Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Je suis
fait comme
un rat !
Ta
gueule
En vérité je vous le dis, l'on décroche parfaitement l'art. C'est ainsi que la mort s'enfuit en courant vers le silence du rationalisme
Ricane ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

25 Mai 2007 ::

« Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 2ème partie »

:: Histoire moderne, 1755

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 1ère partie
2. Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 2ème partie





Défaite & capture du héros populaire

La bataille contre les troupes royales que Louis Mandrin admire tant a pourtant lieu, le 19 décembre 1754 à Gueunand, près d'Autun (actuel département de Saône-et-Loire). La Compagnie franche des chasseurs menée par le mercenaire allemand Johann Christian Fischer, qui s'était distingué pendant la guerre de sept ans, et la 9ème compagnie de dragons menée par Louis de Bauffremont, pourchassent sans relâche et finissent par affronter les troupes de Louis Mandrin. Submergés par le nombre, les contrebandiers ont tôt fait de perdre l'engagement, malgré une défense courageuse. De nombreux hommes trouvent la mort, et la fuite jusqu'en Savoie est des plus piteuses : Mandrin et ses compagnons sont blessés, épuisés, et ne sont de toute façon plus en état de mener une nouvelle campagne.

A la cour de France, on s'inquiète malgré la victoire sur les contrebandiers : des rumeurs circulent, on craint que Mandrin ne soit un agent de l'Angleterre, on craint que les protestants des Cévennes ne fassent appel à ce héros du peuple pour se révolter, on craint qu'il ne se réorganise et continue à piller, rançonner et assassiner les fermiers généraux. Les diplomates français font de gros efforts pour obtenir une extradition auprès de la Savoie, mais rien n'y fait. Finalement, le comte Marc-Pierre d'Argenson, secrétaire d'Etat à la guerre de Louis XV, ordonne le déploiement de plusieurs milliers d'hommes le long de la frontière avec la Savoie... Un dispositif hors-norme pour un bandit !


Comte d'Argenson

C'est le « régiment des Argoulets », commandé par le colonel Alexis de La Morlière, qui scellera finalement le sort de Louis Mandrin. Cette troupe composée de gens de toutes origines et de toutes nationalités, sans grande morale et avide de bataille et d'or, apprend que Mandrin est réfugié au château de Rochefort-en-Novalaise : en toute illégalité, les Argoulets franchissent la frontière le 11 mai 1755, enfilent des vêtements de paysan, et investissent le château en coupant à travers champs, sans que Mandrin puisse réagir. Dans le château et sur le chemin du retour vers la France, les soldats brutalisent, pillent, violent et tuent des civils... Mais Mandrin est désormais captif.

Le supplice

L'intrusion brutale et illégale des Argoulets sur le sol du duché de Savoie provoque un incident diplomatique avec le roi de Piémont-Sardaigne et duc de Savoie, Charles-Emmanuel III : ce dernier, outré par l'attitude des français, réclame qu'on lui rende Mandrin... Louis XV tente d'apaiser cette colère et tente des médiations. Pendant ce temps, la Ferme Générale craint que Mandrin ne doive être libéré, et décide de le juger avant que cette libération n'arrive : son procès commence le 13 mai à Valence. La ville est en effervescence, et la maréchaussée est partout pour éviter les débordements. Le 24, le jugement est rendu après des interrogatoires menés au pas de course, et Mandrin est condamné à mort.


A gauche : Charles Emmanuel III, roi de Piémont-Sardaigne et duc de Savoie
A droite : Louis XV, roi de France

Le 26 mai 1755, Louis Mandrin est mené au supplice devant une foule innombrable : il est vêtu d'une simple chemise, la corde au cou, une torche à la main, et un écriteau accroché autour du cou rappelant ses crimes. Debout sur l'échafaud, il s'adresse à la foule en ces termes : « Jeunesse, prenez exemple sur moi ! ». C'est alors qu'on le supplicie : ses membres sont écrasés dans des brodequins, ses os broyés à coups de barre, un spectacle odieux. Pendant le long moment de son calvaire, Louis Mandrin ne prononce pas un mot, ne laisse échapper aucune plainte ; les pires tourments de la bastonnade ne lui arrachent pas un cri... Enfin on l'attache sur un roue, où il demeure pendant plusieurs minutes, toujours en silence, mais bien vivant. Finalement, l'évêque de Valence, ne supportant plus pareil spectacle, ordonne qu'on étrangle le mourant pour écourter son agonie.

Mythe & réalité

Louis Mandrin est devenu une véritable légende en à peine un an et demi de brigandages et de lutte ouverte face à la Ferme Générale : on le représenta volontiers comme un héros populaire, sorte de Robin des bois français, luttant contre l'iniquité chronique de la fin de l'Ancien Régime. Cette oppression n'était certes pas un mythe, et a vraisemblablement très fortement contribué au déclenchement de la Révolution française de 1789. Mandrin n'est d'ailleurs pas un cas isolé : d'autres figures de la contrebande ou du brigandage sont restées dans l'Histoire, tel le célèbre Cartouche, roué vif en 1721. L'on peut donc raisonnablement penser qu'une telle révolte était justifiable au regard des injustices subies, et Mandrin a à cet égard sûrement fait d'innombrables heureux en vendant ses marchandises de contrebande à très bon prix et en tenant tête à la Ferme Générale. On ne peut également qu'être admiratif devant le courage et la ténacité dont il fit preuve durant son interminable supplice...


Dessin représentant Mandrin
au milieu des ballots de tabac

Mais au-delà de l'image d'Epinal du sympathique voleur qui redonne aux pauvres, il semble difficile d'oublier les motivations premières qui ont poussé Mandrin à la révolte : rancune et vengeance. Et comment oublier le meurtre de Sigismond Moret et surtout de sa petite fille d'un an et demi, même si chacun convient que s'abriter derrière son propre enfant n'est guère courageux ? Peut-être est-ce alors la rudesse de cette époque qui peut expliquer de tels actes...

