Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Je suis
fait comme
un rat !
Ouais, c'est ça
De plus en plus, l'Humanité répudie inévitablement l'intelligence. Par là même, l'amour s'amenuise en atteignant l'extase de l'imagination
Nabot Léon ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

30 Janvier 2009 ::

« Le doigt sur la gazette »

:: Misanthropie

Pour ne rien vous cacher, petits canaillous, je dois, en guise de précision liminaire, vous dévoiler une chose concernant ma cyber-intimité. Mais que l'on se rassure, les mineurs peuvent rester, il n'y aura là rien de bien scabreux (eeeh ne partez pas non plus !). Au fait : il se trouve que, ne regardant quasiment plus les informations télévisées, j'ai pris le parti d'utiliser les fonctionnalités de ma page d'accueil Google pour y afficher les gros titres de plusieurs cyber-journaux français, dont notamment le Monde, le Figaro et Libération (histoire d'avoir des points de vue de gauche comme de droite).

Je ne m'étendrai d'ailleurs guère plus longtemps sur le contenu même de ces articles, ils sont généralement assez pauvres, plutôt dénués d'intérêt et affreusement factuels : il semblerait que de nos jours, malgré une ligne politique souvent connue et reconnue pour chaque journal, le journalisme d'opinion soit bien pâle. Lorsqu'on lit certains journaux d'il y a un siècle, on peut sentir la différence, en terme de contenu comme en terme de volume (il y a un siècle, il n'y avait certes pas la télé). Peut-être qu'à force de ménager les susceptibilités de chacun on ne peut plus rien dire finalement. Bref, trêve de digression.

Finalement, le plus amusant/consternant sur ces cyber-articles consiste en la lecture des commentaires laissés par les internautes. Si parfois, au détour d'une page, on peut lire un commentaire argumenté, fondé sur des idées et rédigé intelligemment (et ce quel qu'en soit le contenu idéologique), il faut hélas constater que l'immense majorité des commentaires sont affligeants de médiocrité. Les cyber-journaux, trop conscients qu'il faut que Monsieur Toulmonde exprime ses opinions (et non ses idées — qu'il n'a généralement pas) pour que le produit suscite de l'intérêt, laissent ainsi fleurir les niaiseries les plus crasses et obtuses à propos de tout article, aussi dénué d'intérêt soit-il. Et bref derechef, je pourrais m'étendre longtemps sur la question, tant elle éveille en moi les relents de misanthropie les plus nauséabonds.

Il semblerait à ce propos qu'un glissement progressif se soit opéré, au fil des articles et des mois, plaçant inexorablement les commentateurs de Libération et les commentateurs du Figaro dans une (de moins en moins) sourde et (de plus en plus) vacharde confrontation, une sorte de guéguerre par commentaires interposés. D'un côté, les commentateurs réguliers de Libération, qui se feraient presque un nom à force d'user leurs claviers sur tous les articles de leur cyber-journal fétiche. De l'autre, les commentateurs réguliers du Figaro, qui écument les pages de leur cyber-journal fétiche en y laissant moult proses. Chacun y va de son humeur du moment : les libéristes fustigent la droite, les figaristes agonissent la gauche. Les mois passant, chaque cyber-journal s'est constitué son petit comité d'aficionados, sa garde prétorienne de commentateurs fidèles, qui n'en finissent pas d'étaler les mêmes raccourcis, les mêmes arguties simplistes.

