Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Ne pas juger
les gens sur la mine...
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Somme toute, l'envie répudie atrocement l'art. Ainsi, l'amour se délite en atteignant le bonheur des sens
Jean-Sol Partre ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

22 Juillet 2007 ::

« La conjuration de Catilina »

:: Histoire antique, -63

Pour plus de détails, voir notamment « La conjuration de Catilina » de Salluste, les « Catilinaires » de Cicéron, et la « Vie de Cicéron » de Plutarque.



Instabilité politique & économique

Depuis le début du Ier siècle av. JC, la République de Rome connaît bien des difficultés. Deux partis s'opposent : les populares, qui pratiquent un certain populisme en ralliant les couches les plus défavorisées de la société et en demandant l'octroi de terres agricoles pour les plus pauvres ou encore la distribution gratuite de blé, et les optimates, plus aristocratiques et conservateurs. En cinquante ans, la République a connu de très nombreux troubles, à partir de ces deux courants opposés ou accentués par leur existence : deux guerres civiles entre Sylla et Marius[1], Guerres sociales[2], guerre contre Mithridate[3], guerres serviles[4], autant de conflits qui pèsent sur la stabilité de la République.

A cela, il faut ajouter d'importantes difficultés économiques, qui touchent le peuple comme les privilégiés : la guerre contre Mithridate et la piraterie dont ses troupes font usage ont un coût immense pour Rome. Cette guerre coupe également les liens commerciaux qui existent avec l'orient, et réduisent les échanges, aggravant la crise économique. En outre, le système agraire romain est chroniquement malade : les latifundia, grandes coopératives agricoles utilisant de la main d'oeuvre esclave, nombreuse et bon marché, entraînent une culture spéculative, et les céréales venant d'Egypte coûtent moins cher[5]...

Catilina, ambitieux et cruel

Lucius Sergius Catilina est un de ces nobles appauvris par les différentes crises de la République. Né en -108 d'une famille illustre (un de ses aïeux s'est particulièrement distingué lors de la deuxième guerre punique), il ne profite pourtant pas de cette gloire, et ne parvient pas à prospérer. Ambitieux, impérieux, il a semble-t-il une grande soif de reconnaissance et de pouvoir : après avoir servi avec zèle et cruauté Sylla lors de sa dictature et échappé à quelques procès, il s'est forgé, grâce notamment à une grande habileté diplomatique et rhétorique, un solide réseau d'amitiés parmi la noblesse en perdition.

En -68, il est nommé préteur[6] de la province d'Afrique, conquise depuis la chute de Carthage, charge qu'il exerce deux années durant. Mais ses administrés portent plainte contre lui au Sénat pour abus de pouvoir : il rentre à Rome, et y subit un nouveau procès. Après un soutien actif des optimates conservateurs et la corruption de certains sénateurs, il est finalement encore une fois innocenté. Peu de temps après, en -66, il essaye de mettre sur pied une première conspiration, afin d'assassiner certains de ses rivaux au Sénat pour prendre leurs places avec ses amis, mais l'opération est un fiasco.

La mise en place de la conjuration

En -64, il se présente aux élections consulaires face à Marcus Tullius Cicéron, en soutenant le mouvement des populares, mais il perd. C'est alors qu'il décide de remettre sur pied un complot, qu'il organise cette fois-ci beaucoup mieux que le précédent. Tout d'abord, il réunit autour de lui un nombre important de grands personnages de la noblesse, magistrats, consuls, ainsi que de nombreux jeunes nobles ruinés, sur qui il a un ascendant et un pouvoir de persuasion certains. Il rallie également à son projet des femmes souhaitant s'émanciper, usant de séduction avec brio. Dans le même temps, il s'assure une force militaire conséquente en se faisant le chantre de tous les mécontents : gladiateurs, esclaves des latifundia, paysans expropriés, vétérans des armées de Sylla...