Quoiqu'il en soit, Louis Mandrin est aujourd'hui une figure fameuse, dont l'histoire a fait l'objet d'innombrables adaptations littéraires et cinématographiques. En 1755 fut écrite la « Complainte de Mandrin », sur un air célèbre du théoricien et compositeur Jean-Philippe Rameau :


La complainte de Mandrin
(Interprétée par Yves Montand)

La complainte de Mandrin

Nous étions vingt ou trente,
Brigands dans une bande,
Tous habillés de blanc,
A la mode des...
Vous m'entendez ?
Tous habillés de blanc
A la mode des marchands.

La première volerie
Que je fis dans ma vie
C'est d'avoir goupillé,
La bourse d'un...
Vous m'entendez ?
C'est d'avoir goupillé
La bourse d'un curé.

[...]

Monté sur la potence
Je regardai la France,
J'y vis mes compagnons,
A l'ombre d'un...
Vous m'entendez ?
J'y vis mes compagnons,
A l'ombre d'un buisson.

Compagnons de misère,
Allez dire à ma mère,
Qu'elle ne me reverra plus,
Je suis un enfant...
Vous m'entendez ?
Qu'elle ne me reverra plus,
Je suis un enfant perdu !

finipe, 00h19 :: :: :: [4 pleurnicheries]

22 Mai 2007 ::

« Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 1ère partie »

:: Histoire moderne, 1754

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 1ère partie
2. Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 2ème partie





La Ferme Générale, une institution abhorrée

Sous l'Ancien Régime, la Ferme Générale est un groupement d'une centaines d'établissements à travers la France, chargés de collecter les impôts sur certains produits, en particulier le sel, avec la célèbre gabelle. Les Fermiers achètent leur charge par l'intermédiaire d'un appel d'offre, puis s'engagent à verser une somme forfaitaire au roi, résultat des collectes. Ils reçoivent ainsi le droit de collecter eux-mêmes ces taxes, mais également le droit de poursuivre les mauvais payeurs comme bon leur semble. Cette institution créée par Colbert en 1681 est par conséquent honnie entre toutes par la population : les Fermiers Généraux possédent des fortunes dépassant l'entendement, pouvant parfois collecter une somme trois à quatre fois supérieure au forfait qu'ils doivent reverser au roi...

Une longue descente aux enfers

C'est le 11 février 1725 à Saint-Étienne-de-Saint-Geoirs (actuel département de l'Isère) que naît Louis Mandrin, fils aîné d'un marchand et propriétaire foncier important. En 1742, son père meurt, et Louis Mandrin doit prendre la responsabilité de ses 8 frères et soeurs plus jeunes que lui. Malheureusement, le fils se révèle moins doué en matière de commerce que le père, et une succession de revers et de mauvaises affaires l'entraînent peu à peu dans la misère, avec toute sa famille. En 1748, alors que la guerre de succession d'Autriche[1] va sur sa fin, Louis Mandrin passe un contrat avec la Ferme Générale pour le ravitaillement de l'armée, qui se trouve engagée dans une campagne en Italie. Malheureusement, il perd la quasi totalité de ses mulets en traversant les Alpes, et à son retour, la Ferme Générale refuse catégoriquement de le payer : rien ne va plus, et la rancoeur augmente...

Poussés par une misère croissante, les frères Mandrin commencent à commettre quelques larcins, pratiquent la contrebande de tabac (un produit particulièrement taxé), le vol des troncs d'église, le faux monnayage... Découverts, arrêtés puis condamnés aux galères à vie et à la flétrissure[2], les frères Mandrin parviennent à s'enfuir et éviter leur peine. Le 29 mars 1753, alors qu'une milice doit être levée dans son village, Louis Mandrin, pourtant exempté en raison de ses responsabilités familiales, aide un de ses amis, Pierre Brissaud, à échapper à cet enrôlement forcé. Une course poursuite s'engage pour rattraper les fuyards, et après un combat violent, deux des poursuivants trouvent la mort.

Cette fois-ci, c'est un meurtre ! Le 21 juillet 1753, Brissaud est condamné à servir pendant 10 ans dans les milices ; Pierre Mandrin est dénoncé par un certain Sigismond Moret et est pendu pour faux monnayage ; Louis, quant à lui, parvient encore une fois à s'échapper, et est condamné à mort par contumace. Il s'engage aux côtés d'une troupe de brigands et de contrebandiers, dans la plus complète illégalité : de jeune homme de bonne famille, éduqué et plein d'avenir, il est devenu un véritable bandit, meurtrier en fuite.

Les six campagnes de Louis Mandrin

Malgré sa situation, Mandrin affiche assez ouvertement son attachement au royaume, et surtout son goût et son don inné pour la hiérarchie militaire et la tactique : il organise ses hommes comme une armée, avec des grades et des soldes. Il planifie ce qu'il nomme lui-même des « campagnes », au nombre de six en un an, et fait preuve de remarquables talents de commandement. Ainsi, durant toute l'année 1754, Mandrin et son armée (dont l'effectif est de plusieurs milliers !) voyage à travers le Dauphiné, l'Auvergne, la Bourgogne, la Franche-Comté, et jusqu'au Languedoc, en faisant de fréquents réapprovisionnements de marchandises en Suisse et en Savoie, alors souveraine. Partout où il passe, il propose ses marchandises en vente libre aux habitants, sans taxes : tabac, tissus, épices, livres protestants, le succès est total, et Mandrin se forge une solide réputation de bandit au grand coeur.


Louis Mandrin

Le 28 juin 1754, au cours de sa deuxième campagne, Louis Mandrin achève d'assurer son mythe à Rodez : accompagné d'une poignée d'hommes et déguisé en marchand, il prend en otage un soldat de la maréchaussée, et exige la restitution d'une cargaison d'armes prise auparavant. Puis, après avoir investi une auberge les armes à la main, il oblige un représentant de la Ferme Générale à acheter la totalité de son stock de tabac de contrebande pour près de 2500 livres ! Toutefois, après ce coup d'éclat, Mandrin revient à son village natal de Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, le 9 juillet 1754. Il est fermement décidé à assouvir sa vengeance sur Sigismond Moret, celui qui une année auparavant avait dénoncé son frère : Moret, acculé, prend sa fille d'un an et demi contre lui pour se protéger, mais Mandrin tire et les abat froidement, tous les deux...

