Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Faut pas se
mettre la rate
au court-bouillon
Ah
bon ?
De plus en plus, l'envie embrasse irrémédiablement l'intelligence. Par là même, le temps se distingue, immobile depuis le futur des sens
Thal l'errant ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

28 Juin 2007 ::

« Les naufragés de l'île Tromelin »

:: Histoire moderne, 1761

En 1722, un navire français, la Diane, découvre une petite île au large de Madagascar, d'à peine un kilomètre de long sur 500 mètres de large, et entourée par un dangereux et inaccessible récif coralien. Couverte d'une végétation rase, fouettée par des vents permanents et blanche comme le sable qui la compose, ce petit bout de terre émergé est appelé île des sables. Nul ne s'y intéresse, et pour cause : elle est minuscule, sa végétation est rase, les vents permanents ne permettent à aucun arbre d'y pousser, elle est très fréquemment battue par les cyclones, et se trouve loin des voies navigables habituelles.


En novembre 1760, l'Utile, un navire négrier français de la Compagnie française pour le commerce des Indes orientales[1] commandé par le capitaine Jean de La Fargue, quitte Bayonne avec ses 122 marins pour naviguer vers l'île de France (actuelle île Maurice). Dans cette partie de l'océan, la concurrence avec les anglais est féroce : on craint un blocus britannique et l'éventuelle famine qui en résulterait, aussi le gouverneur de l'île de France interdit-il toute importation d'esclave sur son territoire, afin de ne pas avoir de bouches inutiles à nourrir. Malgré cette interdiction, le capitaine La Fargue accoste en juin à Foulpointe, sur la côte est de Madagascar, et y embarque une centaine d'esclaves malgaches avec pour intention de les revendre sur l'île de France.

Mais le 31 juillet 1761, alors que l'Utile fait route vers Port-Louis[2], une terrible tempête et plusieurs erreurs de navigation font échouer le navire sur les dangereux récifs de l'île des sables, oubliée depuis près de 40 ans. L'équipage parvient péniblement à gagner le rivage sableux, suivi par à peine la moitié des esclaves : les autres, enfermés dans des cales clouées, périssent noyés. Dès lors, la vie s'organise bon gré mal gré sur ce morceau de sable émergé au milieu de l'océan : les naufragés récupèrent tout ce qu'il peuvent sauver de l'épave, eau-de-vie, pièces de bois, baril de farine, divers outils, et creusent un puits profond qui leur donne une eau saumâtre et mauvaise, mais potable. Quelques oiseaux et tortues permettent tout juste de se nourrir chichement...


L'île Tromelin, de nos jours : seuls quelques météorologues français y séjournent.
Au centre, on distingue une piste d'atterrissage, seul lien aisé avec l'île.

Les esclaves et les marins vivent chacun de leur côté, et La Fargue organise rapidement la construction d'un radeau. En deux mois, c'est chose faite, et les 122 hommes de l'équipage de l'Utile parviennent à se tasser péniblement sur l'embarcation de fortune, avec quelques vivres. Le 27 septembre 1761, ils quittent l'île en y laissant la soixantaine d'esclaves, non sans leur avoir promis de revenir les chercher plus tard. Le radeau parvient finalement jusqu'à l'île Maurice, et signale les esclaves, mais le gouverneur refuse de les secourir, furieux que La Fargue lui ait désobéi. Emportés par la guerre de sept ans qui sévit en Europe (signature du traité de Paris en 1763), puis par la faillite de la Compagnie française de Indes en 1769, les pauvres esclaves naufragés sont rapidement et définitivement oubliés...

En 1773, douze années après le naufrage, un navire signale de nouveau les esclaves aux autorités françaises, mais ne parvient pas à s'approcher de l'île des sables. Un an plus tard, un nouveau navire tente d'accoster en vain ; un marin parvient cependant à rejoindre l'île à la nage, se retrouvant à son tour prisonnier de ce morceau de sable. Quelques jours plus tard, ce même marin s'embarque à son tour sur un radeau de fortune, accompagné de trois femmes et des trois derniers hommes de l'île, mais ils disparaissent en mer et plus personne n'en entend jamais parler.

Enfin, ce n'est que le 29 novembre 1776 que la Dauphine, commandée par le comte de Tromelin, parvient à accoster sur l'île des sables. Des soixante esclaves malgaches qui avaient été abandonnés là quinze années plus tôt, il ne reste plus que sept femmes et un enfant âgé d'à peine un an. Pendant toutes ces années, ils avaient réussi à maintenir un feu allumé, s'étaient nourris de tortues, d'oiseaux et d'oeufs divers, s'étaient confectionné des vêtements en plumes tressées, et avaient maintenu en état un puits qui leur avait fourni de l'eau douce...

Les survivants sont finalement ramenés à l'île de France, où ils sont affranchis par le gouverneur, qui a changé entre temps. L'enfant est baptisé Moïse, et l'île des sables est rebaptisée île Tromelin.

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1. Cette compagnie avait été créée en 1664, à l'initiative de Colbert, pour concurrencer les Compagnies anglaises et néerlandaises des Indes orientales dans les lucratifs échanges commerciaux de l'Océan Indien.

2. Principale ville de l'île de France, et actuelle capitale de l'île Maurice.

finipe, 03h15 :: :: :: [5 éclaircissements pompeux]

25 Juin 2007 ::

« Le moteur détend »

:: En vrac

C'est par ce titre sous forme de jeu de mot pourri que je me décide à me livrer à un poncif du blog, à savoir sélectionner les requêtes d'accès au site les plus idiotes, surprenantes, inattendues, ou consternantes pour les commenter. Je vous épargne les plus ignobles, mais si vous le souhaitez, vous pouvez aller voir chez draleuq, lui n'a rien censuré, le petit coquinou !

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- commentaire compose j'accuse l'affaire dreyfus
- commentaire compose a vau l'eau de huysmans
- commentaire compose salambo flaubert bataille elephants
- commentaire compose de la lettre ouverte de zola

Quelques unes parmi les requêtes de ce genre. Les lycéens de tout poil doivent probablement espérer qu'internet fera tout le travail à leur place. C'est combien déjà le pourcentage de réussite au bac ?

- je roulais a 110 au lieu de 90
- flasher a 93 km ou lieux de 90
- jeune conducteur flashe a 130 au lieu de 90
- argument contester exces de vitesse

Je n'en mets que quatre, mais vous ne pouvez pas imaginer le nombre de requêtes de ce genre que j'ai ! Etonnant, non ?

un cri de jouissance ?
Le point d'interrogation suggère-t-il que l'individu n'aurait pas su reconnaître un cri de jouissance d'un cri de désespoir ?

ah oui le sexe
Aaaaaaah oui, en effet...

silhouette de corps de femmes nues profile
Celui-ci est extrêmement sélectif semble-t-il.

beaux zobs
Voilà un véritable esthète ! Il aurait pu parler de "belles verges" à la rigueur, mais bon.

