Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Comme disait Joffre, je les grignote !
Eh
ouais
En vérité je vous le dis, l'on décroche silencieusement l'intelligence. Ce faisant, le temps s'évade, immobile depuis l'enfer du rationalisme
Thal l'errant ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

5 Mars 2008 ::

« Charité mercantile »

:: Métroboulododo

En tant que salaud de patron, je suis très régulièrement démarché par d'innombrables entreprises ou organismes, qui essayent tous de me refourguer quelque chose. Normal, me direz-vous, une entreprise est forcément un endroit où l'argent coule à flot. Il s'agit des pompiers, qui veulent me refiler des calendriers à 500 euros, ou bien des gendarmes, qui veulent me revendre des vignettes de soutien à 800 euros, ou encore des entreprises d'interim, qui tentent de me soutirer quelques milliers d'euros pour participer à la réinsertion professionnelle de je ne sais quel senior en chômage de longue durée. Ces appels ont tous en commun une chose : un prétexte généralement fallacieux pour tenter de, tout simplement, vendre quelque chose et en tirer un bénéfice.

C'est ainsi que depuis plusieurs mois maintenant, des entreprises m'appellent régulièrement pour me proposer toujours la même chose : il s'agit, si l'on écoute leur argumentaire, d' « acheter des heures de travail pour des personnes handicapées », heures de travail pendant lesquelles lesdits handicapés participeront à la fabrication de diverses fournitures de bureaux, papier, gommes, crayons, et autres cartouches recyclées. Bien entendu, cet achat d'heures de travail se réalise concrètement par l'achat pur et simple des fournitures de bureau ainsi fabriquées, vendues à un prix prohibitif. Prohibitif, car il faut payer des éducateurs et des accompagnateurs pour aider ces pauvres handicapés à assumer leur travail, ce qui explique le surcoût occasionné. La vendeuse (car il s'agit toujours de femmes) termine généralement son speech par une petite note philanthropique, déclarant avec componction que mon entreprise participerait ainsi à un acte généreux et utile pour la société.

Je dois avouer que malgré la récurrence de ces appels, je suis toujours éberlué par la fausseté de ces vendeuses. Extrait choisi :

— Allô, Monsieur finipe ?
— Oui, bonjour.
[Des petites fleurs s'échappent du téléphone quand la dame parle]
— Bonjour Monsieur finipe ! Comment allez-vous ?
— [Monsieur finipe répond avec désinvolture, blasé qu'il est déjà à l'idée de devoir supporter encore une fois un entretien qui l'incommode]
— Euh, ça va pas trop mal merci.
— Alors, quel temps fait-il par chez vous Monsieur finipe ? Parce qu'ici dites donc, c'est pas folichon hein !
— [La dame émet un rire forcé et outrageusement jovial, pour ponctuer cette analyse météorologique dégoulinante de niaiserie]
— Mmhh. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
— [Le ton de la dame ne perd rien de son outrance]
— Alors, et sinon, comment vont les affaires Monsieur finipe ? Ça marche bien pour vous ?
— [...]

Et puis, après trente ou quarante interminables secondes de vaines, fausses et insincères amabilités, la mielleuse vient au coeur du sujet, en déroulant de façon artificielle l'argumentaire précédemment énoncé. Lorsqu'enfin elle en a terminé, je lui rétorque toujours la même chose, à savoir que pour le moment, mon entreprise n'a déjà pas les moyens de salarier les deux personnes qui doivent vivre grâce à elle, et que par conséquent je ne peux pas me permettre d'acheter ses fournitures, dont je n'ai du reste pas besoin. La plupart du temps, la mielleuse répond que ce n'est pas grave, que je peux juste acheter quelques heures, que ce sera adapté aux finances de mon entreprise.

Bref, en un mot comme en cent, et quels que soient les arguments avancés, je réponds toujours « non » de façon abrupte, car c'est malheureusement l'unique moyen de se débarrasser de la mielleuse. Je pourrais moi aussi argumenter longuement et posément sur les raisons de mon refus, qui ne sont pas uniquement de l'ordre de l'avarice, mais je sais pertinemment que la vendeuse s'en fout, car la vendeuse veut vendre, et pas refaire le monde. C'est donc souvent dans un climat radicalement différent que se termine ce genre de conversation : la mielleuse, après avoir essuyé un refus somme toute cavalier, parfois inconvenant, voire grossier pour les plus opiniâtres, se transforme en blob maléfique en un quart de seconde. Les petites fleurs qui s'échappaient du téléphone se flétrissent instantanément, remplacées par des sacs à vomi et des couches-culottes pleines, et le blob maléfique termine par une rapide diatribe, fustigeant mon manque de solidarité, mon coeur de pierre, et mon inhumanité. Puis, elle raccroche précipitemment après un « au revoir » très approximatif.


Avant / Après

Entendons nous bien, je n'ai rien contre le commerce, la vente quelle qu'elle soit, bien au contraire : je suis un enfoiré de capitaliste. Simplement, je constate que tous ces braves gens qui démarchent l'entreprise dont je suis légalement le responsable usent presque toujours d'un artifice, voire tout bonnement d'une grossière supercherie, pour vendre leur camelote. Je suis certain que s'ils étaient simplement sincères, qu'ils proposaient avec franchise et honnêteté leur produit/service, je serais plus enclin à acheter (syndrome d'Alceste, sans doute).

Comme si vendre, en France, était un acte impie, indigne, et qu'il fallait nécessairement l'embellir avec de généreux objectifs humanistes. Il faut donc croire que nous n'avons pas changé de mentalité depuis le XVIIème siècle, où le commerce était un acte indigne de la noblesse, contrairement aux pays anglo-saxons, où la noblesse pouvait commercer sans honte. Pour certains domaines, les choses ne changeront décidément jamais.

finipe, 21h37 :: :: :: [4 contestations]