Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Il faut essayer d'obliger tout le monde
Non mais
quel con !
De plus en plus, l'Humanité dévore parfaitement l'art. Par là même, la perfidie s'amenuise en courant vers le secret de l'indifférence
Jean-Sol Partre ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

28 Janvier 2008 ::

« La conspiration de Cinq-Mars - 2ème partie »

:: Histoire moderne, 1642

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. La conspiration de Cinq-Mars - 1ère partie
2. La conspiration de Cinq-Mars - 2ème partie



Aleas de la guerre et des complots

C'est, Louis d'Astarac, vicomte de Fontrailles[1], qui propose au marquis de Cinq-Mars d'éliminer le cardinal de Richelieu. Cinq-Mars est immédiatement séduit par cette idée, mais résout tout d'abord d'assurer ses arrières. Il se rapproche de Monsieur, l'ineffable Gaston d'Orléans, et cherche également à se rapprocher du duc de Bouillon, grâce à un ami commun nommé François-Auguste de Thou. Ce dernier est plus qu'un ami pour Cinq-Mars, c'est un confident : constant en amitié, homme d'esprit, Thou est pourtant devenu irrémédiablement suspect aux yeux de Richelieu depuis qu'il a entretenu des intrigues dans les cours étrangères avec la redoutable duchesse de Chevreuse[2]. Il accueille avec indignation l'idée de l'assassinat du cardinal, mais accepte cependant de mettre en relation Cinq-Mars et le duc de Bouillon.

Le duc de Bouillon rencontre donc à Paris successivement Richelieu et Louis XIII qui lui remettent le commandement de l'armée d'Italie, puis Cinq-Mars qui lui fait part de ses projets d'assassinat du cardinal. Jouant sur les deux tableaux, le duc de Bouillon se rend ensuite à Sedan, où il accueille Cinq-Mars et Fontrailles : à l'insu de François-Auguste de Thou, ils mettent sur pied un projet de traité avec l'Espagne.

En janvier de l'année 1642, le roi et la cardinal[3] partent vers le Roussillon (où l'armée doit se battre) mais par des routes différentes. Avec Louis XIII se trouve Cinq-Mars, tandis que Fontrailles est déjà à Madrid en train de négocier avec Gaspar de Guzmàn, comte d'Olivares et premier ministre du roi d'Espagne Philippe IV. Le traité prévoit de fournir à Gaston d'Orléans une armée de 12000 fantassins et 5000 cavaliers, de l'artillerie, des munitions, une somme ferme et immédiate de 400.000 écus, ainsi qu'une pension de 12000 écus par mois, en échange de la restitution de tous les territoires conquis par la France, et la rupture des alliances contractées, notamment auprès de la Suède. Le duc de Bouillon et le marquis de Cinq-Mars doivent eux aussi recevoir une pension avantageuse, en échange de leur plein et entier service.

Pendant le voyage, Cinq-Mars ne quitte pas le roi une seule journée, et se vante tant et si bien qu'il finit par manquer de la plus élémentaire des prudences : c'est tout juste s'il n'avoue pas ouvertement au roi qu'il trempe dans un projet d'assassinat contre Richelieu... Louis XIII, irrité par la maladie, et ayant toujours eu des relations compliquées avec son premier ministre, ne semble pas relever ces imprudences, et rit même parfois des sarcasmes que répand Cinq-Mars sur le compte du cardinal.

Après une brève rencontre avec le roi à Lyon, Richelieu s'inquiète de l'ascendant qu'a pris Cinq-Mars sur la volonté du monarque, mais la fièvre et les aléas du voyage l'empêchent d'agir. Tandis que le roi entame le siège de Perpignan, Richelieu doit s'arrêter plusieurs semaines à Narbonne, dévoré par la fièvre : c'est peu de temps après que la morgue de Cinq-Mars commence à lasser Louis XIII. Ecoeuré par le siège de Perpignan[4], fatigué par l'outrecuidance de son favori, le roi — toujours plus lucide qu'il veut bien le laisser paraître — envoie un message à son premier ministre :

Quelque faux bruit qu'on fasse courir, je vous aime plus que jamais ; il y a trop long-ce temps que nous sommes ensemble pour être jamais séparés, ce que je veux bien que tout le monde sache.

Richelieu victorieux avant la mort

Le 5 juin, le roi reçoit en réponse de son message une copie du traité félon établi par les conspirateurs, que Richelieu s'est procuré par un de ses espions à la cour espagnole. Louis XIII se rend immédiatement à Narbonne auprès de son ministre, et la réaction au complot est sans appel : Cinq-Mars est arrêté, Thou est arrêté, le duc de Bouillon est arrêté, seul Fontrailles parvient à fuir en Angleterre[5]. Le roi et le cardinal se réconcilient très officiellement, et chacun peut constater l'amitié dont l'un et l'autre se témoignent mutuellement.

Gaston d'Orléans, apprenant la nouvelle, fait à nouveau preuve de sa veulerie sans borne[6] : il fait immédiatement acte de contrition devant son royal frère, et signe des aveux complets, dénonçant tous ses complices en un clin d'oeil. Avili, humilié, dépouillé de la plupart de ses terres et de tout pouvoir de régence en cas de mort de Louis XIII avant la majorité du jeune Louis-Dieudonné, Gaston d'Orléans doit se retirer dans son château de Blois. Le duc de Bouillon fait quant à lui l'objet de la clémence, sur la demande particulière de son oncle Frédéric-Henri, prince d'Orange et grand allié de la France : en échange, la principauté de Sedan est rattachée au royaume de France.

Restent Thou et Cinq-Mars : le 12 septembre, ils sont traduits devant une assemblée au parlement de Grenoble, et doivent faire face aux dépositions accablantes de Gaston d'Orléans et du duc de Bouillon. Cinq-Mars fait des aveux complets, et entraîne irrémédiablement son ami dans sa chute : le jour même, tous deux sont condamnés pour crime de lèse-majesté, conduits[7] au pied de l'échafaud, et décapités. C'est le dernier des grands complots du règne de Louis XIII et de son ministre Richelieu, tant détesté. Ironie du sort, Richelieu meurt à peine trois mois après, le 4 décembre 1642 : à l'annonce de sa mort, son impopularité est telle que dans tout le royaume, on allume des feux de joie !



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1. Fontrailles vouait également une haine farouche au cardinal, car ce dernier l'avait un jour raillé sur sa laideur (Fontrailles était bossu).

2. Elle fut contrainte à l'exil après le complot de Chalais, et était une des pires ennemies du cardinal.

3. L'un et l'autre souffrent déjà de maladie à cet instant précis : le cardinal est faible, fiévreux et doit souvent rester alité, et le roi est sujet à de fréquentes coliques, à des maux de ventres très intenses. Les innombrables saignées, lavements et diètes imposées par son médecin ont probablement hâté la maladie de Louis XIII.

4. La ville tombera aux mains des français le 9 septembre 1642.

5. Il continuera par la suite à intriguer dès qu'il le pourra, notamment pendant la Fronde pour éloigner Anne d'Autriche et Mazarin de la régence, avant de retourner sa veste sans vergogne. Il mourra en 1677, âgé de plus de 70 ans.

6. Note toute personnelle : décidément, ce type était vraiment un minable !

7. Les chroniques rapportent que contrairement à l'usage habituel, ils furent conduits à l'échafaud non pas dans un chariot, mais dans un carrosse — noblesse oblige —.

finipe, 13h51 :: :: :: [0 plainte déchirante]

25 Janvier 2008 ::

« La conspiration de Cinq-Mars - 1ère partie »

:: Histoire moderne, 1642

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. La conspiration de Cinq-Mars - 1ère partie
2. La conspiration de Cinq-Mars - 2ème partie



Encore la guerre, encore des complots...

Après la journée des Dupes et l'exil de Marie de Médicis, le cardinal de Richelieu met à exécution son plan d'action : afin de consolider les frontières du pays et de lutter contre les Habsbourgs d'Autriche et surtout d'Espagne, il soutient activement les royaumes protestants (un traité d'alliance est notamment signé avec la Suède), et déclare officiellement la guerre à l'Espagne, le 19 mai 1635. Mais la situation continentale de la France oblige à la mise sur pied de quatre armées, sur quatre fronts différents : contre les Pays-Bas espagnols, sur le Rhin avec les suédois, en Italie, et dans les Pyrénées. Si les premières batailles sont plutôt heureuses dans les Pays-Bas espagnols, la situation est nettement plus contrastée en Italie et sur le front du Rhin, où les troupes du Saint Empire luttent avec opiniâtreté. Et si la France obtient de magnifiques victoires dans le milanais, des troupes de la flotte espagnole progressent dangereusement en Provence...