Les semaines passent, et Mandrin rançonne systématiquement la Ferme Générale : en octobre, sa renommée est devenue nationale, et on le surnomme le « capitaine général des contrebandiers » ; Voltaire est fasciné par le personnage, et aimerait bien le rencontrer : Mandrin incarne à lui seul la résistance face à l'iniquité chronique des fermiers généraux, que la population déteste au-delà de tout. Mais la Ferme Générale a de la ressource, et fait appel à l'armée royale : tuer des soldats de la Ferme Générale est une chose, mais combattre l'armée du royaume en est une autre, et Louis Mandrin, si habile pour commander les hommes, si respectueux de la rigueur militaire, craint cet affrontement et le crime de lèse-Majesté...

_________________________________
1. Voir le billet suivant : « Montcharvaux, sauveur de Louis XV »

2. La flétrissure est une marque infâmante apposée au fer rouge sur l'épaule du condamné. Dans les « Trois Mousquetaires » de Dumas, la terrible Milady de Winter, alias Anne de Breuil, alias la comtesse de la Fère, alias beaucoup d'autres noms dont je ne me souviens plus, est flétrie...

finipe, 02h37 :: :: :: [3 insultes scandaleuses]

19 Mai 2007 ::

« Le mode oui-oui »

:: Nombril

Contrairement à ce que laisse présager le titre de ce billet, il ne sera ici nullement question du héros anglo-saxon débilisant Oui-Oui, le gentil petit garçon qui aime aider le gentil policier à retrouver la trace des méchants voleurs. Notons au passage l'étrange différence de conception de l'autorité qui nous sépare, nous autres français, du peuple de la perfide Albion : tandis que les enfants anglais adulent Oui-Oui, l'ami des policiers, les enfants français sont élevés à l'essence de Guignol, qui lui a pour passe-temps de battre un gendarme à coups de bâton. On ne s'étonnera dès lors plus trop qu'une partie conséquente des français soit si réfractaire à l'ordre, élevée qu'elle est au sein de la bastonnade chronique des képis.

Mais qu'on ne s'y méprenne pas : je croyais autrefois être un garçon assez peu réfractaire à l'autorité, malgré une indiscipline notoire dans ma jeunesse (ceux qui me connaissent bien savent que c'est un euphémisme). Mais j'ai pu découvrir que j'avais bel et bien ce gène français de l'indiscipline lors de mon misérable passage dans l'armée : le premier jour, tandis que mes camarades et moi-même nous rendions au réfectoire pour aller avaler quelque tambouille infâme, le "juteux" (adjudant-chef pour les lèche-culs) nous hurla dessus telle une poissonnière de Ménilmontant : « Mais alignez-vous bordel ! C'est quoi ce tas ?! On dirait un putain de troupeau ! ».

Je sentis à cet instant précis, jusqu'au fond des mes entrailles, un profond, viscéral et irrépressible dégoût, et ne pus me résoudre à m'aligner comme les autres. Impossible. Et je sais que j'aurais préféré endurer mille supplices plutôt que d'obtempérer, tant cet ordre m'apparaissait vain, inutile et stupide. Heureusement, nous arrivâmes au réfectoire avant que le juteux pût s'apercevoir de mon indiscipline : je ne sus ainsi jamais si oui ou non mon sentiment était réellement inébranlable.

Mais, trêve de digression, il s'agit ici d'évoquer ce que j'ai coutume d'appeler le "mode oui-oui" (notons en préliminaire qu'il me semble probable que cela concerne essentiellement les individus de sexe mâle). Nous avons tous un jour eu affaire à quelque radoteur impénitent, qui rabâche des propos insipides, ou nous saoûle tant l'intérêt de sa conversation est inexistant. Vous savez ! La vieille folle qui yoyotte, qui raconte ses vacances au Touquet en 1954 avec ses cousins du Jura. Le beauf incurable qui étale toute son insignifiance en récitant par coeur le dernier catalogue de chez Porsche ou en faisant un commentaire circonstancié de la dernière journée du championnat de football. La poufiasse écervelée qui vous assomme de vacuités mondaines et d'imbécillités glanées dans les magazines fouille-merde...

Oh, certes, il serait très simple de couper court à toute conversation dès lors que l'on s'aperçoit qu'elle s'engage dans des rails malheureux, ou de tout simplement éviter les fâcheux, et ce au mépris de toute élémentaire politesse. Mais malheureusement, il arrive qu'il faille parfois, pour diverses raisons, faire preuve de diplomatie ou de patience contre son gré : pour le travail, en raison d'une position hiérarchique ou sociale, pour mettre une fille dans son lit, et mille autres raisons toutes aussi valables.

Eh bien c'est précisément dans ces cas-là que le mode oui-oui intervient : face aux radoteurs remplissant les critères sus-décrits, il s'agit d'acquiescer à fréquence irrégulière, en prenant un air pénétré, vivement intéressé, et de répondre par de laconiques « oui, oui ». Vous pouvez améliorer l'ordinaire par des « non », ou même ajouter des onomatopées pour varier les plaisirs : « Ah, oui », ou encore le célèbre mais néanmoins très efficace « Mmmh oui ». Et pendant ce temps, vous avez tout loisir de penser à autre chose : préparez mentalement votre prochaine liste de course, pensez à votre menu du soir, récapitulez les coups de fil que vous devez passer, etc. Pour ma part, je suis passé maître dans cet art !

Je le confesse, il m'arrive même d'employer cette méthode avec ma propre femme, et c'est précisément sur ce point que je soupçonne la gente masculine d'user bien volontiers de cet expédient... Ainsi, dès lors que je suis occupé à quelque chose et que ma femme me pose une question ou me parle d'un sujet qui ne m'intéresse pas, je passe en mode oui-oui. Au début c'était agaçant, maintenant nous en rions. Après tout, et ce même s'il y a de l'aspirine disponible dans un tiroir, les femmes ne passent-elles pas souvent en mode non-non ?

finipe, 22h30 :: :: :: [12 cris de désespoirs]

16 Mai 2007 ::

« Précontinent III & les Océanautes de Cousteau »

:: Histoire contemporaine, 1965

Les débuts de la plongée à saturation

En 1962 et 1963, la société Cousteau réalise deux expériences nommées Précontinent I et Précontinent II, qui consistent en un début de colonisation sous marine par l'Homme, premières tentatives de plongées à saturation : Précontinent II en particulier, permet à des hommes de rester dans un caisson pressurisé immergé par 26 mètres de fond pendant 7 jours. En 1965, fort de ces précédentes expériences, Précontinent III est prêt : 6 hommes nommés océanautes passeront près d'un mois dans une sphère métallique de 6 mètres de diamètre, descendue à près de 100 mètres de profondeur, au large du cap Ferrat, près de Monaco.