- scene d'amour sensuelles
- scenes d'érotisme exemples

Ceux-là doivent probablement scénariser leur première coucherie avec leur petite amie.

penis du raton laveur
Intéressante question... Est-il rayé lui aussi ?

image homme devore par lion
C'est arrivé très récemment, et c'est même passé à la télé ! J'espère qu'il ne l'a pas raté.

pendant le coit debandade les causes
Ça peut dépendre de beaucoup de choses. Si l'on pense à un homme dévoré par un lion par exemple, ça peut arriver.

fatigue extreme cirrhose
Certes, la cirrhose peut avoir des symptômes déroutants. Mais contre la fatigue, rien de tel qu'on bon petit coup de gnôle.

lieu devotion bretagne alcool
Le type de la requête précédente a pris quelques vacances à Quimper ces derniers temps semble-t-il.

spermatozoide se cognant contre un ovule
Hélas, le port du casque n'est pas obligatoire pour tous.

comportement cocue
Celui-ci doit mener une enquête minutieuse pour déterminer si oui ou non il a des cornes.

cocu cherche homme pour sa femme
Ah, visiblement son enquête fut un succès.

- forte poitrine
- petite scene de cul
- petits filmes de cul fait chez soit
- scenes de cul en ligne

Juste quelques unes des innombrables requêtes de cet acabit, parmi une longue, très looooongue liste. Et encore, je vous épargne les plus glauques.

images d'une coupe du 8 siecle avant j-c sur la bataille de marathon en 490 avant j-c
J'imagine qu'un devin a peint une bataille qui allait arriver 3 siècle plus tard. Balaise !

multiplication par pepin
Il n'aurait pas confondu avec la multiplication des pains celui-ci ?

mais ou va le monde ?
Ce genre de requête m'amuse toujours beaucoup. J'imagine assez le type qui vient d'assister à un épisode de vie consternant (il aurait par exemple regardé la télévision), puis, saisi d'un accès de philosophie, s'imagine qu'il va trouver la réponse à ses angoisses existentielles sur Internet en tapant dans Google "Mais où va le monde ?"...

- voitures pour emballer les filles
- mots compliques pour epater
- citation epater la galerie
- pour emballer les filles

Quelques unes parmi les requêtes de ce genre... Certains ont décidément besoin de se faire mousser, en particulier lorsqu'il s'agit de conquérir une femelle pour s'accoupler.

temps gagne par un automobiliste sur un parcours de 90 km en roulant a 100 km/h au lieu de 90 km/h?
Si un instituteur lit ceci, il pourra avantageusement utiliser cette requête pour en faire un problème de math.

appareil a detecter les truffes
Chez moi on appelle ça un cochon :)

tous les email des associations desoeuvre social
Les "associations de désoeuvré social"... C'est un pléonasme non ?

en voiture yvonne
C'est "Simone" ! Pas "Yvonne"... En voiture Simone !

nous on est des fou on est des choco bn
Je m'interroge encore sur le sens de cette curieuse assertion...

charles martel est un con et sa femme aussi
C'est sûrement le fantôme de Childéric III qui a tapé cette requête, vexé d'avoir été viré par Charles Martel.

language soutenu de "tu me fais rire"
Tu m'exhilares, tu me désopiles ?

quiquettes en fete
Il est joyeux celui-ci ! Je l'imagine bien avec un petit chapeau sur le pénis et une langue de belle mère.

la nuit de la glisse film de cul
Une nuit entière ! Eh beh, ça doit fumer à force non ?

image d'un unus
J'ose croire qu'il ne s'agit pas simplement d'une faute de frappe.

le cul des chinois
Celui-ci doit imaginer que les chinois sont faits autrement, qu'ils ont la raie des fesses à l'horizontale peut-être ?

film +16 ans cul!!!!
J'aime beaucoup les quatre points d'exclamation. Le garçon devait être vraiment très pressé, saisi d'une irrépressible pulsion sexuelle.

drap souille
Ça ce doit être le même garçon que précédemment, quelques secondes plus tard.

finipe, 21h42 :: :: :: [10 divagations]

23 Juin 2007 ::

« Evolutionnihilisme »

:: Misanthropie

Quelques idées parmi les considérations suivantes sont librement adaptées d'une conférence sur la génétique que j'ai eu la chance de voir, qui était à la fois terrifiante et fascinante. J'ai hésité à classer le billet dans la catégorie misanthropie, et puis finalement...



Je me souviens d'une conversation avec un type, il y a quelque temps de cela : nous parlions de généalogie, et il me soutenait mordicus faire partie des descendants directs de Clovis. Je lui avais alors rétorqué que je pensais cela impossible, car la lignée mérovingienne de Clovis avait été interrompue après l'avènement de Charles Martel, Pépin le Bref et surtout Charlemagne. Sans aller aussi loin que Clovis, imaginons le nombre d'ascendants que nous avons jusqu'à Saint Louis : nous avons tous 2 parents, 4 grands parents, 8 arrière grands parents, 16 arrière arrière grands parents, etc. Si l'on considère des générations séparées en moyenne par 25 années, et que nous remontons jusqu'en 1270, date de la mort de Saint Louis, nous obtenons un nombre d'ascendants de 233, soit environ 9 milliards d'individus.

Or, il n'y a déjà pas 9 milliards d'individus sur Terre de nos jours, et il y en avait donc encore moins en 1270. Cela implique que certaines de nos ascendances se sont croisées, retrouvées, rencontrées, rapprochées... Nous sommes donc mathématiquement tous les descendants de Saint Louis, et à plus forte raison de Clovis. Finalement, ce garçon n'avait qu'à moitié tort : il n'était certes pas descendant direct de Clovis, mais au moins l'était-il indirectement. Nous le sommes tous, à différents degrés d'ailleurs : certains auront hérité d'un milliardième de pourcent du matériel génétique de Saint Louis ou de Clovis, d'autres d'un millionnième seulement (ce qui est déjà énorme, compte-tenu des infimes probabilités que cela arrive).

Comme l'ont indiqués les travaux de Georg Mendel, le père de la génétique, lorsqu'un individu naît, il reçoit la moitié du matériel génétique de son père, et l'autre moitié de sa mère. Mais à partir de là, il repart à zéro : tout ce que les géniteurs ont appris dans leurs propres vies n'est pas transmis génétiquement à l'individu nouveau né. L'héritage culturel n'intervient d'aucune façon dans l'hérédité. Ainsi, à l'échelle de l'évolution des espèces, la seule véritable transmission est celle des gènes, de l'hérédité. Chaque naissance d'un nouvel individu est un recommencement, et, toujours à l'échelle de l'évolution des espèces, l'héritage culturel est inexistant.

Les différenciations interviennent par le biais d'infimes modifications des gènes, faites au hasard, qui entraînent des modifications du corps qui porte ces gènes. Puis, la sélection naturelle se charge d'éliminer les corps les moins adaptés à leur environnement, pour ne garder que ceux qui sont le mieux adaptés. Aucun programme, aucun scénario, aucun plan, aucune "intelligence", juste le hasard et la nécessité. Ainsi, on peut considérer que le corps n'est qu'une enveloppe, permettant aux gènes qu'il porte de se perpétuer au travers des âges. Le corps n'est qu'une enveloppe que ses hôtes, les gènes, modifient sans cesse au hasard en essayant de trouver une forme encore plus adaptée à son environnement, que la sélection naturelle se charge de choisir ou d'éliminer. L'humain croit être le conducteur, alors qu'il n'est que le véhicule.