L'année 1636 est des plus délicates : les troupes impériales et espagnoles réussissent à franchir la Somme, et l'on craint déjà que Paris soit prise ; des gens se jettent sur les routes pour fuir le nord, et l'on murmure que la Cour pourrait se retirer à Blois, à l'abri derrière la Loire. Les nombreux ennemis de Richelieu n'ont de cesse de vilipender sa politique ruineuse et catastrophique. Le cardinal ne se démonte pas : il défile dans les rues de Paris sans escorte, et exhorte le peuple à ne pas perdre courage... Richelieu condamne ensuite à mort les gouverneurs des villes du nord qui font preuve de lâcheté face à l'ennemi, puis envoie Gaston d'Orléans, frère du roi, et Louis de Bourbon, comte de Soissons et cousin du roi, pour barrer la route aux espagnols en Picardie.

Mais les deux cousins s'accomodent mal de cette mission, et se confient une haine partagée du cardinal. Poussés par deux courtisans, les comtes de Montrésor et de Saint-Ibal, ils se résolvent à assassiner Richelieu à la sortie d'un Conseil, à Amiens. Le jours venu, alors que la cardinal sort du Conseil, Gaston d'Orléans manque une fois de plus de courage, et s'enfuit en courant... Saint-Ibal et Montrésor n'osent pas frapper, Richelieu échappe à la mort. Après cela, il prend la direction des opérations avec le roi en personne, et réussit à repousser les espagnols et sauver la Picardie. Gaston d'Orléans et le comte de Soissons, de peur que Richelieu n'apprenne le complot, s'enfuient : le frère du roi se réfugie à Blois, et le comte de Soissons trouve protection auprès de Frédéric de La Tour d'Auvergne, prince de Sedan[1], duc de Bouillon, et fervent ennemi du cardinal.


A gauche, Frédéric de La Tour d'Auvergne, duc de Bouillon
A droite, Louis de Bourbon, comte de Soissons

Gaston d'Orléans, fidèle à son habituelle couardise, trahit allègrement ses amis en échange du royal et fraternel pardon (8 février 1637). Pendant ce temps, le comte de Soissons prend contact avec Marie de Médicis, exilée, et qui complote autant qu'elle le peut. L'année 1637 est le théâtre de luttes importantes dans le sud de la France, où les espagnols se montrent des plus dangereux. Après plus de six mois de luttes acharnées, la France repousse ses ennemis ; Charles de Schomberg, duc d'Halluin, est nommé maréchal de France en récompense de son héroïque défense au siège de Leucate (actuelle Aude). Les victoires françaises et l'effort de guerre obligent toutefois la France à lever de très lourds impôts, et plusieurs révoltes paysannes sont matées par la violence (révolte des Croquants, dans le sud-ouest notamment).

Le 5 septembre 1638, un événement majeur a lieu : après 22 ans d'infertilité, Anne d'Autriche met au monde Louis-Dieudonné, futur Louis XIV. Cette naissance bouleverse totalement la situation du royaume : la France a un dauphin, et Gaston d'Orléans n'est plus l'héritier présomptif du trône. Deux jours plus tard, Henri II de Bourbon, prince de Condé[2], subit une lourde défaite lors du siège de Fontarabie, au pays Basque. Le 18 décembre, le père Joseph[3] meurt, et c'est le cardinal de Mazarin qui devient son plus proche conseiller ; le même jour, après un siège éprouvant, la ville de Brisach, place forte et clef stratégique de l'Alsace, et prise par l'armée française.

La mélancolie du roi

L'année 1639 se signale par un baisse de l'activité militaire un peu partout. Mais en France, le peuple recommence à s'agiter sous le poids des impôts : en Normandie, les va-nu-pieds se soulèvent, et sont écrasés à Avranches. Les survivants sont matés à grands renforts de roues, de potences, d'exils et de galères... Le Parlement de Rouen est interdit pour avoir été trop laxiste avec les séditieux. Pendant ce temps, le roi Louis XIII, de nature sombre, s'enfonce inexorablement dans la mélancolie. Richelieu fait tout ce qu'il peut pour le divertir et l'égayer, et c'est à ce titre qu'il introduit auprès du roi Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars[4]. Ce jeune homme de 19 ans est tout le contraire du roi : gai, jovial, emporté et passionné, vif, il a été protégé toute son enfance par le cardinal de Richelieu, qui fut un ami de son défunt père. Bientôt, il obtient le titre de Grand Ecuyer de France, une haute faveur qui lui fait devoir de rester auprès du roi et de le distraire de son ennui.


Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars

Mais les honneurs montent rapidement la tête du jeune marquis de Cinq-Mars. Il commence par se plaindre de la hardiesse de sa tâche, puis aspire à encore plus de distinctions : désireux de devenir duc et pair de France, il convoite un mariage avec Marie de Gonzague, princesse de Mantoue, qui avait été un temps convoitée par Gaston d'Orléans en personne. Richelieu lui remet sévèrement les pied sur Terre : « Je ne crois pas que la princesse Marie eût tellement oublié sa naissance qu'elle voulût s'abaisser jusqu'à un si petit compagnon », dit-il au marquis, mortifié de honte. Richelieu rappelle durement au jeune effronté que s'il l'a élevé si haut et si vite, il peut l'abaisser sitôt de la même façon : dès lors, Cinq-Mars voue une haine farouche au Cardinal, et se rapproche des deux cousins et infatigables comploteurs, Gaston d'Orléans et le comte de Soissons.

Le 9 août 1640, la France prend Arras[5], une place forte considérée comme la porte d'entrée des Pays-Bas espagnols, après un siège épuisant. Le 21 septembre, autre événement d'importance : Anne d'Autriche met au monde un second fils, Philippe. A partir de la fin de l'année 1640, les événements extérieurs sont favorables aux desseins français. En Angleterre, le roi Charles Ier Stuart commence à éprouver de sérieuses difficultés politiques[6], tandis que le Portugal se soulève contre le joug espagnol qui le maintenait depuis plus d'un demi siècle. En Roussillon, en Catalogne, en Cerdagne, l'Espagne doit faire face à des révoltes, appuyées par la politique de Richelieu.

Le 6 juillet 1641 a lieu la bataille de la Marfée : le duc de Châtillon est à la tête d'une armée qui doit prendre Sedan, où se réfugie toujours le comte de Soissons. Châtillon échoue lamentablement et l'armée subit une défaite, mais le comte de Soissons meurt pendant la bataille[7]. Après cette bataille, le duc de Bouillon — délaissé par l'Empire et l'Espagne — se voit contraint de signer un pacte avec Louis XIII, qui lui confie le commandement de l'armée d'Italie.

Après la mort du comte de Soissons, Cinq-Mars commence par craindre que ses amitiés avec le traître ne soient découvertes par Richelieu, mais il n'en est rien : il entreprend donc de discréditer autant qu'il le peut le Cardinal auprès de Louis XIII. Il lui conseille même de se passer des services du fidèle ministre, mais le roi demeure sourd à ces propos. Richelieu est exaspéré, et, après un Conseil d'Etat auquel Cinq-Mars a assisté, le Cardinal lui fait de très vifs reproches sur son ingratitude : « Il n'appartient pas à une tète aussi légère que la vôtre de se mêler des affaires d'Etat. Il ne faudrait qu'un homme tel que vous pour décréditer le gouvernement auprès des puissances étrangères : je vous défends de vous trouver désormais à aucun Conseil ! ».

Cette fois-ci, c'en est trop : Cinq-Mars est décidé à user de moyens plus radicaux envers le Cardinal de Richelieu, autrefois son bienfaiteur, et aujourd'hui l'objet de sa haine la plus féroce.