La sphère métallique Précontinent III est équipée de tout le nécessaire à la survie des 6 océanautes : une chambre et des lits superposés, une pièce de vie pour manger et travailler, un mini laboratoire... Au dessus de la sphère, une outre géante contient 9 tonnes d'eau douce pour les besoins quotidiens. Un ensemble de câble relie le rivage à la sphère, tel un cordon ombilical : téléphone, vidéo, électricité, oxygène, autant de systèmes indispensables pour assurer la survie et la sécurité de chacun. Dans le phare du cap Ferrat, une permanence est organisée, qui surveille 24 heures sur 24 le bon déroulement des choses.

Plusieurs mois avant le lancement définitif de cette inédite conquête, les 6 hommes s'entraînent durement : ils plongent tous les jours, augmentent leur capacité pulmonaire, descendent à 30 mètres en apnée, s'habituent à pouvoir donner leur propre air à un autre homme en détresse, apprivoisent la pression... Car la pression sera leur pire ennemie : à 100 mètres de profondeur, ils vivront dans une atmosphère équivalente à 11 fois l'atmosphère terrestre !


La sphère métallique Précontinent III, peu avant son départ vers les profondeurs

L'hostilité & la pression des profondeurs

Le 17 septembre 1965, après des mois de préparation, Précontinent III est remorqué, puis commence son voyage vers les profondeurs, maintenu au fond par plusieurs tonnes de billes de plomb enfermées sous la structure métallique de la sphère. L'air que respirent les océanautes est un mélange d'hélium et d'oxygène, nommé Héliox : il ne contient que 2% d'oxygène, de façon à correspondre à la quantité d'oxygène respirée à atmosphère de surface. Plusieurs fois par jour, la composition de cet air précieux est analysée, vérifiée. Des quantités importantes de données diverses sont envoyées en surface par les câbles, et traitées par des systèmes informatiques rudimentaires : des kilomètres de bandes perforées sont produites pour conserver toutes ces informations.

L'hélium respiré et la pression ont des effets étranges sur les océanautes. Ils parlent avec des voix aigrelettes de Donald Duck et ont de la peine à se comprendre ; ils sont incapables de fumer, les cigarettes s'éteignant immédiatement faute d'oxygène ; l'eau pour le café ne bout pas, même à 300°C ; la nourriture n'a aucun goût, aucune odeur, il faut inonder ses plats de ketchup pour sentir quelque chose. Chacun s'efforce de s'habituer aux conditions de vie, et devient en même temps un sujet d'expérience à part entière. Les océanautes s'astreignent en effet à une surveillance très attentive de leur corps : prélèvements d'urine, contrôles des fonctions vitales, évaluation de la quantité de calories absorbée par la nourriture ; tests de réflexes et d'intelligence... Curieusement, leurs QI semblent augmenter dans cet environnement inhabituel.

Outre la vie à l'intérieur de la sphère, de nombreuses plongées émaillent le séjour sous-marin des océanautes. A cette profondeur, l'eau est à environ 13°C, mais l'hélium contenu dans le corps des plongeurs a pour fâcheux effet secondaire d'abaisser la protection naturelle du corps et de dissiper la chaleur, ce qui rend chaque plongée extrêmement périlleuse. De ce fait, les plongeurs portent trois combinaisons spéciales l'une sur l'autre, afin de lutter contre le froid et l'engourdissement. Pour éviter une remontée naturelle vers la surface et les dégâts conséquents d'une décompression non contrôlée, chacun est lesté de lourdes ceintures de plomb. Enfin, les plongeurs sont reliés à la sphère par des tuyaux qui leur délivrent de l'héliox ; l'air exhalé est renvoyé vers la sphère et retraité. Chacun porte également trois bouteilles d'héliox, qui peuvent permettre une courte survie en cas d'urgence : compte-tenu de la très haute pression, il faudrait emporter avec soi plusieurs mètres cubes d'héliox pour pouvoir travailler ne serait-ce que deux heures à de telles profondeurs...

Philippe Cousteau, caméraman de l'expédition, écrit dans son journal après sa première plongée :

Dès que je me suis dégagé de cette structure de métal, quelque chose me frappe : l'absence de surface, une abscence totale, que je sens au fond de mon coeur. La nuit, le froid. Le faisceau de ma lampe se termine dans le néant dans toutes les directions, excepté le fond gris et plat. [...] Par-dessus tout, l'absence de bulle... Depuis 20 ans que je plonge, j'étais habitué aux bulles, les bulles qui signifient la vie, la joie, une bruyante poésie. Maintenant la poésie est partout, mais silencieuse, dure, et à cet instant : hostile. [...] Je dois chercher une aide nouvelle pour oublier le froid, et surtout ma peur.

Trente jours expérimentaux

Outre les batteries de tests réguliers effectués sur les océanautes eux-mêmes afin de déterminer l'impact des conditions de vie sur leur métabolisme, de nombreuses expériences sont réalisées, parmi lesquelles :

  • Prélèvements d'échantillons de sol pour étude et mesure de radioactivité, étude de la contamination des fonds marins par les éléments radioactifs.

  • Etude des turbulences et de la diffusion des substances polluantes dans les profondeurs marines.

  • Apport d'éclairage artificiel sur des serres pour mesurer l'éventuel développement de plancton végétal, normalement absent à cette profondeur : le résultat positif de cette expérience laisse présager la possibilité d'apporter de la lumière solaire en profondeur par fibre optique afin de développer des cultures de plancton végétal.

  • Simulation d'une réparation d'installation pétrolière en profondeur. Habituellement, des plongées à cette profondeur ne peuvent excéder 10 minutes ; la plongée à saturation permet de travailler beaucoup plus longtemps, et rend viables certains projets de plates-formes pétrolières offshore.