Cicéron et Sylla

Loin de former une cabale cohérente et solide, chacun attendant plus ou moins de voir dans quel sens le vent tournera, Catilina réussit toutefois à rassembler derrière lui un nombre impressionnant de conjurés. Mais ce groupe disparate a trop confiance et ne cache pas assez ses objectifs : le 21 octobre -63, Cicéron est prévenu du complot par la maîtresse d'un des conjurés qui n'a pas su tenir sa langue.

Cicéron & les Catilinaires

C'est alors que Cicéron fait preuve de son exceptionnel talent d'orateur et de rhétoricien, en prononçant quatre discours qui resteront des modèles d'éloquence jusqu'à nos jours[7] : les Catilinaires. La première Catilinaire est prononcée le 8 novembre -63, devant le Sénat : Cicéron affirme avoir des espions bien placés, et dénonce le complot mené par Catilina, qui entretiendrait une armée en Etrurie (l'actuelle Toscane). Le discours est si persuasif que Catilina avoue tacitement sa culpabilité en s'enfuyant le jour même, pour rejoindre son armée. Le lendemain, Cicéron prononce devant le peuple la deuxième Catilinaire, par laquelle il informe et rassure les romains.


La conjuration de Catilina, tableau de Cesare Maccari. Au premier plan à droite, on voit Catilina, seul : selon Plutarque, tous les sénateurs avaient quitté le banc où il se trouvait assis.

Peu de temps après, quatre des principaux conjurés tentent de mettre de leur côté des députés Allobroges[8] se satisfaisant mal de la toute puissance romaine, et signent un document compromettant. Mais les députés gaulois préviennent Cicéron, qui tient alors entre ses mains une preuve accablante : le 3 décembre, il prononce la troisième Catilinaire devant le peuple, dans laquelle il accable les conjurés et révèle toute l'affaire. Enfin, le 5 décembre -63, Cicéron prononce la quatrième et dernière Catilinaire devant le Sénat : cet ultime discours met un point final aux révélations, et disserte du sort qui doit être réservé aux quatre comploteurs et à Catilina. Le Sénat, après quelques débats, prononce la peine de mort contre les conjurés, qui sont exécutés le soir même dans un cachot. Cicéron est escorté en héros de la République par des chevaliers en armes, et on lui décerne le titre de Pater patriae, « Père de la patrie »...

Un mois après l'exécution des quatre conjurés à Rome, le 5 janvier -62, l'armée gouvernementale affronte l'armée de Catilina, à Pistoia, en Etrurie : Catilina meurt au cours de la bataille.


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1. Sylla, partisan des optimates, et Marius, partisan des populares, s'opposèrent durablement pour le pouvoir. Cette opposition sera émaillée de nombreux combats, qui verront finalement la victoire décisive de Sylla. Il sera ensuite nommé dictateur perpétuel, et liquidera nombre de ses opposants par la force, jusqu'à sa mort en -78.

2. Les "Guerres sociales", ainsi qu'on les a nommées, opposèrent Rome aux villes du reste de l'Italie, qui revendiquaient une accession à la citoyenneté à l'égal des romains eux-mêmes. Sylla se distingua au cours de ce conflit, faisant preuve de sa grande habileté en tant que stratège militaire.

3. Mithridate VI, roi du Pont (un petit royaume situé en Asie mineure) : il avait entrepris de conquérir plusieurs des colonies grecques de Ionie contrôlées par Rome, ainsi que la Grèce elle-même, en n'hésitant pas à massacrer au passage des milliers de colons romains. Il fut finalement défait définitivement par le célèbre général Pompée en -66, après de nombreuses années de guerre.

4. Parmi les guerres serviles, on peut souligner notamment la célébrissime révolte des esclaves de Spartacus, entre -73 et -71.

5. Etonnante concordance avec des problèmes très modernes de globalisation économique...

6. Le préteur était un haut magistrat de Rome.

7. Les latinistes s'en souviendront sûrement !

8. Les Allobroges étaient une tribu gauloise vivant dans l'actuel Rhône-Alpes.

finipe, 03h29 :: :: :: [9 haineuses invectives]