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1. Sedan était alors une principauté non rattachée à la France

2. Père du Grand Condé, qui remporta la mémorable bataille de Rocroi, en 1643.

3. Joseph François Leclerc du Tremblay, dit le Père Joseph, ami et principal conseiller du cardinal de Richelieu. On le surnommait l'éminence grise, en raison de la couleur de sa robe.

4. Prononcer "Cin-Mar"

5. C'est ce siège qui sert de cadre à l'action de l'acte IV de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand, au cours duquel Christian le bellâtre est tué.

6. Tellement sérieuses que le 30 janvier 1649, après plusieurs années de guerre civile, il sera décapité.

7. Il a semble-t-il été purement et simplement assassiné, par un cavalier qui lui tira un coup de pistolet en plein visage alors qu'il passait à côté de lui à brides abattues.

finipe, 01h25 :: :: :: [5 réflexions sagaces]

22 Janvier 2008 ::

« La journée des dupes »

:: Histoire moderne, 1630

Bon, je cède encore une fois à mon intérêt pour le début du XVIIème siècle. Tant pis pour vous ! Il ne manquera plus que le « Complot de Cinq Mars » pour boucler ma tétralogie sur Louis XIII et Richelieu :)



Politique & religion en contradiction

Depuis son arrivée au Conseil d'En Haut du roi Louis XIII en 1624, le cardinal de Richelieu n'a cessé de faire preuve de sa poigne, son intelligence, son habileté et son grand sens politique. Il fait tout son possible pour domestiquer l'indiscipline chronique de la noblesse française : il interdit les duels, anoblit des bourgeois, bat en brèche un à un les privilèges des élites du pays, renforce le pouvoir royal et le centralise, surveille de près les gouverneurs de province, fait raser d'innombrables châteaux jugés inutiles à la défense du pays, favorise l'accession des gens de basse extraction à des postes décisionnaires, et prépare ainsi l'absolutisme. De ce fait, Richelieu est haï par la haute noblesse, qui n'a de cesse d'intriguer contre son influence : déjà en 1626, il échappe à un assassinat, lors du complot de Chalais.


Louis XIII et le Cardinal de Richelieu

La politique étrangère est quant à elle toute dirigée vers la résistance à la puissance des deux branches de la famille de Habsbourg (Espagne et Saint Empire Romain Germanique). Richelieu mène une politique trouble : en faisant le siège de la forteresse protestante de la Rochelle (1627-1628), il durcit le ton envers les huguenots à l'intérieur du pays pour ménager Philippe IV d'Espagne[1] et Ferdinand II d'Autriche, farouchement catholiques. Mais dans le même temps, le rusé cardinal fournit un appui financier discret aux protestants étrangers qui combattent les Habsbourgs : en 1630, l'Europe centrale est ravagée depuis 12 ans par la guerre[2], qui oppose encore et toujours catholiques et protestants.

L'indignation de la noblesse

Mais après ces quelques années de manoeuvre dans l'ombre, Richelieu voudrait porter des coups plus décisifs envers les Habsbourgs. Pour ce faire, il a besoin d'une alliance franche et précise avec les protestants : cette idée indigne la reine mère, Marie de Médicis[3], et tous les dévots qui vivent à la Cour. Gaston d'Orléans, le frère cadet qu'on appelle courtoisement Monsieur, fait encore une fois partie des opposants au roi !


Marie de Médicis et son fils cadet Gaston d'Orléans

Le 10 novembre 1630, Louis XIII est souffrant[4] : sa mère l'invite à venir la trouver en son palais du Luxembourg, et lui fait part de son indignation concernant le projet de Richelieu de s'allier aux protestants. Elle somme Louis XIII de renvoyer le cardinal et de contracter une bonne et saine alliance avec les catholiques. Pendant ce temps, mis au courant de cet entretien et devinant son importance, Richelieu se présente aux portes du palais ; mais Marie de Médicis a pris ses dispositions, les huissiers veillent, et toutes les portes sont fermées à clef.

Toutes sauf une sans doute : le cardinal de Richelieu parvient à passer par une porte dérobée (probablement en soudoyant une femme de chambre), et arrive en plein milieu du sermon de la mère envers le roi son fils. « Je gagerais que Leurs Majestés parlent de moi », déclare-t-il calmement devant l'assistance médusée. Marie de Médicis continue alors la violente diatribe qu'elle avait entamée sur le compte du cardinal ; Louis XIII écoute, de marbre. Puis, Richelieu s'agenouille devant le roi, et plaide sa propre cause ; Louis XIII, impassible, tourne les talons sans ajouter un mot, puis s'en va. Toute l'assistance est persuadée que Richelieu est fini, et chacun s'incline au passage de la reine mère, victorieuse.

C'est alors qu'a lieu un coup de théâtre : Louis XIII fait appeler Richelieu, et lui témoigne sans réserve de sa confiance. Il lui reconfirme son poste de premier ministre et s'engage à ses côtés dans son projet politique pour lutter plus encore contre les Habsbourgs et sécuriser les frontières. Marie de Médicis et Gaston d'Orléans sont désavoués : c'est alors qu'un courtisan s'exclame « C'est la journée des dupes ! ».

Le pouvoir affirmé

Suite à ce revirement de situation, le pouvoir de Louis XIII est largement consolidé : Marie de Médicis, impérieuse et peu intelligente, n'avait cessé d'intriguer contre lui, lui préférant Gaston d'Orléans, le frère cadet influençable et plutôt médiocre. Il aura fallu l'assassinat de Concini, des batailles contre la noblesse rebelle[5], l'évitement de plusieurs complots, et cet ultime épisode, pour que Louis XIII se décide enfin à écarter définitivement sa mère, décidément un fardeau pour la stabilité de l'Etat.

Richelieu tisse cependant encore une fois une réconciliation le surlendemain, mais pour une courte durée : Louis XIII consigne une bonne fois pour toute son intrigante de mère au château de Compiègne, d'où elle s'enfuit peu de temps après pour Bruxelles. Elle ne remettra plus jamais les pieds en France, voyageant à travers l'Europe et séjournant dans diverses Cours, sans jamais réussir à plaider sa cause, et mourra le 3 juillet 1642 à Cologne, dans une maison prêtée par son ami le peintre Rubens, envers qui elle avait fait grand mécénat autrefois.

Gaston d'Orléans, l'éternel second, indécis, manipulable bien que cultivé, vélléitaire, n'a quant à lui pas fini de faire parler de lui : il continuera pendant encore plus de dix ans à intriguer contre le pouvoir, à tenter des coups de force, à soulever des révoltes, mais toujours en vain. Son inconstance provoquera à chaque fois des échecs lamentables, et le plus souvent la mort de ceux qui le suivent.


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1. N'oublions pas que la reine de France Anne d'Autriche, malgré son nom, était espagnole, et était la soeur de Philippe IV d'Espagne, qui était lui-même marié à Elisabeth de Bourbon, soeur de Louis XIII. Ceci n'a toutefois pas empêché les deux royaumes de se faire la guerre : vive la famille !

2. Les historiens l'ont appelée Guerre de Trente ans : elle se déroula de 1618 à 1648. Vous pouvez voir à ce propos le film La vallée perdue (1971), avec Omar Sharif et Michael Caine, qui se déroule justement en 1630, au beau milieu de l'Allemagne.

3. Seconde épouse d'Henri IV et mère — entre autres — de Louis XIII et de Gaston d'Orléans.

4. Louis XIII, très dévot, était en outre un roi plutôt taciturne, voire maladif. Il aimait à attirer quelqu'un vers lui, en lui déclarant : « Venez monsieur, ennuyons-nous ensemble ».

5. Notamment la « drôlerie des Ponts-de-Cé » (7 août 1620), qui opposa l'armée royale aux troupes rebelles liées à Marie de Médicis. Après cette défaite cuisante pour Marie de Médicis, le roi pardonna cependant à sa mère.

finipe, 02h00 :: :: :: [4 contestations]

19 Janvier 2008 ::

« Homo mobilus telephonis »

:: Misanthropie

Il est un secret trop lourd, que je ne puis plus garder pour moi. Que cette confession soit donc un cri du coeur, amis lecteurs (merci à vous trois), et puisse-t-elle me laver de l'opprobre dont ce secret me couvrira. Je l'avoue bien humblement, la tête baissée sans doute, la mine contrite et les mains jointes en signe d'expiation : au contraire de plus 80% de mes compatriotes, je... je... je n'ai pas de téléphone portable.

