sa propre fille, qu'elle trouve tout simplement « idiote », selon ses propres mots...

Elle continue sans relâche, et essaye ensuite d'empoisonner son mari, qui décidément est un gêneur : il l'empêche de filer le parfait amour avec son amant Sainte-Croix. Mais l'amant ne semble pas aussi désireux que la maîtresse de convoler, et il fournit un antidote au mari avant qu'il soit trop tard. Gaudin de Sainte-Croix se méfie d'ailleurs désormais de la folie meurtrière de sa maîtresse, et prépare donc une cassette dans laquelle il enferme plusieurs preuves accablantes, ainsi qu'une lettre :

Je supplie humblement ceux ou celles entre les mains de qui tombe cette cassette de me faire la grâce de vouloir la rendre entre mains propres à Mme la marquise de Brinvilliers, demeurant rue Neuve Saint Paul, attendu que tout ce qu'elle contient la regarde et appartient à elle seule, et que, d'ailleurs, il n'y a rien d'aucune utilité à personne au monde, son intérêt à part ; et, en cas qu'elle fût plus tôt morte que moi, de la brûler, et tout ce qu'il y a dedans, sans rien ouvrir.

(Extrait de la correspondance de Madame de Sévigné)

Et justement, Gaudin de Sainte-Croix meurt avant la marquise de Brinvilliers, en 1672 : il est victime d'une de ses propres expériences, dans son laboratoire...

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1. Le cardinal de Retz l'évoque dans ses Mémoires

2. Il deviendra l'apothicaire du roi en 1660

finipe, 01h19 :: :: :: [9 réflexions sagaces]