Ainsi, Libération peut compter sur un fidèle noyau de commentateurs dont l'inclination partisane va très nettement à gauche (au sens de la gauche française, le dernier des grands pays communistes du monde), et Figaro peut compter sur un groupe de farouches libéraux aux idées dextres. Chacun possède son pré carré et se gargarise avec ses pairs dans un groupe le plus imposant possible, de peur de devoir affronter une opinion adverse. Mais le tableau n'est pas aussi idyllique, car des éléments étrangers viennent troubler les aborigènes de l'un et l'autre cyber-journal : en effet, il arrive souvent que des francs-tireurs figaristes (ou assimilés comme tels) viennent mettre un grain de sable contradictoire dans les gloses des libéristes. On trouve de même un certain nombre de libéristes affrontant l'ire des figaristes sur leur propre cyber-terrain ![1]

Et c'est à l'aune de ces pages que l'on peut mesurer la toute puissance argumentaire, l'incomparable tolérance, l'inextinguible besoin d'aller vers l'autre pour se confronter à ses idées, bref, toute la grandeur intellectuelle du commentateur moyen, pour qui le summum de la contradiction se résume à « Ha ha ! Quand tu saura écrire correctement, reviens mettre des comentaires ici, neuneu ! », ou encore « Tiens, les UMPistes débarquent pour foutre le bordel... Allez, retournez sur le site du Figaro et foutez nous la paix ».

Il s'agit donc d'une nouvelle variation du plaisant aphorisme « donnez la parole aux imbéciles, ils la prennent ». D'ailleurs, est-ce que je me gêne, moi ? Inutile de préciser que j'attends vos (innombrables) commentaires avec impatience :)


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1. En toute objectivité — disons de façon statistique —, je dois cependant constater que le territoire de Libération est bien plus farouchement défendu que celui du Figaro, un tantinet plus ouvert à l'ennemi. Mais est-ce bien volontaire, ou simplement dû à la détermination de l'adversaire ?

finipe, 02h31 :: :: :: [6 vilénies]

20 Janvier 2009 ::

« Mao & le Grand Bond en Avant - 1ère partie »

:: Histoire contemporaine, 1957

Ce billet fait partie d'un sujet composé de deux parties :

1. Mao & le Grand Bond en Avant - 1ère partie
2. Mao & le Grand Bond en Avant - 2ème partie



La Chine dans les années 50

Au début des années 1950, alors que certaines menace immédiates s'éloignent (guerre d'Indochine et guerre de Corée), la Chine intensifie sa politique économique sur un modèle soviétique, et avec l'aide de l'URSS : alors que les anciennes élites, la bourgeoisie et de nombreux intellectuels ont été emprisonnées ou éliminés, les terres confisquées sont collectivisées et redistribuées, et l'industrialisation du pays est poussée toujours plus avant. Mao estime cependant rapidement que la Chine — un pays à la très ancienne tradition paysanne, et dont l'immense majorité de la population travaille toujours la terre — ne devrait peut-être pas tout miser ainsi sur l'industrie, mais plutôt sur l'agriculture. Mao Zedong, hostile depuis toujours aux intellectuels, paysan dans l'âme, suscite des oppositions au sein même du parti qui ne voit pas unanimement d'un bon oeil cet éloignement du modèle soviétique.

Mais dès 1955, Mao fait preuve de son talent de manipulateur en s'appuyant sur des membres du parti gagnés à sa cause dans les provinces, et force la main au Parti central en imposant son mouvement de collectivisation agricole accélérée. La presse chinoise relaie la propagande, et la coopérativisation est enclenchée : en 18 mois à peine, plus de 120 millions de foyers chinois sont organisés en coopératives agricoles, regroupant chacunes des centaines de personnes. Le travail y est rémunéré selon la productivité de chacun, on stakhanovise l'activité ; la propagande marche à plein, et les quelques voix contestataires sont éliminées. Bien plus que cela, le Parti obtient une emprise très importante sur l'activité agricole et le monde rural, mais les cadres idéalistes du Parti sont trop souvent incompétents dans le domaine agricole...