Chose honteuse, s'il en est, et pour cause : en France, nous sommes à peu près 64 millions d'âmes[1]. Grâce à une démographie vigoureuse (les français copulent avec ardeur, et sont trop saoûls ou trop stupides pour ne pas oublier d'utiliser un moyen de contraception), il y a environ 4 millions d'enfants de moins de 10 ans dans notre pays. Une récente annonce de je-ne-sais-plus-quelle-société de téléphonie mobile ayant affirmé vouloir (je cite mot pour mot) « pénétrer le marché des 6-10 ans » (puisque le marché des 10-14 ans est saturé — c'est à la limite de la pédophilie téléphonique), on peut raisonnablement estimer que 60 millions de français sont potentiellement possesseurs d'un téléphone portable à l'heure actuelle. Sur ces 60 millions de potentiels possesseurs, 53 millions en possèdent effectivement un (et je n'évoque pas ici ceux qui pourraient en posséder deux ou plus). Nous atteignons ainsi un score diluvien de 88%.

Ma confession est donc inéluctable : je fais partie des 12% d'indignes individus qui refusent le progrès technique dans une sotte posture rétrograde et réactionnaire.

Je ne peux pas être appelé, ni appeler moi-même, à toute heure du jour et de la nuit, de tout endroit du monde, fût-il inattendu. Je ne peux pas envoyer de SMS. Je ne peux non plus surfer sur internet depuis n'importe quel trottoir de n'importe quelle ville : moi, grotesque primate, je lève les yeux et regarde le ciel pour savoir quel temps il fait, plutôt que de consulter la météo sur internet depuis un téléphone portable. Rendez-vous compte : lors d'un concert, j'ai bien failli me faire lyncher pour avoir eu l'impertinence d'allumer un briquet au lieu de lever un téléphone portable ! Et si d'aventure un événement incroyable devait survenir devant moi (la mort dans d'atroces souffrances de Vincent Delerm, un cégétiste qui travaille, ce genre de chose), je ne pourrais même pas l'immortaliser sur une petite vidéo.

Je ne peux pas répondre à la sempiternelle question « T'es où ? » à chaque fois que l'on m'appelle et que je réponds depuis une de ces antiques machines qu'on nomme téléphone fixe. Lorsque je donne mon numéro de téléphone, je sens bien que l'on me regarde de travers à l'énoncé d'un préfixe autre que 06 : à toute occasion, je sens la glaciale goutte du mépris m'éclabousser le visage, lorsque moi, l'homme des cavernes, je suis face à l'autre, l'Homo mobilus.

Mais bientôt, les choses vont devenir pires encore ! Avec l'arrivée progressive de l'Aïphooooone, je suis en train de reculer progressivement du statut d'homme des cavernes au rang de protobactérie gluante et informe. La publicité elle-même ne s'y trompe pas : « Comment faisiez-vous avant ? » s'exclame-t-elle avec suffisance... C'est vrai ça : comment puis-je vivre sans la possibilité de consulter les cours de la bourse de Francfort, à 3 heures du matin, et ce même en rase campagne ? Comment puis-je vivre sans la possibilité de traîner avec moi 3500 photos haute définition de mon dernier week-end chez ma tata Suzanne qui vit à Vesoul ? Je n'ai même pas 3500 photos de ma vie, depuis ma naissance jusqu'à ce jour, c'est dire... Comment puis-je vivre sans jouir à l'envi de la fascinante possibilité de voir la vidéo d'un chien faisant du skate board ?

Bref, comment puis-je vivre sans l'essentiel, la quintessence de ce qui fait l'intérêt de la vie ? Si le téléphone portable est donc un objet férocement moderne, alors je dois bien me rendre à l'évidence : en matière de mode, je suis nettement plus Jean-Paul que Gauthier.


A gauche, moi (le cache noir est là pour préserver mon anonymat). A droite, un homo mobilus quelconque. N'a-t-il pas l'air éveillé, épanoui et heureux ce garçon ? Je l'envie :(

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1. Quoiqu'il faudrait vérifier si la controverse de Valladolid a réellement su déterminer si les français avaient ou non une âme, ce dont je doute fréquemment.

finipe, 18h33 :: :: :: [7 contestations]

16 Janvier 2008 ::

« Les vierges de Verdun »

:: Histoire contemporaine, 1794

Verdun prise par les prussiens

A la fin du XVIIIème siècle, Verdun est une ville calme et prospère : son commerce des dragées est florissant, sa population a oublié les rudes périodes de sièges, de guerres, de mises à sac, et pour tout dire, les sentiments révolutionnaires des notables de la ville sont plus que mitigés lorsqu'arrive 1789. S'ils sont heureux d'être débarrassés de l'arbitraire et des privilèges de la royauté, ils réprouvent en revanche les excès révolutionnaires qui prennent source à Paris. Surtout, la petite noblesse verdunoise exècre la politique extrêmement dure menée contre les religieux et la religion : ils aiment le roi et les prêtres.

En 1792, la France est totalement isolée en Europe : les royaumes d'Espagne, d'Angleterre, d'Autriche, de Prusse ou même la Russie n'ont pas de mots assez durs à l'égard de la jeune République[1]. C'est ainsi qu'en 1792 la France se trouve en état de guerre contre l'Autriche et la Prusse ; en août, l'armée prussienne, commandée par le duc de Brunswick, assiège Verdun. La cité, fortifiée autrefois par Vauban, est défendue par un vaillant officier, le colonel Beaurepaire, et ses adjoints Marceau, Lemoins et Dufour. Verdun est bombardée durement, ses habitants se terrent dans les caves, et ne sortent qu'à l'occasion de rares accalmies pour dérober quelques victuailles dans les magasins mal gardés. Le 5 septembre, après une interminable cannonade de plus de 15 heures, le conseil de la ville décide de se rendre, contre l'avis du colonel Beaurepaire[2].


Charles Guillaume, duc de Brunswick

Les adjoints de Beaurepaire acceptent la reddition à la seule condition que l'armée prussienne ne consente à les laisser sortir avec armes et bagages, requête qui est acceptée : Verdun ouvre donc ses portes aux prussiens. Le duc de Brunswick se prépare à faire une entrée grandiose dans la ville, à la façon de l'Ancien Régime : pour marquer leur bonne volonté, les dames nobles de Verdun proposent qu'on envoie au devant des prussiens des femmes pour offrir des fleurs et des dragées. L'idée est acceptée, et c'est ainsi qu'un cortège se présente dans de belles voitures découvertes, attelées de chevaux bien peignés : tout ce petit monde est mené par la baronne de la Lance, une noble dame âgée de 69 ans.

Vêtues de leurs plus belles robes et portant des ombrelles, quelques autres dames âgées de 40 à 60 ans accompagnent la doyenne du cortège. Aussi, il a été décidé d'y adjoindre quelques jeunes filles, dont on fleurit abondamment les cheveux, et qu'on habille à la grecque : les trois filles d'un ancien officier nommé Watrin (22, 23 et 25 ans), les trois soeurs Henri, filles de l'ancien président de bailliage (17, 25 et 26 ans), ainsi qu'une jeune fille de 17 ans nommée Claire Tabouillot, se présentent ainsi avec leurs aînées devant le duc de Brunswick.

Procès & sentences

Mais le duc de Brunswick, même s'il accepte les fleurs, refuse les dragées, l'air soucieux. Il craint en effet la revanche des troupes républicaines, et pour cause : après la défaite prussienne de Valmy le 20 septembre, les français contre-attaquent et Verdun est reprise le 14 octobre. Aussitôt, les verdunoises du cortège et quelques hommes sont accusés de trahison et enfermés. Seulement, le procès tarde à venir : l'enquête sur leur conduite traîne en longueur, les pièces administratives n'arrivent entre les mains du tribunal que plus d'un an après les faits. Enfin, il est décidé que le jugement relève de la compétence d'un tribunal parisien.

