Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Bigre, je me
ronge
les sangs !
J'ai
faim
Aujourd'hui, l'esprit escalade doucement la morale, tant et si bien que l'amour se délite, se précipitant vers le secret de l'individualisme
Confunius ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

10 Décembre 2008 ::

« De la branchouillitude d'une montre »

:: Misanthropie

Certains de mes innombrables lecteurs connaissent probablement ma viscérale aversion pour la publicité, inépuisable source de crétinerie crasse qui me permet fréquemment de répandre mon fiel. Si je ne me retenais point, je pourrais d'ailleurs exprimer mon atrabile ici-même au moins trois fois par jour, mais gageons que cela lasserait considérablement mon (important) lectorat. J'avais pourtant déjà cédé une première fois à ce brûlant et sourd appel de la colère, ici-même, en fustigeant certain môme footballeur jouant à la baballe dans l'appartement fraîchement nettoyé de sa génitrice.

Aujourd'hui, il ne s'agit pas de nettoyage de sol, il s'agit de montre. Vous aurez d'ailleurs remarqué, vous qui — comme moi, j'en suis sûr — recevez quantité de spams importuns vous vantant les mérites de je ne sais quelle fausse montre de luxe censée vous procurer un prestige social considérable, à quel point la montre est un produit particulier à la télévision, au même titre que les parfums ou certaines voitures : pour nous vendre des parfums, les petits génies de la publicité ne peuvent décemment pas nous vanter une simple « bonne odeur », ce serait grotesque. C'est pourquoi ces gens vendent un produit qui doit transformer l'image de celui qui l'utilise : porter un parfum, c'est comme porter un vêtement de luxe, un accessoire en forme de touche finale, la petite note qui achève de vous distinguer d'autrui, dans un monde pourtant paradoxal où la mode décline des apparences toutes similaires et où ressembler aux autres est cependant un signe de mauvais goût. Alors le parfum nous vante des univers éthérés où l'homme est viril et sensible à la fois, et où la femme exhale un mystère trouble derrière de savantes et translucides soieries, dans des endroits lointains, exotiques et subtils : on ne nous vend pas une odeur, mais un rêve hollywoodien.

Pour vendre des montres, nos petits génies se sont lancés dans des procédés similaires. Ainsi, une publicité récente nous montre un homme et une femme, vêtus de fuligineuses tenues de cuir : l'homme est un succédané d'Indiana Jones, et la femme un ersatz de Lara Croft. Tous deux se trouvent sur le toit d'un train lancé à vive allure après avoir sauté d'un hélicoptère, dans un paysage montagneux et hostile ; Indiana Jones attrape in extremis la main de Lara Croft, et évite ainsi qu'elle ne se brise les os sur un panneau. Ils se regardent un instant, troublés, et l'on distingue à leurs poignets de futuristes et lumineuses montres. L'instant suivant, Lara plonge sur Indiana, pour éviter qu'il ne se brise le crâne contre un pont de métal sous lequel passe le train. Ils se trouvent couchés sur le toit du train, l'un sur l'autre, et se regardent : le trouble sensuel est à son paroxysme !

Puis, les deux aventuriers se précipitent à l'intérieur du train par une porte latérale, en évitant de justesse un autre train qui arrive en sens contraire. C'est alors que survient l'inexplicable : une porte métallique rutilante sur laquelle figure un sigle jaune de radioactivité s'ouvre, un vigile à la beauté d'ébène laisse pénétrer nos héros dans cet étrange lieu, en échange des somptueuses montres d'Indiana et Lara, qui sont aussitôt déposées tels de précieux bijoux dans un écrin futuriste de verre, de lumière et de métal. Indiana et Lara se dévêtent alors en un clin d'oeil pour arborer une tenue de soirée, et pénètrent dans ce mystérieux wagon interlope, à l'intérieur duquel dansent au ralenti de jeunes et troublantes créatures au formes suggestives, sur une musique électronique branchouille[1]. Enfin, pour clore ce consternant tableau, une voix grave et mesurée prononce le nom de la collection de montres, avec un accent anglo-américano-bizarre exagéré à outrance : « Lotus code, get into the action » (prononcez Lowtious cawde, guède ine tou zi akcheun).

Pour percevoir avec plus d'acuité toute la branchouillitude compassée de cette publicité, je suis allé voir quelques sites internet vendant ce genre de montre, et ai trouvé une description qui nous éclaire un peu plus : « La montre LOTUS CODE c'est en premier lieu un design unique, urbain, racé, reconnaissable au premier coup d'oeil »... Je m'interroge encore sur ce que peut réellement représenter un design urbain ou racé, mais j'imagine que cela ne s'adresse pas à un ouvrier de Boulogne-Billancourt ou un éleveur de porcs breton.

Quant à moi, qui ne suis ni urbain, ni encore moins racé, je ne porte plus de montre depuis des années : c'est sans doute pourquoi je suis imperméable à cette ridicule publicité, autant qu'à toute manifestation extérieure de branchouillitude. Je suis donc un incurable plouc de province, et peux donc — sans craindre de déchoir de quelque degré que ce soit dans l'échelle de la branchouillitude sociale — conchier sans retenue ces montres ainsi que les publicitaires qui les promeuvent.



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1. Accès lexical très personnel, « branchouille » est un épithète auquel on peut avantageusement ajouter l'expression « de merde » pour former la locution « branchouille de merde ». Désigne à mon sens tout ce qui est non pas « branché » (parce que c'est ringard de dire « branché »), mais plutôt à la pointe de la tendance, à l'avant-garde de la mode. Ce qui est branchouille est très souvent associé à des lubies capitales parisiennes, lubies qui me sont généralement tout à fait insupportables.

finipe, 14h14 :: :: :: [6 soupirs de satisfaction]