Enfin, il convient également de considérer la pensée, le raisonnement, l'abstraction, l'introspection et le langage articulé, qui différencient l'Homme (l'Homo sapiens devrais-je plutôt dire en l'occurrence) des autres créatures animales et végétales. Homo sapiens n'a qu'environ 200.000 ans d'existence, alors que l'évolution des espèces court depuis plus de 3,5 milliards d'années. L'apparition de la pensée ne représente donc que 0,0057% de l'évolution des espèces, et, en outre, ce n'est qu'une seule branche parmi des millions d'autres. C'est dire s'il ne s'agit que d'une goutte d'eau dans l'océan.

La pensée est donc un phénomène très récent, un essai de l'évolution des espèces. Une sorte de test hasardeux, qui tournera vraisemblablement court : dès lors que l'individu a un peu trop de temps à consacrer à lui-même, dès lors qu'il ne doit pas focaliser toute son énergie sur sa propre survie, alors la natalité baisse, l'espèce décline. En de nombreux points du globe, le taux de natalité est passé sous le seuil fatidique de 2,1 enfants par couple, ce qui ne permet pas d'assurer la perpétuation de l'espèce. La pensée n'est donc peut-être pas une bonne affaire, et quelque chose me dit que la branche de l'arbre phylogénétique qui soutient Homo sapiens est vouée à l'extinction, pour peu qu'Homo sapiens ne scie pas l'arbre lui-même d'ici là.

finipe, 19h53 :: :: :: [3 cris de désespoirs]

21 Juin 2007 ::

« 120 décibels »

:: Les aventures du lion

finipe, 23h12 :: :: :: [7 soupirs de satisfaction]

20 Juin 2007 ::

« L'affaire des Bacchanales - 2ème partie »

:: Histoire antique, -186

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. L'affaire des Bacchanales - 1ère partie
2. L'affaire des Bacchanales - 2ème partie



La réaction du sénat

Après avoir mis ses témoins en sécurité, le consul Postumius se rend au sénat pour révéler toute l'histoire. Il rapporte les détails fournis par Hipsala aux sénateurs, qui en conçoivent immédiatement les plus vives inquiétudes : la secte est assurément un moteur de sédition au coeur de la république, et chacun craint de devoir affronter la révélation d'un de leurs parents qui serait membre du culte de Bacchus... La sûreté publique étant en jeu, de rapides décisions sont prises : la sécurité des témoins est renforcée, la délation est encouragée parmi le peuple grâce à de substantielles primes, et les consuls sont chargés de mener une enquête serrée.

Toute la hiérarchie administrative romaine est mise à contribution pour stopper les Bacchanales : de nombreux gardes veillent au grain et empêchent toute réunion nocturne, les cultistes sont traqués et arrêtés dans Rome et dans tout le pays, chacun est prévenu de la sévérité des châtiments encourus pour qui ne livrerait pas les coupables. Enfin, le consul Postumius prononce un discours devant le peuple, l'exhortant tout d'abord à respecter les dieux dans toute l'orthodoxie du culte, puis fustigeant avec vigueur la corruption et la débauche de cette secte de Bacchus. Il souligne enfin très durement le danger qu'encourt la république à tolérer en son sein de tels comportements :

Citoyens, jamais discours ne fut plus à propos et n'eut plus besoin d'être précédé de cette invocation solennelle, qui vient de vous rappeler quels sont les dieux que vos ancêtres ont toujours honorés de leur adoration, de leurs hommages et de leurs prières, car ils n'ont jamais reconnu ces divinités étrangères, dont le culte infâme aveugle les esprits et les pousse par une sorte de délire fanatique dans un abîme de forfaits et de souillures. [...] D'abord ce sont en grande partie des femmes, et là fut la source du mal, puis des hommes efféminés, corrompus ou corrupteurs, fanatiques abrutis par les veilles, l'ivresse, le bruit des instruments et les cris nocturnes.

[...] Ce ne serait rien encore si leurs débauches n'avaient d'autre effet que de les énerver et de les couvrir d'une honte toute personnelle, si leurs bras restaient étrangers au crime et leur âme à la perfidie. Mais jamais la république ne fut attaquée d'un fléau plus terrible ni plus contagieux. Tous les excès du libertinage, tous les attentats commis dans ces dernières années sont sortis, sachez-le bien, de cet infâme repaire. Et les forfaits dont on a juré l'exécution ne se sont pas encore tous produits au grand jour. Les membres de cette association impie se bornent encore à des crimes particuliers, parce qu'ils ne sont pas assez forts pour écraser la république. Chaque jour le mal s'accroît et s'étend ; il a déjà fait trop de progrès pour se renfermer dans le cercle des violences particulières ; c'est à l'état tout entier qu'il veut s'attaquer.

La répression

L'agitation parcourt tout d'abord Rome, puis une véritable folie s'étend rapidement à tout le pays : partout, ce ne sont que dénonciations, arrestations, tentatives de fuite, interrogatoires... Des milliers de fugitifs qui tentaient de quitter la ville sont stoppés, de nombreux membres de la secte préfèrent se suicider plutôt que de révéler leur secret, et les grands prêtres sont vite connus : ils se nomment Marcus et Caius Atinius, Opicernius, et Minius Cerrinius. Tous quatre sont arrêtés, conduits devant les consuls, et exécutés sans pitié.

De très nombreux accusés se retrouvent ainsi emprisonnés : ceux qui ont juste prononcé le serment de Bacchus sans se livrer aux actes infâmes restent en prison, mais tous ceux — et ils sont bien plus nombreux ! — qui se sont livrés à la débauche connaissent un sort funeste : les femmes sont rendues à leur tuteur, père, mari ou frère pour être exécutées en privé par l'homme qui préside à leurs vies, et les hommes sont exécutés en place publique.

Enfin, tous les lieux de culte de la secte sont détruits, à l'exception des autels dédiés à Bacchus qui n'ont pas été le théâtre d'infamies. Les autorités romaines n'interdisent pas le culte de Bacchus pour autant, mais éditent cependant des règles très strictes quant à la tenue de nouvelles célébrations en l'honneur du dieu de l'ivresse et du vin : cent sénateurs devront désormais donner leur accord pour que l'on puisse tenir une cérémonie, à condition que celle-ci ne compte pas plus de cinq personnes, et sans aucun prêtre ni sacrificateur...

La répression apaisée, le sénat laisse à la hiérarchie romaine toute latitude pour récompenser les délateurs. Aebutius et Hipsala sont quant à eux très largement récompensés, autant en argent qu'en distinctions et privilèges.

Une réaction exagérée ?