C'est ainsi que le procès n'a lieu qu'en avril 1794, presque deux ans après les faits. Fouquier-Tinville[3], le terrible accusateur public, ne montre aucune indulgence : sans témoignage fourni ni réellement étayé, sans preuve véritable, plus de 35 personnes sont accusées d'avoir conspiré avec l'ennemi[4]. Toutes sont condamnées à mort, exceptées les deux plus jeunes filles, Claire Tabouillot et Barbe Henri, alors âgées de 19 ans, qui sont condamnées à 20 ans de réclusion et six heures d'exposition infâmante sur l'échafaud.


Antoine Quentin Fouquier-Tinville

Le 26 avril 1794, les condamnés vêtus de la robe blanche montent ensemble dans la charrette, sont conduits à l'échafaud, et sont exécutés. Le lendemain, Claire Tabouillot et Barbe Henri sont menées à l'échafaud pour l'exposition. Mais la foule, émue, commence à grogner contre le sort réservé aux jeunes filles ; même les bourreaux sont en larmes ! Le murmure devenant inquiétant, Fouquier-Tinville doit abréger le supplice des jeunes filles.

Le sort sera d'une certaine façon juste, puisque Fouquier-Tinville sera guillotiné le 7 mai de l'année suivante (18 floréal an III), après la chute de Robespierre. Claire Tabouillot et Barbe Henri seront quant à elle libérées le 5 février 1795, après annulation du jugement. En 1818, cet épisode inspirera à Victor Hugo une ôde :

Les Vierges de Verdun

I

Pourquoi m'apportez-vous ma lyre,
Spectres légers ? – que voulez-vous ?
Fantastiques beautés, ce lugubre sourire
M'annonce-t-il votre courroux ?
Sur vos écharpes éclatantes
Pourquoi flotte à longs plis ce crêpe menaçant ?
Pourquoi sur des festons ces chaînes insultantes,
Et ces roses, teintes de sang ?

Retirez-vous : rentrez dans les sombres abîmes...
Ah ! que me montrez-vous ?... quels sont ces trois tombeaux ?
Quel est ce char affreux, surchargé de victimes ?
Quels sont ces meurtriers, couverts d'impurs lambeaux ?
J'entends des chants de mort, j'entends des cris de fête.
Cachez-moi le char qui s'arrête !...
Un fer lentement tombe à mes regards troublés ; –
J'ai vu couler du sang... Est-il bien vrai, parlez,
Qu'il ait rejailli sur ma tête ?

Venez-vous dans mon âme éveiller le remord ?
Ce sang... je n'en suis point coupable !
Fuyez, vierges ; fuyez, famille déplorable :
Lorsque vous n'étiez plus, je n'étais pas encor.
Qu'exigez-vous de moi ? J'ai pleuré vos misères ;
Dois-je donc expier les crimes de mes pères ?
Pourquoi troublez-vous mon repos ?
Pourquoi m'apportez-vous ma lyre frémissante ?
Demandez-vous des chants à ma voix innocente,
Et des remords à vos bourreaux ?

II

Sous des murs entourés de cohortes sanglantes,
Siège le sombre tribunal.
L'accusateur se lève, et ses lèvres tremblantes
S'agitent d'un rire infernal.
C'est Tinville : on le voit, au nom de la patrie,
Convier aux forfaits cette horde flétrie
D'assassins, juges à leur tour ;
Le besoin du sang le tourmente ;
Et sa voix homicide à la hache fumante
Désigne les têtes du jour.

Il parle : ses licteurs vers l'enceinte fatale
Traînent les malheureux que sa fureur signale ;
Les portes devant eux s'ouvrent avec fracas ;
Et trois vierges, de grâce et de pudeur parées,
De leurs compagnes entourées,
Paraissent parmi les soldats.
Le peuple, qui se tait, frémit de son silence ;
Il plaint son esclavage en plaignant leurs malheurs,
Et repose sur l'innocence
Ses regards las du crime et troublés par ses pleurs.

Eh quoi ! quand ces beautés, lâchement accusées,
Vers ces juges de mort s'avançaient dans les fers,
Ces murs n'ont pas, croulant sous leurs voûtes brisées,
Rendu les monstres aux enfers !
Que faisaient nos guerriers ?... Leur vaillance trompée
Prêtait au vil couteau le secours de l'épée ;
Ils sauvaient ces bourreaux qui souillaient leurs combats.
Hélas ! un même jour, jour d'opprobre et de gloire,
Voyait Moreau monter au char de la victoire.
Et son père au char du trépas !

Quand nos chefs, entourés des armes étrangères,
Couvrant nos cyprès de lauriers,
Vers Paris lentement reportaient leurs bannières,
Frédéric sur Verdun dirigeait ses guerriers.
Verdun, premier rempart de la France opprimée,
D'un roi libérateur crut saluer l'armée.
En vain tonnaient d'horribles lois ;
Verdun se revêtit de sa robe de fête,
Et, libre de ses fers, vint offrir sa conquête
Au monarque vengeur des rois.

Alors, vierges, vos mains (ce fut là votre crime !)
Des festons de la joie ornèrent les vainqueurs.
Ah ! pareilles à la victime,
La hache à vos regards se cachait sous des fleurs.
Ce n'est pas tout ; hélas ! sans chercher la vengeance,
Quand nos bannis, bravant la mort et l'indigence,
Combattaient nos tyrans encor mal affermis,
Vos nobles cœurs ont plaint de si nobles misères ;
Votre or a secouru ceux qui furent nos frères
Et n'étaient pas nos ennemis.

Quoi ! ce trait glorieux, qui trahit leur belle âme,
Sera donc l'arrêt de leur mort !
Mais non, l'accusateur, que leur aspect enflamme,
Tressaille d'un honteux transport.
Il veut, vierges, au prix d'un affreux sacrifice,
En taisant vos bienfaits, vous ravir au supplice ;
Il croit vos chastes cœurs par la crainte abattus.
Du mépris qui le couvre acceptez le partage,
Souillez-vous d'un forfait, l'infâme aréopage
Vous absoudra de vos vertus.

Répondez-moi, vierges timides ;
Qui, d'un si noble orgueil arma ces yeux si doux ?
Dites, qui fit rouler dans vos regards humides
Les pleurs généreux du courroux ?
Je le vois à votre courage :
Quand l'oppresseur qui vous outrage
N'eût pas offert la honte en offrant son bienfait,
Coupables de pitié pour des français fidèles,
Vous n'auriez pas voulu, devant des lois cruelles,
Nier un si noble forfait !

C'en est donc fait ; déjà sous la lugubre enceinte
A retenti l'arrêt dicté par la fureur.
Dans un muet murmure, étouffé par la crainte,
Le peuple, qui l'écoute, exhale son horreur.
Regagnez des cachots les sinistres demeures,
O vierges ! encor quelques heures...
Ah ! priez sans effroi, votre âme est sans remord.
Coupez ces longues chevelures,
Où la main d'une mère enlaçait des fleurs pures,
Sans voir qu'elle y mêlait les pavots de la mort !

Bientôt ces fleurs encor pareront votre tête ;
Les anges vous rendront ces symboles touchants ;
Votre hymne de trépas sera l'hymne de fête
Que les vierges du ciel rediront dans leurs chants.
Vous verrez près de vous, dans ces chœurs d'innocence,
Charlotte, autre Judith, qui vous vengea d'avance ;
Cazotte ; Elisabeth, si malheureuse en vain ;
Et Sombreuil, qui trahit par ses pâleurs soudaines
Le sang glacé des morts circulant dans ses veines ;
Martyres, dont l'encens plaît au Martyr divin !

III

Ici, devant mes yeux erraient des lueurs sombres
Des visions troublaient mes sens épouvantés ;
Les spectres sur mon front balançaient dans les ombres
De longs linceuls ensanglantés.
Les trois tombeaux, le char, les échafauds funèbres,
M'apparurent dans les ténèbres ;
Tout rentra dans la nuit des siècles révolus ;
Les vierges avaient fui vers la naissante aurore ;
Je me retrouvai seul, et je pleurais encor
Quand ma lyre ne chantait plus !