Le sas perpétuellement ouvert qui permet aux océanautes de plonger est inondé de lumière, et attire de nombreux poissons curieux : André Laban, ingénieur, chef du projet Précontinent III, et complice de longue date du commandant Cousteau, tout aussi curieux que ces étranges visiteurs, gobe tout crû un petit poisson argenté, puis joue avec un poisson Saint-Pierre étonnamment peu farouche. Il écrit dans son journal :

Ces poissons qui nous rendent visite ne vivent qu'en eaux profondes, je ne les ai jamais vus auparavant. Ils sont excellents ! Tout ce qui vient de la mer est bon, meilleur que la fade nourriture surgelée que nous mangeons habituellement. [...] C'est la première fois que je vois un poisson Saint-Pierre aussi familier. Est-il venu à cause de moi ? A cause de la lumière ? A cause de l'hélium ? Ça ma plaît, je l'aime bien...


Un poisson Saint-Pierre peu farouche...

Enfin, après 27 jours d'immersion, l'expérience Précontinent III va vers son achèvement : les billes de plomb qui ancrent la sphère sont larguées après une procédure complexe de vérification (la pression non maîtrisée pouvant entraîner la mort par embolie gazeuse), et, doucement, les océanautes reviennent à la surface, découvrant la lumière d'un jour qu'ils n'ont pas vu depuis près d'un mois. Ils doivent encore passer trois jours et demi de décompression pour pouvoir sortir. Un des océanautes s'écorche avec un outil en ouvrant la sphère de métal sur l'extérieur ; il note dans son journal : « 17 octobre 1965, 23h30. Premier accident à bord de Précontinent III ».

finipe, 00h29 :: :: :: [7 gentillesses]

12 Mai 2007 ::

« Ludwig Boltzmann contre Jean-Michel Dieu »

:: En vrac

Après avoir visionné un reportage ô combien consternant sur la guéguerre menée par le mouvement créationniste aux Etats-Unis, j'ai pu constater combien les méthodes que ces derniers emploient sont étrangement éloignées d'une hypothétique foi simple et sincère (que je n'ai nullement, mais que j'admire — et peut-être même que j'envie — chez ceux qui la possèdent). La foi se définit paraît-il comme ce à quoi l'on croit sans preuve, or les créationnistes ont un étrange goût pour les "sciences", ou du moins quelque chose qui s'y apparente au sens généralement accepté du terme. Ils ressentent le besoin d'user des armes de l'adversaire pour prouver qu'ils ont raison, et diffuser leur message, afin que de plus en plus de gens croient aussi que ce sont eux qui ont raison, et que la théorie de l'Evolution est une fumisterie païenne.

L'Histoire nous apprend que notre regard sur le monde est conditionné par la connaissance que l'on en a : les grecs de l'Antiquité pensaient que la Terre était une galette, puis Galilée a détrôné le géocentrisme, puis Darwin a fait de l'Homme un simple maillon dans la chaîne de l'Evolution... La science, au contraire de la religion, ne place pas l'Homme au centre du monde : l'Homme, au regard du scientifique, est tout seul, paumé sur sa planète pourrie, perdue au beau milieu d'une immense, gigantesque et démesurée galaxie, elle-même noyée dans un univers incommensurable. Bref, l'Homme n'est qu'une chiure d'insecte inepte, ce qui fâche très fort les créationnistes et leur volonté de toute puissance.

Tout ça m'a rappelé des souvenirs de lectures diverses et variées ainsi que des cours de thermodynamique, pendant lesquels on avait l'étrange et délicieuse sensation de toucher à plus qu'à de la simple physique. Je me rappelle notamment de conversations endiablées sur le second principe de la thermodynamique, l'entropie. A peu de choses près (que les physiciens dans la salle — j'en pressens au moins deux — lèvent le doigt et me corrigent si je dis une connerie), l'entropie se manifeste par l'irréversibilité d'un comportement : cette irréversibilité est le résultat de la très, très, très haute improbabilité que le scénario inverse de ce comportement se produise, compte tenu des milliards de milliards de scénarios possibles pour aboutir à l'état final équilibré de ce comportement.

Du point de vue des particules élémentaires, un comportement peut être réversible, mais de notre point de vue, il y a trop de scénarios entre les diverses particules combinées pour que le comportement soit réversible dans son entier. Si on casse une assiette, c'est irréversible : il y a peut-être un scénario ou deux dans lequel l'assiette se reforme à l'identique, mais cette probabilité est si faible qu'on a plus de chance de gagner trois fois par jour au loto chaque jour de sa vie, plutôt que de voir l'assiette se reformer.

A l'issue de tout cela, le gentil professeur parlait d'entropie de l'univers, de la vie qui — pour un temps — échappe à l'entropie, de création de l'univers, de l'inéluctable délitement de toute chose, de l'entropie des trous noirs, de la courbure de l'espace temps, de la nature même du temps... C'était vraiment puissamment, foncièrement et profondément jouissif : sans hésiter, ça valait toutes les messes du monde.

La science, donc, enseigne l'humilité. Elle se pose elle aussi des questions auxquelles on ne peut pas (encore ?) répondre, elle admet certains postulats, certains concepts invérifiables afin de poursuivre sa quête : le temps, par exemple, n'est pas concevable, puisque nous ne pouvons concevoir que des durées, et pas du temps à proprement parler. Etonnante convergence avec la religion : voilà pourquoi celle-ci devrait plutôt considérer la science comme une alliée précieuse, et non une vilaine débaucheuse de fidèles (même si, sait-on jamais, l'Evolution est peut-être une fumisterie païenne, et qu'en fin de compte Jean-Michel Dieu existe bel et bien et possède un trois-pièces-cuisine au milieu de Proxima du Centaure).

Car enfin, grâce à la science, pas besoin de messe, pas besoin de livre saint, pas besoin de dogme : on a sa dose de mysticisme au quotidien !

finipe, 16h15 :: :: :: [6 jubilations]

11 Mai 2007 ::

« Les Serments de Strasbourg »

:: Histoire médiévale, 842

Les luttes de succession pour l'empire de Charlemagne

Le 28 janvier 814, à la mort de Charles Ier le grand, dit Charlemagne (fils de Pépin le Bref), et empereur d'occident depuis le 25 décembre de l'an 800, un immense empire est transmis à son dernier fils encore en vie : Louis Ier, dit « le Pieux ». Celui-ci connaît un règne mouvementé, notamment en raison de nombreux raids vikings, et de l'insoumission chronique de ses fils. Le 20 juin 840, Louis Ier meurt à son tour, et, ainsi que le veut la coutume, il partage l'empire entre ses trois fils encore en vie : Louis II dit « le Germanique », Lothaire Ier, et Charles II dit « le Chauve ».