La principale source de cette histoire est le récit très détaillé qu'en fait Tite-Live, dans le livre XXXIX de son Histoire Romaine. Toutefois, il semblerait que plusieurs motifs troubles aient poussé le sénat à réagir si violemment. Tout d'abord, l'essence même des cérémonies vouées à Bacchus, héritières du culte grec de Dionysos : vin, recherche de la transe, débauche, dépravation sexuelle, culte de l'intérêt personnel et non collectif, autant de pratiques qui convenaient mal à la rigueur morale des romains, qui jugeaient sans doute ce culte un peu trop oriental. En outre, ces cérémonies avaient pour fâcheuse habitude d'instaurer un ordre social totalement différent de celui que Rome connaissait, en particulier en faisant des femmes les principales prêtresses, dans un monde dominé par les hommes.

Puis, il ne faut pas oublier que la guerre couve toujours : lors de l'incroyable périple d'Hannibal sur le sol de la république, entre -217 et -204, l'Etrurie et la Campanie[1] en particulier s'étaient montrées assez peu pugnaces face à l'envahisseur, et avaient fait défaut à l'armée. Or, parmi les cultistes, deux des plus hauts responsables étaient originaires de ces régions, et le sénat a certainement craint une sédition toujours active dans ces contrées.

On estime aujourd'hui à environ 7000 le nombre de prisonniers qui furent concernés par la répression de la secte de Bacchus.

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1. Région située au sud de Rome, où se trouve aujourd'hui notamment Naples. La ville de Capoue qui en était le siège est connue pour ses « délices », que gouta Hannibal pendant longtemps, attendant des renforts qui ne vinrent finalement jamais. Voir à ce propos le billet sur la deuxième guerre punique.

finipe, 03h59 :: :: :: [2 provocations]

17 Juin 2007 ::

« L'affaire des Bacchanales - 1ère partie »

:: Histoire antique, -186

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. L'affaire des Bacchanales - 1ère partie
2. L'affaire des Bacchanales - 2ème partie



Débauche au coeur d'une république moraliste

En ce début de deuxième siècle av. JC, la république romaine est sans cesse sur le sentier de la guerre : après une brillante victoire sur Carthage et Hannibal lors de la bataille de Zama, Rome doit maintenir la paix, notamment en Hispanie où Caton l'ancien[1] mène une répression brutale contre les soulèvements des peuplades Celtibères. La puissante république envoie également de nombreuses troupes en Grèce et jusqu'en Asie mineure, pour lutter contre les appétits expansionnistes du roi de Syrie et de Mésopotamie, Antiochos III, qui a pour prétention de reconstituer l'empire déchu d'Alexandre le Grand. Au cours de ces batailles, le vainqueur de Carthage, Scipion l'Africain, se distingue une nouvelle fois en emmenant Rome de victoire en victoire, aux côtés de son frère, qui obtient le surnom de Scipion l'Asiatique.

C'est dans ce contexte qu'une mystérieuse pratique religieuse se développe au sein de Rome. Venues d'Etrurie[2] et transmises par un obscur prêtre d'origine grecque, ces pratiques — au début bien innocentes — ont graduellement dérivé vers de singulières orgies, durant lesquelles la débauche s'exprime, entre hommes et femmes indifféremment, et sous l'empire du vin et du vice. En parallèle à ce licencieux commerce, les pires infamies se commettent : mensonges éhontés, faux témoignages, dénonciations calomnieuses, empoisonnements et meurtres sortent de ces agissements comme d'un creuset de stupre !

La découverte du culte orgiaque

Nous sommes en -186. Aebutius, fils d'un défunt chevalier romain, est élevé par sa mère Duronia, et sous tutelle de son beau père Rutilus, second mari de sa mère : Rutilus et Duronia sont tous deux membres de ce culte du vice qui s'étend à Rome. Un jour, alors que son fils est malade, Duronia jure de l'initier au culte de Bacchus s'il guérit : les dieux exaucent sa volonté, et Aebutius guérit. Duronia lui déclare alors qu'il doit observer dix jours de chasteté, après lesquels il sera conduit au temple et initié.

Durant cette période, Aebutius parle avec sa maîtresse de cette initiation au culte de Bacchus. Cette femme nommée Hipsala Faecénia, une courtisane célèbre, ancienne esclave et affranchie, s'est prise d'une grande affection pour Aebutius, à tel point qu'elle en a fait son légataire universel, et qu'elle subvient très largement à ses besoins. A l'écoute de cette confession faite par son amant, Hipsala pousse un gémissement d'horreur, et raconte son passé auprès de son ancien maître, du temps où elle était encore esclave. Elle avait en effet assisté aux horreurs qui se trament dans les réunions orgiaques des cultistes, et les décrit à Aebutius en ces termes :

Je sais que c'est une école d'abominations de toute sorte, et il est constant que depuis deux années on n'a initié personne au-dessus de l'âge de vingt ans. Dès qu'on y est introduit, on est livré comme une victime aux mains des prêtres et ils vous conduisent en un lieu où des hurlements affreux, le son des instruments, le bruit des cymbales et des tambours étouffent les cris de la pudeur outragée !

Hipsala, après ces aveux, obtient de son amant la promesse qu'il ne se fera pas initier, et Aebutius refuse en effet cette initiation peu de temps après : furieux, Duronia et Rutilus le chassent de leur demeure avec quatre esclaves. Aebutius se réfugie chez sa tante paternelle, Aebutia, qui lui conseille de parler du culte aux autorités de Rome : dès le lendemain, Aebutius raconte toute l'histoire au consul Postumius.

Enquête & révélations

Postumius commence par s'informer auprès de sa belle-mère Sulpicia sur la crédibilité d'Aebutius. Puis, convaincu de son honnêteté, il fait venir Hipsala pour entendre son témoignage. Celle-ci, très impressionnée par l'importance du personnage qui la demande, se rend chez le consul toute tremblante : Postumius lui demande alors de raconter ce qu'elle sait sur le culte des Bacchanales. Terrorisée, elle commence par affirmer qu'elle avait autrefois été initiée contre son gré, alors qu'elle était esclave, et que depuis son affranchissement, elle ne participe plus à ces débauches. Postumius lui assure que nul ne lui tiendra rigueur de ces excès du passé si elle est sincère et qu'elle raconte toute la vérité : Hipsala, après de nombreuses jérémiades et protestations, craignant autant l'ire des dieux que celle des cultistes, raconte finalement tout ce qu'elle a vu.

[...] Les hommes paraissaient avoir perdu la raison et prophétisaient l'avenir en se livrant à des contorsions fanatiques ; les femmes, vêtues en bacchantes et les cheveux épars, descendaient au Tibre en courant, avec des torches ardentes qu'elles plongeaient dans l'eau et qu'elles retiraient tout allumées, parce que ces torches renfermaient un mélange de chaux vive et de soufre naturel. Les dieux étaient supposés enlever des malheureux, qu'on attachait à une machine et qu'on faisait disparaître en les précipitant dans de sombres cavernes. [...] La secte était déjà si nombreuse qu'elle formait presque un peuple ; des hommes et des femmes de nobles familles en faisaient partie. Depuis deux ans il avait été décidé qu'on n'admettrait personne au-dessus de vingt ans ; on voulait avoir des initiés dont l'âge se prêtât facilement à la séduction et au déshonneur.