_________________________________
1. Un peu plus de détails sur le billet suivant : Louis XVII, roi deux fois mort

2. Ce dernier se fit sauter la cervelle, ou fut assassiné, si l'on en croit d'autres sources.

3. Il fut notamment l'accusateur public lors du procès de Marie-Antoinette.

4. Plus exactement, d'avoir « conspiré contre le peuple français, en entretenant des intelligences et correspondances avec les ennemis de la France, tendant à favoriser leur entrée dans la forteresse de Verdun aux troupes prussiennes ».

finipe, 23h20 :: :: :: [5 commentaires désobligeants]

13 Janvier 2008 ::

« La Sainte Lance d'Antioche »

:: Histoire médiévale, 1098

Spéciale dédicace, en souvenir d'une antique partie de jeu de rôle ;)

Le premier siège d'Antioche

En 1096, suite à l'appel du pape Urbain II, des dizaines de milliers d'hommes à travers toute l'Europe chrétienne s'engagent sur les routes de la première croisade, vers la reconquête des terres saintes aux mains des « infidèles » turcs. Parmi ces hommes se trouve un prêtre marseillais, du nom de Pierre Barthélémy : il se croise dès le début de l'aventure, et traverse l'Europe à pied à la suite de Raymond de Toulouse. Après bien des avatars, les croisés mettent le siège devant Antioche au mois d'octobre 1097, mais leur situation devient rapidement difficile : les turcs tiennent fermement la ville, les provisions manquent (de nombreux hommes et chevaux meurent de faim[1]), tandis que les principaux commandants, Godefroy de Bouillon, Bohémond de Tarente et Raymond de Toulouse, se disputent sur la tactique à adopter.

Finalement, après quelques providentiels renforts anglais au mois de mars 1098, un rétablissement des voies d'approvisionnements, et l'aide de Byzance (malgré les tensions entre l'empire chrétien d'orient et les croisés), la situation se débloque : dans la nuit du 2 au 3 juin, après avoir feint de se retirer, et avec l'aide des chrétiens se trouvant encore dans l'enceinte d'Antioche, les croisés pénètrent dans la ville en escaladant les murailles, ouvrent les portes, et massacrent purement et simplement tous les turcs qui leur tombent sous la main.


Les croisés passant les murailles

Le second siège d'Antioche

La victoire est cependant de courte durée, car dès le 7 juin, une armée menée par Kerbogha, un chef de guerre turc renommé, met le siège devant Antioche à son tour, et les rôles sont inversés. La situation est désespérée : de nombreux croisés ont déserté avant la prise de la ville, pensant la situation intenable[2], les provisions sont presque inexistantes, et tous les hommes sont épuisés par le premier siège. C'est alors que Pierre Barthélémy, sale et vêtu de loques, prétend avoir reçu une visite miraculeuse : Saint-André lui aurait ordonné de se rendre à l'église Saint-Pierre, où il devrait retrouver sous le maître autel la Sainte Lance, celle qui jadis perça le flanc du Christ sur la croix.

Beaucoup d'hommes prennent au sérieux le prêtre marseillais, ils n'ont pas dormi depuis plusieurs nuits et sont épuisés : la Sainte Lance est un objet mystique, magique, une relique inestimable qui donnerait la victoire aux croisés. Un vent de mysticisme gagne la ville ! On entame un jeûne de trois jours, et l'on désigne douze des plus valeureux croisés pour aller à la quête de la Sainte Lance, comme on partirait à la quête du Saint Graal et entament les fouilles en creusant une large fosse sous le maître autel. La nuit arrive, Pierre Barthélémy continue les fouilles seul, et c'est alors que le miracle intervient : il découvre la Sainte Lance ! Les chevaliers tombent à genou en hurlant de joie, ce ne peut être que Dieu qui a placé la Lance entre les mains de l'innocent prêtre... La précieuse relique est remise à Raymond de Toulouse, qui en tire une gloire immense. Dès lors, les croisés sont galvanisés par cette découverte : les forces franques se réorganisent, et après une âpre lutte, parviennent à mettre l'armée turque en déroute et à lever le siège[3].


Découverte de la Sainte Lance (miniature du XVème siècle)

L'Ordalie

Cette opportune découverte ne fait pas vraiment l'unanimité : il existe une grande compétition entre les croisés du Nord et ceux du Midi. Les normands prétendent rapidement que la lance est fausse, et, après de nombreuses disputes, on décide de soumettre son authenticité à l'Ordalie, le jugement de Dieu. Pour déterminer s'il a réellement entendu Saint-André et si la lance est réellement la Sainte Lance, Pierre Barthélémy doit subir l'épreuve du feu.

C'est ainsi qu'un vendredi saint, le 8 avril 1099, on construit un énorme bûcher, flanqué de deux escaliers permettant d'y monter et d'en redescendre. On allume alors l'immense brasier, et devant l'armée réunie, Pierre Barthélémy s'y engage avec en main la Sainte Lance enveloppée dans un tissu : il monte les marches, traverse les flammes, et ressort de l'autre côté, vif. Les croisés explosent de joie, se ruent sur le prêtre à moitié calciné, le bousculent de toute part en tentant d'arracher un lambeau saint de sa robe, de le toucher, le féliciter. La folie est telle que Pierre Barthélémy manque de périr étouffé et piétiné...

Quelques jours plus tard, il meurt des suites de ses brûlures et de la bousculade : la Sainte Lance, quant à elle, a disparu. Et plus personne n'ose en parler.

_________________________________
1. Les chroniques rapportent même des cas de cannibalisme.

2. Parmi les déserteurs, il y avait notamment Etienne II de Blois, l'un des principaux commandants, et mari d'Adèle d'Angleterre, l'une des filles de Guillaume le conquérant. Lorsqu'Etienne revint en son domaine, Adèle lui reprocha durement sa couardise : il finit par repartir en terre sainte quelques années plus tard, et mourut en Palestine.

3. Notons que les croisés profitèrent également des grandes dissensions qui divisaient l'armée de Kerbogha.

finipe, 17h45 :: :: :: [7 pensées profondes]

9 Janvier 2008 ::

« Les petites bêtes - L'oreille absolue »

:: Nombril

Que sont les « petites bêtes » ? Ce ne sont pas celles de l'excellente chanson de François Pérusse, mais celles par lesquelles je qualifie des éléments de ma vie qui ne me quittent jamais. Des choses qui sont en moi du matin au soir et du soir au matin, partie intégrante de la "machine finipe", des rouages parfois grippés et qui me freinent, parfois bien huilés et qui m'entraînent. Non, pas des poux ni des morpions, je suis un garçon propre : tous les jours, de pulpeuses servantes me nettoient avec du lait d'ânesse, dans une baignoire de marbre de Carrare. Il s'agit plutôt de "bêtes éthérées", seule image qui me vienne à l'esprit quand j'y pense, c'est-à-dire souvent. Trop souvent sans doute.

J'en parle parfois à mes proches au détour d'une conversation, mais il est toujours difficile de décrire ce que sont ces petites bêtes avec précision, tant leur présence est intime, du domaine de la proprioception, et donc par essence presque impossible à faire comprendre avec justesse à autrui. Les petites bêtes scandent mes journées avec une fidélité qui ne se dément pas : elles occupent mes pensées, débordent sur mes choix et mes décisions, affectent mon travail, mes passe-temps, mon sommeil, mon appétit. En bien ou en mal, parfois ou souvent selon la petite bête qui se manifeste, mais sans conséquence majeure la plupart du temps. D'ailleurs, je me surprends régulièrement à être le jouet d'une de mes petites bêtes, sans même en avoir eu conscience l'instant précédent.

Ma première petite bête est celle qui prend le plus de place, dans beaucoup de circonstances. C'est une sorte de marotte qui me tient depuis longtemps, à savoir l'oreille absolue. La mienne est même active, figurez-vous, car il existe une oreille absolue passive. Mais qu'est-ce au juste que l'oreille absolue ? C'est très simple : il s'agit de la capacité à identifier une note précise, et ce sans aucun référent préalable. Une oreille absolue passive pourra reconnaître une note sans référent, mais sera en revanche incapable de vous chanter une note précise si on lui demande. Une oreille absolue active pourra tout faire : donner une note sans référent préalable, et reconnaître une note, en sachant même préciser si elle est un peu trop aiguë ou un peu trop grave au regard des fréquences retenues dans le système tonal occidental (le La à 440 Htz, ou 442 Htz pour un orchestre). Eh bien moi, j'ai l'oreille absolue active. Hahaaaaa ! Alors c'est pas un truc super utile ça ? Hein ? Hein ?