L'aîné de la fratrie[1], Lothaire Ier, revendique le titre d'empereur, mais ses frères ne lui reconnaissent pas ce titre. Afin de s'imposer, Lothaire tente alors le coup de force en envahissant la Francie occidentale, royaume de Charles II, et la Germanie, royaume de Louis II. Les deux royaumes font alors alliance contre l'envahisseur, et le 25 juin 841, les armées se rencontrent à la bataille de Fontenoy-en-Puisaye (actuel département de l'Yonne). Après un retournement inespéré, Charles et Louis finissent par emporter une éclatante victoire sur Lothaire[2].

Après cette défaite, Lothaire semble faire amende honorable, mais ce n'est qu'une façade et il apparaît rapidement qu'il n'a aucune intention de laisser de côté ses prétentions à un empire global. C'est dans ces conditions que, le 14 février 842, Louis le Germanique et Charles le Chauve se rencontrent et signent les Serments de Strasbourg.

L'ancêtre de la langue française

Ces textes sont une promesse d'entraide entre Charles II le Chauve et Louis II le Germanique, contre les appétits impérialistes de leur demi frère aîné Lothaire Ier. Il est rédigé en trois langues : tout d'abord en latin, puis en langue romane (français ancien), et enfin en langue tudesque (allemand ancien). Devant leurs troupes respectives, ils se jurent assistance mutuelle contre Lothaire Ier : Charles II, roi d'un peuple parlant roman, jure en tudesque, et Louis II, roi d'un peuple parlant tudesque, jure en roman...

C'est Nithard, un homme d'Eglise partisan de Charles le Chauve et cousin de ce dernier, qui retranscrit ce texte qui fait date dans l'Histoire. Il marque en effet, pour la première fois, l'émergence d'une langue romane à l'écrit, bien qu'étant un mélange encore brouillon de latin, d'occitan et de langue romane rustique.

Serment prêté par Louis II le Germanique en langue romane :
Pro deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament . dist di in avant . in quant deus savir et podir me dunat . si salvarai eo cist meon fradre karlo . et in adiudha et in cadhuna cosa . si cum om per dreit son fradra salvar dift . In o quid il mi altresi fazet . Et ab ludher nul plaid nunquam prindrai qui meon vol cist meon fradre karle in damno sit .

Pour l'amour de Dieu et pour le chrétien peuple et notre commun salut, de ce jour en avant, en tant que Dieu savoir et pouvoir me donne, ainsi secourrai-je ce mien frère Charles, et en aide en chacune chose si comme homme par droit son frère secourir doit. En ce qu'il me fasse autant, et de Lothaire nul accord jamais ne prendrai, qui par ma volonté, à ce mien frère Charles soit dommageable.

Serment prêté par Charles II le Chauve en langue tudesque :
Si lodhuvigs sagrament que son fradre karlo jurat conservat et karlus meos sendra de suo part non lostanit . si io returnar non lint pois . ne io ne neuls cui eo returnar int pois . in nulla aiudha contra lodhuvvig nun li iv er .

Si Louis garde le serment que à son frère Charles il a juré, et Charles, mon seigneur, de sa part, ne le tient, si je ne l'en puis détourner, ni moi, ni nul que j'en puis détourner, en nulle aide contre Louis ne lui en cela serai.



Extrait des Serments de Strasbourg



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1. Ils sont en fait demi-frères, issus de mariages successifs de Louis le Pieux : Lothaire a près de 10 ans de plus que Louis le Germanique et 30 ans de plus que Charles le Chauve.

2. Lothaire comptait également parmi ses alliés Pépin II, roi d'Aquitaine et fils de Pépin Ier, l'un des fils de Louis le Pieux, mort avant ce dernier en 837. Pépin II était en conflit avec son oncle Charles le Chauve pour un différend de frontières, et s'était donc très logiquement allié à Lothaire. Ne pas confondre ces deux Pépin-ci avec Pépin III le Bref !

finipe, 01h03 :: :: :: [0 provocation]

8 Mai 2007 ::

« Les miraculés de la Montagne Pelée »

:: Histoire contemporaine, 1902

Un cataclysme annoncé

La Martinique, avril 1902. Saint-Pierre, une des plus belles villes des Antilles, est inhabituellement agitée : depuis plusieurs mois en effet, la Montagne Pelée, le volcan surplombant la ville, est la proie de diverses fumerolles et courtes secousses sismiques. Surnommé "Montagne Pelée" en raison de son aspect dénudé au moment de l'arrivée des colons français en 1635, le volcan est pourtant calme, et personne ne se préoccupe réellement de ces événements : la dernière éruption remonte à 1851, et n'avait guère impressionné. A la fin du mois d'avril, plusieurs épisodes de pluies de cendres et de projections de débris rocheux apparaissent, et une odeur soufrée très puissante émane d'un cône de cendres surplombant un lac d'eaux bouillonnantes qui s'est formé, curieusement, là où il n'y a d'habitude pas une goutte d'eau... Les cendres et les débris se multiplient, et l'odeur de soufre devient particulièrement suffocante à des lieues à la ronde.

Le 2 mai, une première grosse explosion secoue l'île en fin de matinée : une colonne de fumée noire s'échappe maintenant du sommet de la montagne, et d'importantes secousses sismiques se succèdent. Les journaux répètent inlassablement qu'il n'y a pas de danger, mais certains mouvements de panique se font néanmoins sentir tandis que des lueurs et des éclairs surréalistes parcourent le ciel obscurci : le lendemain, le gouverneur de l'île, Louis Moutet, convoque une commission chargée d'évaluer le danger. Le 4 mai, de nouvelles explosions et de nouvelles chutes de cendres obscurcissent les alentours, à tel point que les navires ne peuvent plus accoster, et qu'une partie de la foule commence à fuir sur les navires qui quittent le port : la pluie de cendres recouvre toute la ville d'une pellicule blanche immaculée...