Après ce terrible récit, Postumius prend soin de placer ses deux témoins en sureté : Hipsala, terrorisée par une éventuelle vengeance à son encontre, est placée chez Sulpicia, la belle mère du consul, tandis qu'un client de ce dernier accueille Aebutius. Puis, Postumius se rend au Sénat, avec la ferme intention de dénoncer le culte des Bacchanales et de l'extirper de Rome et d'Italie. Horrifié par la bestialité des actes décrits, Postumius craint également que le culte n'abrite un sombre complot contre la République...

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1. C'est ce même Caton, qui sera surnommé en -184 Caton le Censeur en raison de sa rigueur morale, qui prononcera le célèbre « Delenda est Carthago », afin de pousser Rome à détruire définitivement Carthage. Voir à ce propos le billet sur la troisième guerre punique.

2. Terre d'origine des Etrusques, située au nord de Rome, de l'autre côté du fleuve Tibre, correspondant à l'actuelle Toscane.

finipe, 01h25 :: :: :: [0 cri de désespoir]

13 Juin 2007 ::

« Le coup de Jarnac - 3ème partie »

:: Histoire moderne, 1547

Ce billet fait partie d'un sujet composé de trois parties :

1. Le coup de Jarnac - 1ère partie
2. Le coup de Jarnac - 2ème partie
3. Le coup de Jarnac - 3ème partie



Un duel éclair...

Après que la conformité de leurs armes ait été vérifiée par le roi et le connétable, les deux hommes se présentent face à face : un silence de mort se fait parmi l'assistance. La Châtaigneraie et Jarnac s'avancent vivement l'un vers l'autre : La Châtaigneraie porte un coup vif, Jarnac interpose son bouclier et le pare, avant de riposter et d'infliger une première blessure au mollet de son adversaire. Celui-ci tient le choc, et revient à la charge avec vigueur : Jarnac se dégage, et usant de la fameuse botte secrète, porte alors un terrible coup de revers dans le jarret de La Châtaigneraie, qui lâche ses armes et s'écroule dans une gerbe de sang.




L'assemblée explose : les uns hurlent leur joie, les autres leur désespoir, et les gardes ont bien du mal à tenir les rangs. Le silence revient finalement, et Jarnac somme son adversaire vaincu de lui rendre son honneur en avouant devant tous, roi et Dieu compris, l'offense qu'il lui avait faite. La Châtaigneraie est au sol, le jarret sectionné, baignant dans une mare de sang. Il tente de se relever, en vain. Jarnac conjure alors le roi d'épargner le perdant du duel, jurant à corps et à cris qu'il désire simplement qu'on lui rende son honneur : « Domine, non sum dignus » s'écrie-t-il[1]. Il va de nouveau vers François de Vivonne, de plus en plus mal en point, qui tente de se relever une dernière fois, et porte même la main à sa dague. Chabot le conjure de se rendre : « Ne bouge pas, ou je te tue ! », et Vivonne lui répond : « Alors tue-moi ».

Chabot fait preuve d'une grande humanité : il plaide avec émotion auprès du roi pour la vie de La Châtaigneraie, dans les termes suivants :

Châtaigneraie, mon ancien compagnon, reconnais ton Créateur, et soyons amis. Sire ! Voyez, il se meurt ! Pour l'amour de Dieu, prenez-le !

Henri II, après de nombreuses hésitations, et de vives exhortations de ses proches, finit enfin par accorder la vie sauve au vaincu, qui sort de la lice évanoui et sanglant. Par la suite, Jarnac conserve l'humilité qu'il avait adoptée durant toute cette mésaventure : en raison de son ancienne amitié avec La Châtaigneraie, il refuse de défiler victorieusement ainsi que l'impose normalement le cérémonial du duel, et passe ensuite de longues heures en prière à Notre-Dame, où il suspend ses armes.

Du duel à la postérité

François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie, ne supporta pas la cuisante humiliation qui lui avait été infligée : le lendemain du duel, il arracha de colère les appareils posés par les médecins sur sa blessure, et, en proie à une rage inextinguible, mourut, probablement d'hémorragie. Certaines études menées conjointement avec des médecins conduisent à penser que Vivonne se serait en fait, d'une certaine façon, suicidé : une simple pression aurait en effet suffit à stopper l'hémorragie de sa blessure. Il a donc été supposé qu'il n'avait cessé de bouger son pied après avoir ôté les appareils médicaux, afin que le sang ne s'arrête pas de couler.

Henri II quant à lui, tenait un bien mauvais rôle : tous savaient à la cour qu'il était le responsable de ce duel, et que Vivonne était mort pour protéger un honneur qui n'était pas le sien. Le roi se montra d'ailleurs plein de prévenances et d'éloges à l'égard de Jarnac après sa victoire, bien vite oublieux du fatal destin de celui qui avait péri par dévouement. Certains virent d'ailleurs un signe de Dieu dans la mort tragique qu'Henri II trouva 12 ans plus tard, au cours d'une joute contre le capitaine Montgomery.

Avec ce qui fut le dernier duel de justice officiel que connut le royaume de France, le « coup de Jarnac » prit une dimension historique. Par la suite, les duels ne furent plus jamais autorisés, et de très nombreux édits royaux les interdirent même très sévèrement, tant ils avaient pour désastreux effet de décimer le royaume de sa noblesse (l'un des spécialistes de cette pratique, le comte de Montmorency-Bouteville, fut même exécuté en 1628 sur ordre de Richelieu, pour avoir trop pratiqué ce mortel passe-temps).

Guy Chabot, seigneur de Jarnac, s'éteignit quant à lui le 6 août 1584, à l'âge de 70 ans. Victime d'un duel.

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1. « Seigneur, je ne suis pas digne », phrase généralement prononcée pendant la communion.

finipe, 02h50 :: :: :: [1 insulte scandaleuse]

11 Juin 2007 ::

« Haineuse diatribe à l'encontre des forfaits »

:: Misanthropie

Forfait : vertudieu, que ce mot est laid ! Qu'il est disgrâcieux, sournois et contrefait ! Sa prononciation est d'emblée désagréable, assurément : il reste en bouche, coincé sur les lèvres, obligeant celui qui le prononce à retrousser la lèvre supérieure dans une grimace animale et agressive. Ce rictus qui contraint les visages, c'est la marque indélébile de la bestialité humaine, dans toute sa laideur ontologique, et c'est ce mot ignoble qui la révèle. Par-dessous tout, la vue de ces deux F répétés m'est odieuse : ForFait... telles deux canines aiguës, on les croirait prêts à planter leur émail noir aux tendres chairs d'un cou virginal, pour se repaître par petites succions de la substance vitale dégoulinant le long de la plaie béante dans un grand "ffffffffffff" ! Abjecte bacchanale, insoutenable vision... En vérité ces deux consonnes me glacent les sangs.

Si l'on y regarde de plus près, on constate que la simple étymologie de ce mot fait plonger ses racines dans une fange malsaine : forfaire, verbe ancien s'il en est (il est âgé de plus de dix siècles), dérive de fors-faire, ce qui signifie faire du mal. On comprend dès lors toute la néfaste, diabolique, maléfique influence qu'a subi sa descendance, et pourquoi elle se décline dans tout le spectre de l'infamie.