J'ai appris récemment que, dans nos pays, environ une personne sur 10000 possède l'oreille absolue (deux fois plus dans certains pays asiatiques — Chine par exemple —, dans lesquels le langage possède plusieurs tonalités de prononciation). Pour ma part, j'ai appris que j'avais l'oreille absolue il y a assez longtemps, et tout à fait par hasard : j'étais un morveux en classe de 6ème, et, tandis que le professeur de musique nous jouait une mélodie simpliste à la seule fin que nous en reconnaissions le rythme, j'ai cru bon de faire mon intéressant, et j'ai donné également les notes avec. Intrigué, le professeur me joua immédiatement quelques notes prises au hasard sur son piano en me demandant de les reconnaître, ce que je fis. Il déclara alors, avec un ton amusé et surpris à la fois : « Ça alors ! Il a l'oreille absolue ! ». L'une de mes camarades, jalouse probablement de ce subit intérêt pour un binoclard de mon espèce, rétorqua aussitôt : « Pfff bah oui mais c'est trop facile, il fait de la musique à l'extérieur ! », ce à quoi le professeur répondit « Ah oui mais ça n'a rien à voir ».

Tout ce navrant échange ne nous apprenait d'ailleurs pas plus ce qu'était au juste l'oreille absolue, et à vrai dire cela ne me fit aucun effet, car je possédais déjà cette petite bête depuis longtemps. Depuis aussi loin que ma mémoire me permet de remonter, précisément. Dès que j'entendais une musique, une mélodie, quelques notes dans la rue, des cloches qui sonnent ou ne serait-ce qu'un simple carillon de magasin, je savais d'instinct quelles étaient les notes exactes que je venais d'entendre, sans vraiment travailler ce don. Et plus je vieillissais, plus ma petite bête se faisait précise : au fil des ans, je n'ai plus seulement reconnu les notes, mais tout est devenu une sorte de manie inconsciente qui inscrivait dans ma tête, sans que je le veuille, la partition de tout ce que j'entendais.

Tout y est, toujours, tout le temps, et sans même que je le contrôle ni que j'en aie forcément conscience : les notes, les altérations, le rythme, l'écriture autant horizontale que verticale, l'articulation des diverses tonalités, modulations, accidents, cadences... Tout défile comme un film mental surréaliste, impossible à décrire fidèlement. Les accords sont faits d'un empilement de plusieurs notes ? Qu'importe, moi je n'entends plus des entités sonores séparées, mais des grappes de notes qui deviennent elles-mêmes des entités, au sein d'une architecture musicale globale, faite de phrases, de contrepoints, de tuilages, d'harmonies. Comme une sorte de théorie des cordes dans ma tête. Si je pouvais brancher une clé USB dans mon oreille, la partition s'écrirait sur l'écran de l'ordinateur en même temps que la musique est diffusée par le lecteur CD, comme s'il me sortait des notes de partout que je n'arrive pas à retenir, par poignées entières.

Le seul inconvénient de cette petite bête, c'est qu'elle m'empêche de profiter simplement de la musique, en jouissant benoîtement de sa beauté, et sans y décortiquer malgré moi tous les rouages : elle est sans doute trop exclusive, trop jalouse de ses prérogatives pour me laisser cette opportunité.

Parfois, tandis que je vaque à quelque occupation parfaitement insignifiante sur mon ordinateur (comme par exemple produire un billet pour ce blog), je me surprends à être en train d'écrire mentalement la partition de la musique diffusée simultanément par la télévision, alors que je ne la regarde pas, que je ne l'écoute pas : je l'entends, c'est tout. Souvent, alors que je suis en pleine conversation et qu'une musique est diffusée en quelque endroit et par quelque moyen, les notes me happent : personne ne s'en aperçoit, et même moi je ne m'en aperçois souvent qu'une fois la conversation terminée. A tout instant de la journée, j'ai une mélodie qui m'accapare, et qui vient se ficher dans mon oreille, avec sa cohorte de signes musicaux. Et, tous les soirs, dans les instants qui précèdent l'endormissement, j'ai un air dans la tête. Les notes passent, repassent, rerepassent : les notes sont mes moutons à moi.

C'est MA petite bête. Celle qui m'accompagne depuis si longtemps que je ne me souviens pas d'avant, et qui m'accompagnera probablement jusqu'à ce que je ne puisse plus entendre autre chose que de la musique céleste ou infernale. Même si un jour je devenais sourd, je sais que cette petite bête ne me quitterait pas, car elle est éthérée, et faite d'audition intérieure. Et en vérité, c'est une petite bête dont je ne suis pas mécontent d'avoir hérité : c'est assurément ma plus fidèle amie.




J'ai plein d'autres petites bêtes, pas toutes aussi bienveillantes. Je suis sûr que vous en avez, vous aussi !

finipe, 03h11 :: :: :: [6 réflexions sagaces]

7 Janvier 2008 ::

« Montcharvaux, sauveur de Louis XV »

:: Histoire moderne, 1744

La guerre de succession d'Autriche

En ce mois d'août 1744, les tensions sont vives en Europe. Depuis 4 ans, la guerre de succession d'Autriche provoque bien des conflits : la reine de Hongrie Marie-Thérèse de Habsbourg[1], jeune et dont l'autorité est contestée par sa propre famille, doit faire face à des disputes pour la succession du Saint Empire. Dans la tourmente, par un jeu d'alliances et de diplomaties, sont entraînées la France, l'Espagne, l'Angleterre, la Sardaigne, la Hongrie, la Saxe... L'année précédente, la France a subi une lourde défaite contre l'Autriche et l'Angleterre à la bataille de Dettingen[2], au cours de laquelle la prestigieuse compagnie des Chevau-légers de la garde a été totalement anéantie.

Une « fièvre maligne »

Malgré le piteux état des finances du royaume, Louis XV déclare officiellement la guerre à l'Angleterre et l'Autriche, le 15 mars 1744. C'est ainsi que, le 4 août, Louis XV entre dans Metz avec un détachement de l'armée des Flandres, pour ensuite se diriger vers l'Alsace où les armées ennemies se trouvent déjà. Mais le 8 août, le roi tombe gravement malade, pris d'une fièvre subite et inexpliquée, une « fièvre maligne » comme la qualifient commodément les médecins de l'époque. En hâte, les médecins parisiens sont amenés auprès de Louis XV, dont l'état est préoccupant : le chirurgien royal, François de La Peyronie[3], pratique des saignées, mais ne fait qu'affaiblir un peu plus le royal patient, dont l'état empire d'heure en heure.


Louis XV, dit le Bien Aimé

La ville est en émoi, c'est une véritable catastrophe : les armées impériales ennemies sont proches, et Charles-Louis-Auguste de Belle-Isle, maréchal de France, est au désespoir. Le clergé local fait réciter des prières publiques, et la nouvelle se répand à travers le royaume comme une traînée de poudre : le roi est au plus mal, le roi va mourir. La Cour se transporte entièrement à Metz, et le cardinal de Soissons vient en personne pour assister Louis XV dans ses derniers instants. Pendant ce temps, François Chicoyneau, médecin à la Cour, multiplie les médications débilitantes, qui ne font qu'aggraver encore et toujours la santé précaire de son patient. Le 15 août, à peine une semaine après le début de la fièvre, Louis XV reçoit l'extrême-onction, devant la Cour, les princes et princesses, et le dauphin de France Louis-Ferdinand[4].

Le mystérieux sauveur du roi

C'est alors que le duc de Richelieu[5] a une idée : il a entendu parler d'un certain Montcharvaux, un chirurgien-major du régiment d'Alsace, capable paraît-il de faire des miracles. On va donc chercher ce Montcharvaux de toute urgence, et Lebel, le premier valet de chambre du roi, l'introduit clandestinement auprès de Louis XV. « Le roi se meurt d'une inflammation des entrailles », dit Lebel à Montcharvaux. Ce dernier prend le pouls du roi, et affirme qu'au contraire, il n'y a aucune inflammation, et que le roi peut être sauvé. Puis, il fait avaler au patient un remède fortifiant de sa composition, et déclare, laconique : « le roi est sauvé ». La nouvelle fait le tour de Metz en un clin d'oeil !

