Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Je ronge mon
frein, ça fait
mal
On s'en
fout
Parfois, l'envie escalade affreusement l'art. Ainsi, la mort se délite en rampant depuis l'au-delà de l'imagination
Thal l'errant ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

25 Mai 2007 ::

« Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 2ème partie »

:: Histoire moderne, 1755

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 1ère partie
2. Louis Mandrin, capitaine des contrebandiers - 2ème partie





Défaite & capture du héros populaire

La bataille contre les troupes royales que Louis Mandrin admire tant a pourtant lieu, le 19 décembre 1754 à Gueunand, près d'Autun (actuel département de Saône-et-Loire). La Compagnie franche des chasseurs menée par le mercenaire allemand Johann Christian Fischer, qui s'était distingué pendant la guerre de sept ans, et la 9ème compagnie de dragons menée par Louis de Bauffremont, pourchassent sans relâche et finissent par affronter les troupes de Louis Mandrin. Submergés par le nombre, les contrebandiers ont tôt fait de perdre l'engagement, malgré une défense courageuse. De nombreux hommes trouvent la mort, et la fuite jusqu'en Savoie est des plus piteuses : Mandrin et ses compagnons sont blessés, épuisés, et ne sont de toute façon plus en état de mener une nouvelle campagne.

A la cour de France, on s'inquiète malgré la victoire sur les contrebandiers : des rumeurs circulent, on craint que Mandrin ne soit un agent de l'Angleterre, on craint que les protestants des Cévennes ne fassent appel à ce héros du peuple pour se révolter, on craint qu'il ne se réorganise et continue à piller, rançonner et assassiner les fermiers généraux. Les diplomates français font de gros efforts pour obtenir une extradition auprès de la Savoie, mais rien n'y fait. Finalement, le comte Marc-Pierre d'Argenson, secrétaire d'Etat à la guerre de Louis XV, ordonne le déploiement de plusieurs milliers d'hommes le long de la frontière avec la Savoie... Un dispositif hors-norme pour un bandit !


Comte d'Argenson

C'est le « régiment des Argoulets », commandé par le colonel Alexis de La Morlière, qui scellera finalement le sort de Louis Mandrin. Cette troupe composée de gens de toutes origines et de toutes nationalités, sans grande morale et avide de bataille et d'or, apprend que Mandrin est réfugié au château de Rochefort-en-Novalaise : en toute illégalité, les Argoulets franchissent la frontière le 11 mai 1755, enfilent des vêtements de paysan, et investissent le château en coupant à travers champs, sans que Mandrin puisse réagir. Dans le château et sur le chemin du retour vers la France, les soldats brutalisent, pillent, violent et tuent des civils... Mais Mandrin est désormais captif.

Le supplice

L'intrusion brutale et illégale des Argoulets sur le sol du duché de Savoie provoque un incident diplomatique avec le roi de Piémont-Sardaigne et duc de Savoie, Charles-Emmanuel III : ce dernier, outré par l'attitude des français, réclame qu'on lui rende Mandrin... Louis XV tente d'apaiser cette colère et tente des médiations. Pendant ce temps, la Ferme Générale craint que Mandrin ne doive être libéré, et décide de le juger avant que cette libération n'arrive : son procès commence le 13 mai à Valence. La ville est en effervescence, et la maréchaussée est partout pour éviter les débordements. Le 24, le jugement est rendu après des interrogatoires menés au pas de course, et Mandrin est condamné à mort.


A gauche : Charles Emmanuel III, roi de Piémont-Sardaigne et duc de Savoie
A droite : Louis XV, roi de France

Le 26 mai 1755, Louis Mandrin est mené au supplice devant une foule innombrable : il est vêtu d'une simple chemise, la corde au cou, une torche à la main, et un écriteau accroché autour du cou rappelant ses crimes. Debout sur l'échafaud, il s'adresse à la foule en ces termes : « Jeunesse, prenez exemple sur moi ! ». C'est alors qu'on le supplicie : ses membres sont écrasés dans des brodequins, ses os broyés à coups de barre, un spectacle odieux. Pendant le long moment de son calvaire, Louis Mandrin ne prononce pas un mot, ne laisse échapper aucune plainte ; les pires tourments de la bastonnade ne lui arrachent pas un cri... Enfin on l'attache sur un roue, où il demeure pendant plusieurs minutes, toujours en silence, mais bien vivant. Finalement, l'évêque de Valence, ne supportant plus pareil spectacle, ordonne qu'on étrangle le mourant pour écourter son agonie.

Mythe & réalité

Louis Mandrin est devenu une véritable légende en à peine un an et demi de brigandages et de lutte ouverte face à la Ferme Générale : on le représenta volontiers comme un héros populaire, sorte de Robin des bois français, luttant contre l'iniquité chronique de la fin de l'Ancien Régime. Cette oppression n'était certes pas un mythe, et a vraisemblablement très fortement contribué au déclenchement de la Révolution française de 1789. Mandrin n'est d'ailleurs pas un cas isolé : d'autres figures de la contrebande ou du brigandage sont restées dans l'Histoire, tel le célèbre Cartouche, roué vif en 1721. L'on peut donc raisonnablement penser qu'une telle révolte était justifiable au regard des injustices subies, et Mandrin a à cet égard sûrement fait d'innombrables heureux en vendant ses marchandises de contrebande à très bon prix et en tenant tête à la Ferme Générale. On ne peut également qu'être admiratif devant le courage et la ténacité dont il fit preuve durant son interminable supplice...


Dessin représentant Mandrin
au milieu des ballots de tabac

Mais au-delà de l'image d'Epinal du sympathique voleur qui redonne aux pauvres, il semble difficile d'oublier les motivations premières qui ont poussé Mandrin à la révolte : rancune et vengeance. Et comment oublier le meurtre de Sigismond Moret et surtout de sa petite fille d'un an et demi, même si chacun convient que s'abriter derrière son propre enfant n'est guère courageux ? Peut-être est-ce alors la rudesse de cette époque qui peut expliquer de tels actes...

Quoiqu'il en soit, Louis Mandrin est aujourd'hui une figure fameuse, dont l'histoire a fait l'objet d'innombrables adaptations littéraires et cinématographiques. En 1755 fut écrite la « Complainte de Mandrin », sur un air célèbre du théoricien et compositeur Jean-Philippe Rameau :


La complainte de Mandrin
(Interprétée par Yves Montand)

La complainte de Mandrin

Nous étions vingt ou trente,
Brigands dans une bande,
Tous habillés de blanc,
A la mode des...
Vous m'entendez ?
Tous habillés de blanc
A la mode des marchands.

La première volerie
Que je fis dans ma vie
C'est d'avoir goupillé,
La bourse d'un...
Vous m'entendez ?
C'est d'avoir goupillé
La bourse d'un curé.

[...]

Monté sur la potence
Je regardai la France,
J'y vis mes compagnons,
A l'ombre d'un...
Vous m'entendez ?
J'y vis mes compagnons,
A l'ombre d'un buisson.

Compagnons de misère,
Allez dire à ma mère,
Qu'elle ne me reverra plus,
Je suis un enfant...
Vous m'entendez ?
Qu'elle ne me reverra plus,
Je suis un enfant perdu !

finipe, 00h19 :: :: :: [4 poignants panégyriques]