Ainsi, la forfaiture, en droit médiéval, désignait une violation de serment d'un vassal envers son suzerain : l'une des fautes les plus lourdes, une tache indélébile sur l'honneur d'un gentilhomme. Et de nos jours, la forfaiture n'est-elle pas l'un des pires crimes que l'on puisse imputer à un serviteur de l'Etat ? Elle n'est ni plus ni moins que la trahison de ses devoirs envers autrui dans l'exercice de sa charge, l'abus de ses responsabilités à des fins immorales ou illégales, pour son propre profit...

Et que dire alors de la forfanterie ! Ce terme désigne la vantardise, la fatuité, l'orgueil, la plus détestable des suffisances, et par métonymie, tout acte présomptueux ou arrogant. Forfaitaire, si déjà l'on ignore sciemment que, phonétiquement, il incline celui qui l'utilise à se taire, évoque volontiers une limitation, l'imposition d'un seuil fixé, une contrainte à ne pas dépasser, ni surpasser, bref : une certaine forme de privation de liberté. Forfait, lui-même, n'est pas en reste de vilénie. Ainsi, le sportif déclare forfait pour abandonner son épreuve, buvant sa honte jusqu'à la lie ; il est éliminé par forfait. Un forfait demeure encore aujourd'hui un acte odieux, une faute impardonnable, un crime affreux pour lequel on est très sévèrement puni, et que l'on doit EXPIER !

Et puis l'on trouve enfin le forfait que nous connaissons — que dis-je ! — que nous subissons tous : celui qui désigne un contrat, dans lequel le prix de ce que l'on achète est fixé par avance, à un montant invariable. Forfait pour le téléphone, le gaz, l'électricité, la télévision, internet, le garagiste, la prostituée du coin. Forfait kilométrique, forfait par-ci, forfait par-là. Bien que dérivant d'une étymologie légèrement différente du forfait précédemment décrit, on ne peut qu'être tristement sensible à l'homonymie, l'homographie et l'homophonie entre l'un et l'autre.

Le forfait commercial est une infamie. Nul besoin de s'étonner, d'ailleurs, que les marchands et vendeurs de tout poil ne jurent plus de nos jours que par cette formule : c'est bien qu'elle leur rapporte plus, au détriment de l'acheteur. Le forfait est en effet le moyen le plus sûr de payer quelque chose que l'on ne désire pas, ou de le payer en quantité supérieure à ce que l'on souhaite ou ce dont on aurait réellement besoin. Si l'on consomme plus que la limite forfaitaire, il faut alors payer un supplément, en vertu du dépassement de cette limite fixée contractuellement. Si l'on consomme moins que la limite, on a alors payé quelque chose que l'on n'a pas consommé. Or, le forfait commercial est inamovible, il est gravé dans un indestructible marbre : il ne saurait être question que l'acheteur se voie remboursé du surplus !

Quant à la composition même du forfait commercial, c'est le flou le plus complet : les ingrédients qui le composent se multiplient, s'interpénètrent, s'échangent, s'annulent, s'entrechoquent, s'ajoutent et se soustraient dans une opacité décourageante. Le forfait est présenté comme une simplification de l'achat, il est désormais utilisé par tous les commerciaux du monde, il se développe aussi vite qu'un lombric dans une bouse de vache : que l'on ne s'y trompe pas, c'est pour nous mieux tromper, c'est la raison même de son succès. Sous des dehors d'agneau, le forfait est un loup.

Il me faut donc surseoir une ultime fois à mon injonction, pour commettre un salutaire forfait, et proposer un forfait guillotine à toute cellule commerciale proposant des forfaits.

Et pis merde, on n'a qu'à revenir au troc, après tout c'était pas si mal que ça.

finipe, 01h24 :: :: :: [4 contestations]

8 Juin 2007 ::

« Le coup de Jarnac - 2ème partie »

:: Histoire moderne, 1547

Ce billet fait partie d'un sujet composé de trois parties :

1. Le coup de Jarnac - 1ère partie
2. Le coup de Jarnac - 2ème partie
3. Le coup de Jarnac - 3ème partie




Le long processus vers le duel

Après la mort de François Ier (31 mars 1547), Henri II monte sur le trône. Dès lors, Vivonne renouvelle sa demande d'un duel à outrance contre Guy Chabot, réaffirmant vivement dans plusieurs lettres adressées au roi que Guy Chabot avait « meschamment menty » en réfutant ses dires. Chabot, de son côté, écrit lui aussi au roi en renouvelant avec vigueur son démenti sur les rumeurs faisant état du fait qu'il aurait couché avec sa belle-mère ; il accepte le duel à outrance contre Vivonne afin de réparer l'offense et de laver son honneur. Plusieurs courriers sont ainsi échangés entre les deux protagonistes et le roi, ainsi qu'entre les différents témoins, qui se chargent de porter les nombreux plis.

Le roi étudie la demande avec minutie, entouré par de nombreux gentilshommes de haute lignée, qui s'accordent presque tous pour tenter de convaincre le roi d'empêcher ce duel, reconnaissant notamment l'irréprochable courtoisie des réponses de Jarnac, et la grossièreté de celles de La Châtaigneraie, qui réaffirme sans relâche ses accusations. Henri II accepte cependant que le duel ait lieu : le roi, en effet, est à ce moment précis probablement embarrassé par la reconnaissance tacite qu'il doit à La Châtaigneraie pour avoir endossé des calomnies qui venaient en fait de lui et de sa maîtresse, et ce duel règle la situation de façon claire et nette...

Commence alors un complexe jeu d'échange entre Vivonne et Chabot par l'intermédiaire de leurs témoins et seconds : Guy Chabot, en tant qu'offensé, a le choix des armes, et communique une liste impressionnante de chevaux, armes et matériels divers à prévoir pour le duel. Tout est prévu jusque dans les plus infimes détails : combat à pied, combat à cheval, avec ou sans gantelet, avec un petit bouclier, une targe, un caparaçon, avec ou sans harnais, un vêtement de cuir descendant à mi-cuisse mais pas plus... François de Vivonne se plaint de la somme exhorbitante qu'il devra engager pour se pourvoir de tout cela, mais il bénéficie rapidement du soutien inconditionnel du roi, qui l'appuie sans discrétion particulière : Vivonne se trouve ainsi fourni en armes et chevaux, et plusieurs semaines avant la date du duel, ne sort jamais sans une escorte d'une centaine d'hommes en arme !

De son côté, Jarnac, plutôt que de poitriner dans les rues, prend des leçons d'escrime avec un grand maître italien nommé Caize. C'est ainsi, et sur les conseils avisés de ses proches, qu'une nouvelle clause est introduite dans le duel : les combattants devront porter un brassard au bras gauche porteur du bouclier, qui entravera sévèrement les mouvements. Vivonne avait en effet quelques temps auparavant subi une blessure assez sérieuse au bras droit, et il en était encore diminué : cette nouvelle clause l'handicaperait donc lors du combat.