Montcharvaux, haï par les médecins de la Cour, fait cependant une seconde visite à Louis XV quelques jours plus tard. Il dit au roi : « Sire, Votre Majesté est incomparablement mieux. Mais si vous désirez régner encore longtemps, il faut me laisser régner seul aujourd'hui. ». Le roi obtempère de bonne grâce : les médecins et courtisans sont chassés, les portes de la chambre sont closes, et on laisse Montcharvaux à ses soins. Il prépare un mystérieux élixir de sa composition, fait de 24 substances stimulantes : deux heures après, le roi sort de son abattement, c'est un vrai miracle.

Une fois Louis XV tiré d'affaire, Montcharvaux sort du palais. A l'extérieur, les Messins l'attendent en grand nombre, inquiets : « Mes amis, votre bon roi va mieux, nous espérons le sauver », déclare-t-il avec simplicité. La foule explose de joie, Montcharvaux est coiffé d'une couronne de chêne, porté en triomphe, et manque même de périr étouffé sous les ovations et les félicitations. Devenu l'idole de Metz, il est également l'homme le plus détesté des médecins parisiens : détesté tant et si bien qu'après cet exploit, il sombre dans l'anonymat...


_________________________________
1. Parmi les 16 enfants de Marie-Thérèse de Habsbourg (!), figure notamment Marie-Antoinette, épouse de Louis XVI et reine de France, qui finira — comme chacun sait — à la guillotine.

2. 27 juin 1743

3. Il a laissé son nom à la postérité, avec la « maladie de La Peyronie », une affection rare provoquant une déviation du pénis en érection. Fascinant, non ?

4. Il ne règna jamais, mais fut le père de Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.

5. Cet excellent ami de Voltaire était l'arrière-petit-neveu du redoutable et célèbre ministre de Louis XIII, le cardinal de Richelieu.

finipe, 01h17 :: :: :: [3 poignants panégyriques]

3 Janvier 2008 ::

« Pour votre santé, évitez de grignoter entre les repas »

:: Les aventures du lion

finipe, 19h04 :: :: :: [4 déclarations d'amour]

1er Janvier 2008 ::

« Un providentiel boulet au siège d'Orléans »

:: Histoire médiévale, 1428

En ce mois d'octobre 1428, la situation de Charles VII est critique : son père, Charles VI le fol, avait signé à Troyes huit ans plus tôt un traité qui dépouillait totalement son héritier au profit de l'Angleterre. L'Aquitaine, et surtout tous les territoires situés au nord de la Loire, sont sous influence ou sous domination anglaise et bourguignonne[1]. Depuis 1422, le roi de France est officiellement Henri VI d'Angleterre, mais Charles VII refuse de reconnaître la validité du traité de Troyes, arguant du fait que son père n'était pas sain d'esprit au moment de la signature.

C'est dans ces circonstances que les anglais vont pour assiéger Orléans, une des dernières cités du nord de la Loire qui reste aux mains des français. A leur tête se trouve le comte de Salisbury, Thomas Montaigu, un homme rude dont l'expérience au combat n'est plus à démontrer : il a écumé les champs de batailles, et s'est distingué à Azincourt, Harfleur, Caen, Avranches, Verneuil... Il est lieutenant général de l'armée anglaise, homme de confiance du régent anglais, le duc de Bedford[2], et il commande une troupe elle aussi rompue à tous les combats : 600 hommes d'armes professionnels, 2250 archers anglais munis du terrible Longbow — le grand arc d'if qui infligea tant de défaites à l'ennemi —, 6 chevaliers à bannière et 34 chevaliers bacheliers. Avec eux voyagent également de nombreux canons légers, des couleuvrines[3], et surtout 3 bombardes tirant des boulets de 60 kilos !

Le 12 octobre, l'armée anglaise est en vue d'Orléans : pas assez nombreuse pour l'encercler, elle construit des bastilles autour de la ville, afin d'essayer d'en contrôler le ravitaillement. Le 21, les anglais mènent une importante attaque sur le pont des Tourelles, au sud de la Loire, une place forte qui enjambe le fleuve : après trois jours d'affrontements et de canonnades, les Tourelles sont aux mains des assaillants, et les français, menés par Dunois et Xaintrailles[4], se replient dans l'enceinte de la la cité.


Le pont des Tourelles, vers 1428

Sur les remparts d'Orléans se trouve un nommé Jehan de Montesclerc (ou Montesiler) : à ses heures de gardes, cet habile couleuvrinier abat chaque anglais qui a le malheur de passer dans son champ de tir. L'artillerie ennemie vise en priorité les tireurs embusqués, aussi Jehan a-t-il une combine pour ne pas se faire repérer : à chaque fois qu'il tue un anglais, il fait semblant d'être lui-même touché et emporté dans la ville... Au soir de ce 24 octobre, le comte de Salisbury inspecte le champ de bataille du pont des Tourelles : il descend de cheval, et, tête nue, gravit les deux étages d'une tour de siège, afin d'étudier les remparts d'Orléans et l'angle d'attaque qu'il convient de choisir.

C'est alors qu'un boulet de couleuvrine est tiré de nulle part : Salisbury est atteint en plein visage ! Le vaillant capitaine anglais a la moitié du visage arraché, et s'effondre en un clin d'oeil, inconscient. Dans Orléans, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre : on parle de justice divine, de vengeance du ciel, on dit qu'un magicien à Meung avait dit à Salisbury de « prendre garde à sa tête », que le capitaine anglais avait fait un rêve prémonitoire la veille... Ce signe du destin apparaît à tous comme un miracle : Dieu est clairement dans le camp des français, et Jeanne d'Arc va pouvoir faire avancer sa bannière[5].


Le siège d'Orléans, image extraite d'un manuscrit du XVème siècle

On félicite tout d'abord maître Jéhan pour son coup d'éclat, mais celui-ci nie en être l'auteur : qui a bien pu tirer ce providentiel boulet et blesser à mort le capitaine anglais ? Tout le monde cherche le responsable du maître coup, et l'on finit par le retrouver : c'est un page, un gosse d'une dizaine d'années, qui passait sur les remparts à ce moment-là. Voyant une couleuvrine et brûlant d'envie de l'essayer, il s'était approché et y avait bouté le feu : la couleuvrine, chargée de poudre jusqu'à la gueule, avait délivré le fameux boulet. Pris de panique, et sûr d'une très sévère sanction, le gamin s'était enfui pour ne pas se faire rosser par le couleuvrinier !

Salisbury, quant à lui, meurt le 27 octobre à Meung, après — une fois n'est pas coutume — une longue et pénible agonie.

Celluy jour de dimenche au soir, voult le conte de Salebris, ayant avec luy le cappitaine Glacidas et plusieurs autres, aller dedans les Tournelles, aprez que elles eurent esté prinses, pour regarder mieulx l'assiecte d'Orléans ; mais ainsi qu'il y fut, regardant la ville par les fenestres des Tournelles, il fut actaint d'un canon que on disoit avoir esté tiré d'une tour appelée la tour Nostre Dame combien qu'il ne fut oncques sceu proprement de quel part il avoit été gecté ; pour quoi fut dès lors et deppuis aussi par plusieurs que c'estoit euvre divine. Le coup d'icelluy canon le frappa en la teste tellement qu'il lui abatit la moictié de la joue et creva ung des yeux : qui fut un très grant bien pour ce royaume, car il estoit chief de l'armée, le plus craint et renommé en armes de tous les Anglois.

Journal du siège d'Orléans (Anonyme)



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1. Philippe le Bon, duc de Bourgogne et successeur de Jean sans peur, avait fait alliance avec les anglais.

2. Henry VI d'Angleterre est encore mineur à ce moment.

3. Sorte de petit canon portatif, ancêtre du mousquet.

4. Jean d'Orléans, dit le « Bâtard d'Orléans », comte de Dunois : fils illégitime de Louis de Bourbon, frère de Charles VI. Il fut l'un des grands capitaines des armées françaises. Jean Poton, seigneur de Xaintrailles, était renommé pour sa bravoure. Tous deux furent compagnons de Jeanne d'Arc, au même titre que Gilles de Retz.

5. A ce moment précis, Jeanne d'Arc n'est pas encore entrée à Orléans.

finipe, 22h32 :: :: :: [3 insultes scandaleuses]