Le 5, en début d'après-midi, alors que la montagne s'est un pau apaisée, la mer recule brusquemment de plus de cent mètres ! L'instant d'après, un énorme raz-de-marée submerge le port, et dans le même temps, une énorme explosion secoue le cône de cendre, et toute l'eau bouillonnante qui s'était accumulée s'échappe dans un torrent de boue qui fait plusieurs centaines de victimes dans les villages situés en hauteur. De partout, on afflue vers Saint-Pierre pour y trouver une hypothétique sécurité. Les 6 et 7, des grondements sourdent des profondeurs du sol, des épisodes de pluies de cendres se poursuivent, et la nuit, on voit le sommet de la Montagne zébré d'éclairs, et le rougeoiement de la roche qui s'agite...

Le 7 mai, le rapport de la commission affirme qu'il n'y a rien à craindre, et les journaux relayent largement l'information : pour autant, beaucoup de gens fuient l'île, tandis que d'autres se regroupent à Saint-Pierre pour s'abriter. Le gouvereur Moutet, afin de montrer l'exemple et de prouver qu'il n'y a pas de crainte à avoir, s'installe aussi à Saint-Pierre avec toute sa famille.

Enfin, le jeudi 8 mai à 8h02, c'est le cataclysme définitif : une explosion inouïe déchire le volcan, et un immense, démesuré, incroyable nuage noir s'élève dans le ciel. Une nuée ardente dévale la pente de la montagne déchaînée, pleine de poussières et de gaz brûlants à plus de 1000°C : l'onde de choc qui la précède détruit tout sur son passage. Puis, en une poignée de secondes, le nuage incandescent atteint la ville et embrase tout sur son passage, hommes, femmes, animaux, bâtiments... Des torrents de boue déferlent enfin, se chargeant de détruire le peu de choses qui avaient été encore épargnées.


La ville de Saint-Pierre, avant et après la catastrophe

Les miraculés de l'éruption

Au moment de l'explosion du 8 mai, Saint-Pierre comptait environ 28000 personnes : toutes ont trouvé une mort atroce dans le cataclysme, généralement due à l'onde de choc ayant précédé la nuée, puis si cela n'avait pas été suffisant, à la brusque et incroyable montée de température. Parmi ces milliers de victimes, deux personnes ont toutefois miraculeusement survécu :

  • Léon Compère-Léandre, cordonnier de son état, habitait une maison légèrement protégée par la topographie environnante : lorsque l'explosion eut lieu à 8 heures, il ressentit tout d'abord l'onde de choc, qui déracina les arbres instantanément. L'instant d'après, il était gravement brûlé aux mains, au visage, sur le torse... Il se précipita dans sa maison et se réfugia sous une table pour se protéger des chutes de débris. Après une vingtaine d'interminables minutes, l'obscurité commença enfin à se lever un peu, et tout autour de lui s'enflamma. Il prit la fuite sur un boulevard parsemé de cadavres et de cendres encore brûlantes, et finit par échapper à la mort : gravement brûlé, mais sauf.

  • Louis-Auguste Cyparis, un ouvrier de 27 ans, était en prison après avoir blessé un homme au cours d'une bagarre dans un bar, alors qu'il était totalement ivre. Il avait écopé d'un mois de prison, mais, apprenant qu'une fête devait se dérouler dans un village voisin, et ne voulant la rater pour rien au monde, il s'était tout bonnement échappé ! Le lendemain, très civique, il était revenu se constituer prisonnier, et avait tout de même reçu une semaine supplémentaire de détention... La catastrophe survint alors, avec les conséquences que l'on sait.

    Les murs de sa cellule étaient très épais, et seule une petite ouverture lui donnait accès à l'air extérieur : lorsqu'on le découvrit gémissant dans sa geôle, plusieurs jours après la catastrophe, il était très gravement brûlé. Il survécut cependant, puis partit en Amérique, et fut engagé par le cirque Barnum & Bailey's, grâce auquel il devint célèbre en racontant ce jour funeste, et son expérience de survivant au « jour du jugement dernier ». Voici le récit de l'éruption que fit Cyparis :

Il était 8 heures. On n'était pas encore venu m'apporter la ration du jour, quand tout à coup un bruit formidable se fit entendre. Tout le monde criait « Au secours ! Je brûle ! Je meurs ! ». Au bout de cinq minutes personne ne criait plus excepté moi, lorsqu'une fumée se précipita avec violence par la petite fenêtre de ma porte. Cette fumée brûlait tellement que pendant un quart d'heure, je sautais à droite, à gauche, en l'air, tout partout pour l'éviter ! Après un quart d'heure, c'était un silence affreux. J'écoutais, criant de venir me sauver. Personne me répondait. Alors tout Saint-Pierre doit être écrasé sous le tremblement de terre, dans du feu.



Louis Auguste Cyparis, et la cellule qui lui sauva la vie

finipe, 14h53 :: :: :: [6 vilénies]

5 Mai 2007 ::

« C'est pas parce qu'on n'a rien à dire... »

:: Les aventures du lion

finipe, 16h31 :: :: :: [6 critiques dithyrambiques]

3 Mai 2007 ::

« Félix Faure, une mort en grande pompe »

:: Histoire contemporaine, 1899

Après les mésaventures de Paul Deschanel, je me devais de raconter celles de Félix Faure, président que j'ai plusieurs fois évoqué à propos notamment des divers scandales politico-financiers de la fin du XIXème siècle...




En cette fin du XIXème siècle, la vie politique française est particulièrement agitée : scandale du canal de Panamá en 1889, montée de l'anarchisme (le président Sadi Carnot est assassiné par un anarchiste en 1894), incident de Fachoda avec l'Angleterre, et surtout, affaire Dreyfus, qui divise la France en deux camps farouchement opposés.