Des préparatifs interminables

Le combat est fixé au 10 juillet. Dans les jours qui le précèdent, La Châtaigneraie se montre d'une vantardise et d'une outrecuidance sans mesure : il prie à peine, parade dans les rues, poitrine à la cour, affirme qu'il vaincra son adversaire sans effort... Jarnac en revanche, se comporte très humblement : il reste discret, et ne fait que « hanter les églises, les monastères, les couverts, faire prier pour luy et se recommander à Dieu ». Quelques jours avant le duel, Henri II décide que celui-ci aura lieu au chateau de Saint-Germain-en-Laye. Ainsi, le 10 juillet au matin, une foule immense se presse vers Saint-Germain, dans l'espoir d'assister à ce combat qui fait beaucoup parler de lui. Le champ clos a été sciemment préparé selon les consignes données par Jarnac, et les plus grands du royaume sont présents.


Guy Chabot, seigneur de Jarnac

La cohue est telle que l'indécision dure toute la journée, sous une chaleur indisposante. Dans ses quartiers, La Châtaigneraie a fait préparer un souper somptueux pour fêter une victoire qu'il considère comme acquise, preuve supplémentaire de son arrogance. Le souper est malheureusement pris d'assaut et pillé par une troupe de pique-assiette : les plats sont engloutis, les vaisselles volées, et quelques-uns des voleurs rudement bastonnés par la garde, plutôt débordée par ce mouvement de foule... C'est seulement en milieu de soirée que les deux champions entrent en lice, pour se diriger vers le tref dans lequel ils vont se préparer[1] : l'un et l'autre sont précédés de centaines de gentilshommes vêtus de livrées aux couleurs du camp dans lequel ils défilent, au son des clameurs populaires, des trompettes et des tambours. De nombreux palabres ont encore lieu entre les représentants des deux combattants, ayant pour but de vérifier la conformité des équipements de chacun, de mesurer leur bonne longueur, d'évaluer leur légalité ; on tergiverse encore et encore, les uns contestant l'utilisation d'un certain type de bouclier, les autres la forme d'un brassard ou d'un gantelet...

Enfin, passé dix heures du soir, les deux camps sont d'accord, et Jarnac a décidé que le combat se déroulerait à pied. Chacun s'avance au devant d'un prêtre, au centre de la lice, tambours battants, puis les deux combattants prêtent serment sur la Saint Bible, en ces termes :

François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie
Moy, François de Vivonne, jure sur les saincts Évangiles de Dieu, sur la vraye croix de Nostre-Seigneur, et sur la foy de baptesme que je tiens de luy, qu'à bonne et juste cause je suis venu en ce camp pour combattre Guy Chabot, lequel a mauvaise et injuste cause de se défendre contre moi. Et outre que je n'ay sur moy ny en mes armes paroles, charmes ny incantations desquels j'aye espérance de grever mon ennemy et desquels je me veuille aider contre luy, mais seulement en Dieu, en mon bon droit, en la force de mon corps et de mes armes.

Guy Chabot, seigneur de Jarnac
Moy, Guy Chabot, jure sur les saincts Évangiles de Dieu, sur la vraye croix de Nostre-Seigneur et sur la foy du baptesme que je tiens de luy, que j'ay bonne et juste cause de me défendre contre François de Vivonne, et outre que je n'ay sur moy ny en mes armes paroles, charmes ny incantations desquels j'aye espérance de grever mon ennemy, et desquels je me veuille aider contre luy, mais seulement en Dieu, en mon bon droit et en la force de mon corps et de mes armes.


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1. Le tref est une petite tente médiévale de forme conique. Notons au passage que l'aucube est une autre tente médiévale, à deux pans.

finipe, 01h32 :: :: :: [6 pensées profondes]

6 Juin 2007 ::

« Les félins aussi aiment les tapas »

:: Les aventures du lion

finipe, 22h05 :: :: :: [9 commentaires désobligeants]

4 Juin 2007 ::

« Théorie du chaos »

:: Misanthropie

Une crevette passerait paisiblement sur les fonds blancs de la mer des Caraïbes, en quête de quelque nourriture. Attirée par l'engageant aspect d'un débris végétal qui flotterait nonchalamment, elle se jetterait dessus pour n'en faire qu'une bouchée ; malheureusement, le morceau de plante ne serait pas très frais, et la crevette attraperait une vilaine bactérie. Affaiblie, piteuse, elle ferait alors une proie idéale pour une carangue en vadrouille. La carangue à son tour connaîtrait ainsi les affres de la malebouffe, et après une courte agonie et quelques milles marins parcourus en zig-zag, elle mourrait paisiblement au large des Antilles, avant de couler à pic pour reposer au fond d'une épave qui se trouverait là.

Attiré par l'odeur de la charogne, un requin pointe noire de passage profiterait de l'aubaine : fondant sur la carangue pour en faire son goûter, il surprendrait alors un plongeur inexpérimenté qui visiterait l'épave. Effrayé par le rutilant squale, le plongeur s'enfuierait à toutes palmes, en lâchant sa torche électrique, plus préoccupé par sa survie que par son matériel. La torche viendrait alors se briser sur le rebord du bastingage colonisé par la rouille, et laisserait échapper dans l'océan plusieurs petits morceaux de plastique.

Un de ces insignifiants morceaux de plastique, voguant au gré des courants, finirait ainsi par être pris par le majestueux Gulf-stream, et parcourerait des milliers de kilomètres ! Traversant l'Atlantique nord, longeant les côtes irlandaises, puis islandaises, il serait alors avalé par un lançon myope qui l'aurait pris pour une proie (le lançon n'aurait pas eu le temps de renouveler son ordonnance chez l'ophtalmo). Mais ledit lançon n'aurait de toute façon guère le temps de se lamenter sur sa vue déplorable, car une baleine à bosse en voyage d'affaire l'aperçevrait peu de temps après, et décidérait de s'en faire un casse-croûte. Un coup de nageoire, et hop ! Le lançon serait gobé tout rond avec plusieurs de ses congénères. Malheureusement pour la baleine à bosse, le petit morceau de plastique lui provoquerait de bien désagréables brûlures d'estomac : indisposé, agité, le cétacé créerait alors d'importants remous en tentant de se défaire de ce pénible petit corps étranger.

Le clapotis des 40 tonnes de la baleine aurait alors pour curieuse et inattendue conséquence de perturber un sous-marin américain qui croiserait dans les parages : balloté, agité, le sous-marin tanguerait un court instant, suffisamment pour faire trébucher un mécanicien qui se trouverait à l'intérieur. L'infortuné mécano, surpris, se cognerait sur une rembarde, et lâcherait la clef de 12 qu'il aurait eue à la main. Le lourd outil tomberait vers la passerelle inférieure, sur le pied d'un autre matelot qui se trouverait là : la douleur arracherait un hurlement à l'homme, qui, emporté par un réflexe souvent idiot, sauterait dans tous les sens en se tenant les orteils. Dans sa danse de Saint Guy, le blessé maladroit se cognerait par mégarde à une manette de contrôle, chassant une torpille dans l'océan.

