Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Ne pas juger
les gens sur la mine...
Pauvre
tocard...
Tant bien que mal, l'Homme assassine horizontalement le respect, tant et si bien que la piété filiale s'échappe, immobile depuis les cieux des sens
Thal l'errant ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

19 Janvier 2008 ::

« Homo mobilus telephonis »

:: Misanthropie

Il est un secret trop lourd, que je ne puis plus garder pour moi. Que cette confession soit donc un cri du coeur, amis lecteurs (merci à vous trois), et puisse-t-elle me laver de l'opprobre dont ce secret me couvrira. Je l'avoue bien humblement, la tête baissée sans doute, la mine contrite et les mains jointes en signe d'expiation : au contraire de plus 80% de mes compatriotes, je... je... je n'ai pas de téléphone portable.

Chose honteuse, s'il en est, et pour cause : en France, nous sommes à peu près 64 millions d'âmes[1]. Grâce à une démographie vigoureuse (les français copulent avec ardeur, et sont trop saoûls ou trop stupides pour ne pas oublier d'utiliser un moyen de contraception), il y a environ 4 millions d'enfants de moins de 10 ans dans notre pays. Une récente annonce de je-ne-sais-plus-quelle-société de téléphonie mobile ayant affirmé vouloir (je cite mot pour mot) « pénétrer le marché des 6-10 ans » (puisque le marché des 10-14 ans est saturé — c'est à la limite de la pédophilie téléphonique), on peut raisonnablement estimer que 60 millions de français sont potentiellement possesseurs d'un téléphone portable à l'heure actuelle. Sur ces 60 millions de potentiels possesseurs, 53 millions en possèdent effectivement un (et je n'évoque pas ici ceux qui pourraient en posséder deux ou plus). Nous atteignons ainsi un score diluvien de 88%.

Ma confession est donc inéluctable : je fais partie des 12% d'indignes individus qui refusent le progrès technique dans une sotte posture rétrograde et réactionnaire.

Je ne peux pas être appelé, ni appeler moi-même, à toute heure du jour et de la nuit, de tout endroit du monde, fût-il inattendu. Je ne peux pas envoyer de SMS. Je ne peux non plus surfer sur internet depuis n'importe quel trottoir de n'importe quelle ville : moi, grotesque primate, je lève les yeux et regarde le ciel pour savoir quel temps il fait, plutôt que de consulter la météo sur internet depuis un téléphone portable. Rendez-vous compte : lors d'un concert, j'ai bien failli me faire lyncher pour avoir eu l'impertinence d'allumer un briquet au lieu de lever un téléphone portable ! Et si d'aventure un événement incroyable devait survenir devant moi (la mort dans d'atroces souffrances de Vincent Delerm, un cégétiste qui travaille, ce genre de chose), je ne pourrais même pas l'immortaliser sur une petite vidéo.

Je ne peux pas répondre à la sempiternelle question « T'es où ? » à chaque fois que l'on m'appelle et que je réponds depuis une de ces antiques machines qu'on nomme téléphone fixe. Lorsque je donne mon numéro de téléphone, je sens bien que l'on me regarde de travers à l'énoncé d'un préfixe autre que 06 : à toute occasion, je sens la glaciale goutte du mépris m'éclabousser le visage, lorsque moi, l'homme des cavernes, je suis face à l'autre, l'Homo mobilus.

Mais bientôt, les choses vont devenir pires encore ! Avec l'arrivée progressive de l'Aïphooooone, je suis en train de reculer progressivement du statut d'homme des cavernes au rang de protobactérie gluante et informe. La publicité elle-même ne s'y trompe pas : « Comment faisiez-vous avant ? » s'exclame-t-elle avec suffisance... C'est vrai ça : comment puis-je vivre sans la possibilité de consulter les cours de la bourse de Francfort, à 3 heures du matin, et ce même en rase campagne ? Comment puis-je vivre sans la possibilité de traîner avec moi 3500 photos haute définition de mon dernier week-end chez ma tata Suzanne qui vit à Vesoul ? Je n'ai même pas 3500 photos de ma vie, depuis ma naissance jusqu'à ce jour, c'est dire... Comment puis-je vivre sans jouir à l'envi de la fascinante possibilité de voir la vidéo d'un chien faisant du skate board ?

Bref, comment puis-je vivre sans l'essentiel, la quintessence de ce qui fait l'intérêt de la vie ? Si le téléphone portable est donc un objet férocement moderne, alors je dois bien me rendre à l'évidence : en matière de mode, je suis nettement plus Jean-Paul que Gauthier.


A gauche, moi (le cache noir est là pour préserver mon anonymat). A droite, un homo mobilus quelconque. N'a-t-il pas l'air éveillé, épanoui et heureux ce garçon ? Je l'envie :(

_________________________________
1. Quoiqu'il faudrait vérifier si la controverse de Valladolid a réellement su déterminer si les français avaient ou non une âme, ce dont je doute fréquemment.

finipe, 18h33 :: :: :: [7 gentillesses]