Février 1899 : Félix Faure est le président de la République depuis cinq années. Alors âgé de 58 ans, républicain modéré, il se distingue surtout par son inaction et son inexistence sur la scène politique, ainsi que par son goût immodéré du faste et des cérémonies somptueuses, à tel point qu'on le surnomme parfois le "président Soleil"... Il est d'ailleurs à ce propos très fréquemment raillé par la presse, qui s'adonne avec joie à la satire la plus cruelle. Félix Faure est en outre un antidreyfusard, ou du moins s'il ne s'en réclame pas publiquement, il s'est opposé à la révision du procès d'Alfred Dreyfus, suite à la lettre ouverte qu'Emile Zola lui avait adressée dans le journal l'Aurore, le célèbre « J'accuse...! », ce qui a d'ailleurs valu à son auteur un exil en Angleterre pour échapper à la prison.


Félix Faure, 7ème président de la République française

Le 16 février de cette année 1899, en fin d'après-midi, le président de la République Félix Faure se trouve à Paris, au palais de l'Elysée : il est en compagnie de sa maîtresse, une certaine Marguerite Steinheil, qu'il fréquente depuis près de deux ans. Elle est mariée à un artiste peintre qui l'ignore et qu'elle ignore en retour, et est une figure mondaine importante de la vie parisienne, recevant divers membres de la bonne société dans son salon.

Soudain, la cloche retentit et les domestiques accourent : le président est allongé sur son lit, haletant et suffoquant, tandis que Marguerite Steinheil se rhabille avec précipitation. On porte secours à l'infortuné, et l'on fait sortir par une porte dérobée l'embarrassante et embarrassée maîtresse. Après quelques heures d'agonie, Félix Faure meurt, d'une congestion cérébrale.

Bien sûr, la mort du président donne lieu à divers commentaires et suppositions de la part de la presse et des personnalités du moment. Clémenceau en particulier, alors avide de revenir au devant de la scène après en avoir été évincé quelques années, aurait eu la spirituelle déclaration suivante au sujet de feu le président Faure : « Il s'est voulu César, et il est mort Pompée ». Marguerite Steinheil quant à elle, même si l'on ignore son identité à ce moment précis, est rapidement surnommée par la presse « La Pompe funèbre »[1].

Ainsi entre Félix Faure dans la postérité, malgré l'insignifiance de son action politique en tant que président !


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1. Les rocambolesques aventures de cette Madame Steinheil ne s'arrêteront pas là : en 1908, elle trempe dans un nouveau scandale, après qu'on l'ait découverte ligotée chez elle, son mari et sa mère tous deux morts. Une sombre affaire de vol d'un collier prétendument offert par le défunt président Faure est au coeur de cette histoire, et le procès fait grand bruit en 1909, pour se terminer par un acquittement, malgré un réquisitoire incendiaire et un tissu de mensonges et de versions contradictoires de l'accusée. A ce jour, l'on ignore toujours les tenants et aboutissants de cette affaire, qui fut successivement mise en rapport avec l'affaire Dreyfus, la mort du président Faure, ou encore la possible présence d'un grand duc de Russie chez Madame Steinheil.

finipe, 00h20 :: :: :: [5 poignants panégyriques]

1er Mai 2007 ::

« Paul Deschanel, un président tombé du train »

:: Histoire contemporaine, 1920

Depuis le 18 février de cette année 1920, le président de la république française se nomme Paul Deschanel. Elu à l'âge de 65 ans et prenant la succession du très populaire héros de guerre Raymond Poincaré, cet homme a déjà derrière lui un long passé de sous-préfet, député de l'Eure-et-Loir ou encore président de la Chambre des députés. Il est en outre reconnu comme un homme de lettres intelligent et cultivé, et est d'ailleurs membre de l'Académie Française depuis 1899 : ses discours sont toujours remarquables, et son éloquence est fameuse ! Mais la charge et les responsabilités qui pèsent sur ses épaules semblent affecter l'homme de façon assez inquiétante : le président Deschanel est sujet a des crises d'angoisse, des insomnies, et consomme beaucoup de médicaments...


Paul Deschanel, 11ème président
de la République française

Le 23 mai, Paul Deschanel se trouve dans un train à destination de Montbrison (département de la Loire), ville où il doit prononcer un discours et inaugurer un buste à la mémoire d'Emile Reymond, sénateur et pionnier de l'aviation, mort dans les tous premiers mois de la guerre 14-18. Peu après 23 heures, le train se trouve non loin de Mignerette, un petit village du Loiret. La chaleur est étouffante, et le président Deschanel est pris de malaise, il se sent oppressé et anxieux : il ouvre la fenêtre de son compartiment pour respirer un peu d'air frais, mais, perturbé par sa sensibilité aux médicaments et entraîné par le système d'ouverture de la fenêtre, il bascule hors du train et tombe !


Le wagon duquel Paul Deschanel est tombé

Fort heureusement pour lui, le train roulait lentement à cet endroit précis : vêtu d'un simple pyjama, le corps couvert d'égratignures, Paul Deschanel ne tarde pas à croiser André Rateau, un ouvrier qui surveille un chantier situé non loin du lieu de la chute. Le président lui dit alors : « Mon ami, cela va vous étonner, mais je suis le président de la République ». André Rateau, incrédule et persuadé d'avoir affaire à un ivrogne, le conduit cependant chez le garde-barrière le plus proche, Gustave Dariot. Ce dernier soigne comme il peut le président Deschanel, et, constatant sa relative lucidité et la dignité de son maintien, il court prévenir la gendarmerie[1].

A 7 heures du matin, à Montargis, le ministre de l'intérieur et toute la délégation qui devait recevoir Paul Deschanel en sont pour leurs frais, et sont informés de l'infortune du président de la République... La mésaventure ne tarde pas à se savoir, et les journaux s'en donnent à coeur joie : des dizaines de caricatures cruelles tournent le président en ridicule, et les chansons satiriques fleurissent un peu partout.

Finalement, après d'autres déboires parfois embarrassants (somnambulisme, surmenage, fatigue extrême), Paul Deschanel fait preuve de lucidité et démissionne de sa fonction de président de la République, le 21 septembre 1920, quelques mois seulement après son accession au pouvoir.


A gauche : l'endroit où le président Deschanel est tombé du train
A droite : la voiture ramenant le président Deschanel, depuis la sous préfecture de Montargis

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1. La femme de Dariot aurait prétendu plus tard devant les journalistes avoir reconnu que le malheureux était un grand monsieur, car il avait les pieds propres !

finipe, 00h03 :: :: :: [11 déclarations d'amour]