La torpille finirait par couler dans les profondeurs marines, pour aboutir dans les abysses, où elle tomberait en plein milieu d'une bouche volcanique du rift océanique. La chaleur et la pression feraient exploser la torpille, qui romprait un petit morceau de plaque tectonique, qui lui-même en romprait un plus gros, créant un tremblement de terre qui secouerait les fonds marins. L'onde de choc sismique ainsi créée provoquerait un tsunami localisé en surface, qui se propagerait à très grande vitesse, et s'abatterait sur la côte Atlantique : la vague géante raserait purement et simplement la plage de La Baule, et noierait tous ces chieurs qui s'entassent par milliers sur quelques mètres carrés de sable, et qui provoquent des bouchons gigantesques le dimanche, au retour du week end.

J'aurais de cette façon ENFIN la paix lorsque je rentre en voiture de chez ma famille jusque chez moi.



Note : Recherche crevette des Caraïbes motivée, pour travail bien rémunéré et épanouissant. Pour toute proposition, me contacter.

finipe, 23h42 :: :: :: [6 méditations grotesques]

2 Juin 2007 ::

« Le coup de Jarnac - 1ère partie »

:: Histoire moderne, 1547

Ce billet fait partie d'un sujet composé de trois parties :

1. Le coup de Jarnac - 1ère partie
2. Le coup de Jarnac - 2ème partie
3. Le coup de Jarnac - 3ème partie




Deux ennemies

Dans les années 1540, tandis que le règne de François Ier est déjà commencé depuis de nombreuses années, la cour est le siège d'une bien étrange jalousie entre deux femmes. La première est Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, et maîtresse du roi. C'est une femme d'une grande intelligence, issue d'une famille de haute et vieille noblesse, qui a reçu de nombreuses marques d'honneurs de la part de son royal amant, François Ier. Elle a beaucoup oeuvré et oeuvre toujours en faveur des arts et de la littérature, et est à ce titre indéniablement une femme de la Renaissance. Mais au-delà de cette érudition, la duchesse d'Etampes déteste cordialement le dauphin, futur Henri II, qu'elle n'a de cesse de contredire. Le dauphin, malgré son mariage avec Catherine de Médicis, a lui aussi une maîtresse : elle se nomme Diane de Poitiers, et est de 20 ans son aînée. Toujours séduisante à 40 ans passés, spirituelle et pleine de charmes, Diane de Poitiers a un ascendant certain sur Henri II.


A gauche : Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes
A droite : Diane de Poitiers

Ainsi, ces deux femmes influentes et ambitieuses entretiennent une jalousie tenace l'une envers l'autre. Les rivales ont chacune un cercle de proches, sorte de cour personnelle : lorsqu'un adversaire de la duchesse d'Etampes se présente, Diane de Poitiers s'empresse de l'accueillir dans son cercle de proches, tandis que la duchesse d'Etampes protège à son tour le moindre ennemi de Diane de Poitiers...

Deux amis

Dans ces cours, on distingue deux hommes, liés par une amitié franche et courtoise, tous deux favoris du roi François Ier : François de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie, et Guy Chabot, seigneur de Jarnac.

François de Vivonne est un solide gaillard, fort et très renommé pour son grand talent dans le maniement des armes. Il s'est d'ailleurs plusieurs fois distingué à ce titre, et tout le monde s'accorde à voir en lui un gentilhomme affable, sympathique, quoique peut-être parfois un peu trop querelleur et bagarreur. Né en 1520, élevé à la cour depuis l'âge de 10 ans comme « enfant d'honneur », il est le filleul de François Ier, qui l'aime beaucoup notamment pour son goût de l'exercice physique et de l'escrime, domaines que le roi apprécie lui-même tout particulièrement. Plus encore que François Ier sans doute, Henri II apprécie François de Vivonne : celui-ci se montre en effet souvent à la cour de Diane de Poitiers, la maîtresse du dauphin.


A gauche : François Ier - A droite : Henri II

Guy Chabot, seigneur de Jarnac, est un peu plus âgé que François de Vivonne, et moins habile aux armes que son puîné. Il s'est toutefois distingué pendant les guerres d'Italie, et son courage n'a rien à envier à celui de Vivonne. Guy Chabot a lui aussi grandi à la cour en tant qu'enfant d'honneur. Lui aussi est très aimé de François Ier, qui le surnomme affectueusement Guichot. Depuis 1540, il est également l'époux de Louise de Pisseleu, la soeur de la duchesse d'Etampes : c'est à ce titre que, contrairement à Vivonne qui fréquente le cercle de Diane de Poitiers, Guy Chabot paraît fréquemment aux côtés de sa belle-soeur, la duchesse d'Etampes, sans que son amitié avec François de Vivonne n'en souffre le moins du monde.

Jalousie & calomnie

C'est au cours d'un banal séjour à Compiègne que l'affaire démarre. Tandis que Guy Chabot marche en compagnie du dauphin Henri II et de François de Vivonne, il affirme en toute naïveté que sa belle mère est très aimable et très prévenante envers lui, et qu'il obtient ainsi facilement de l'argent, sans arrière-pensée. Henri II, influencé par sa maîtresse Diane de Poitiers qui voit là une occasion rêvée de médire sur le beau frère de son ennemie jurée, fait courir la rumeur en la déformant, affirmant que Guy Chabot obtient toutes les grâces qu'il souhaite auprès de sa belle mère, et qu'il « paillardoit et couchoit avec elle »... La rumeur enfle, et c'est au désespoir que Guy Chabot se rend devant son père, pour lui jurer bien solennellement que tout cela n'est que pure invention.

Il apparaît alors clairement que la rumeur ne peut provenir que du dauphin Henri II : Guy Chabot, n'osant porter l'accusation ouvertement, déclare que quiconque a propagé pareille rumeur « estoit meschant et en avoit vilainement menti ». Henri II, ne voulant pas endosser un rôle infâmant de calomniateur, refuse toutefois d'avouer que c'est Diane de Poitiers qui est à l'origine de ces mensonges. C'est alors que François de Vivonne, embarrassé par la douloureuse situation du dauphin, décide de laisser de côté son amitié pour Guy Chabot : le seigneur de la Châtaigneraie affirme devant tous que c'est lui qui est à l'origine des propos incriminés, et qu'il les tient de la bouche même du seigneur de Jarnac.

L'amitié est donc rompue, et Guy Chabot demande à laver l'affront par un duel contre son calomniateur, François de Vivonne. Les choses sont faites dans les règles très strictes de la chevalerie, et le roi François Ier réfléchit longuement pour se décider à accorder ou non ce duel entre deux de ses favoris. Il finit par refuser, visiblement bien conscient que tout cela n'est que l'effet de la jalousie qui oppose Diane de Poitiers et la duchesse d'Etampes.

Mais le 31 mars 1547, François Ier meurt : Henri II devient roi de France, et le contentieux qui oppose les deux anciens amis peut enfin se régler...

finipe, 02h37 :: :: :: [10 réflexions sagaces]