Mao Zedong, une des photos emblématiques
du dirigeant chinois aujourd'hui mythifié

Cette politique nouvelle[1] imposée par Mao, qui veut brûler les étapes et aller très vite, est rapidement un échec cuisant : la gestion agricole est déplorable, et une mauvaise saison en 1956 vient clore le tableau. Grâce à une réaction rapide du Parti, la catastrophe est évitée de peu, et l'on échappe à des famines massives. Mais le mal est fait, Mao a échoué, et il doit prendre du recul. Ses principaux adversaires au Parti[2] décident de libéraliser l'économie autant que la politique, et d'avancer de façon plus prudente. Ainsi, des prisonniers politiques sont réhabilités, tandis que les conditions de détention des autres s'assouplissent ; les intellectuels sont caressés dans le sens du poil, la collectivisation à outrance est stoppée et l'on met l'accent sur la qualité de la production pour éviter les erreurs passées ; tout est fait pour apaiser les consciences.

La Campagne des Cent Fleurs

C'est ainsi qu'en février 1957 est lancée la Campagne des Cent Fleurs, qui invite les chinois à exprimer plus librement leurs critiques et leurs doléances, afin d'améliorer la situation du pays. Si les débuts de cette campagne sont timides, les critiques en viennent vite à une véritable explosion ! Les étudiants et les élites du pays, en particulier, dénoncent très durement l'incompétence et les grossières erreurs de certains cadres et l'inertie administrative. Partout en Chine, on fustige l'autoritarisme et l'arbitraire des cadres du Parti, les privilèges iniques de certains... La parole se libère comme jamais, et la contestation dépasse très largement ce que le parti semblait être prêt à entendre. Ainsi, la Campagne des Cent Fleurs débute en février, et s'achève cinq mois plus tard par une répression féroce : des centaines de milliers de personnes — étudiants, membres du Parti qu'on estime dévoyés, ingénieurs, médecins, écrivains — sont déportées, emprisonnées, voire exécutées sur ordre de Mao, qui rompt définitivement toute attache avec le monde intellectuel qu'il a désormais en horreur.


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1. Elle sera nommée plus tard le « Premier Bond en Avant ».

2. Principalement Zhou Enlai, Liu Shaoqi et Deng Xiaoping.

finipe, 00h02 :: :: :: [0 pensée profonde]

13 Janvier 2009 ::

« Le mythe de l'élégance du Grand siècle »

:: Histoire - Inclassable

C'est un billet un peu inhabituel que je vous livre aujourd'hui, mais au détour de la lecture de quelques pages des Historiettes de Tallémant des Réaux, je ne résiste pas au plaisir de vous faire part d'un petit morceau de soi-disant élégance de nos princes royaux du XVIIème siècle. En propos liminaires, il me paraît utile de préciser ce que sont au juste ces Historiettes, dont le titre complet est exactement Historiettes, mémoires pour servir à l'histoire du XVIIème siècle : écrites par Gédéon Tallemant des Réaux à partir des années 1660, elles compilent plus de deux cents chapitres narrant les détails de personnages illustres de la fin du règne d'Henri III jusqu'au milieu du règne de Louis XIV, rois, princes, nobles, maréchaux et militaires, courtisans et courtisanes, hommes de lettres et j'en passe. Tallemant des Réaux nous livre ainsi une véritable bible des moeurs et personnages du XVIIème siècle, et d'innombrables anecdotes croustillantes : publiées pour la première fois en 1834, les Historiettes firent d'ailleurs scandale parmi les intellectuels du XIXème, qui avaient tant idéalisé le raffinement du Grand siècle. Les pauvres tombèrent de haut !

L'anecdote en question concerne un personnage dont j'ai souvent parlé ici : Gaston d'Orléans, souvent appelé Monsieur, le frère puîné de Louis XIII, troisième fils d'Henri IV et Marie de Médicis (le second, Nicolas, étant mort à l'âge de 4 ans). Cet homme cultivé reste toute sa vie l'éternel second, derrière son royal frère aîné ; inconstant, indécis, influençable, il est pendant la plus grande partie de son existence impliqué dans des complots, entraîné dans des cabales, manipulé par d'autres pour briser la puissance du cardinal de Richelieu. Mais malgré une relation houleuse et particulière, le cardinal et le roi resteront toujours unis par raison, et pour l'intérêt supérieur de la France, le roi allant même jusqu'à exiler sa propre mère pour ce faire.

Gaston se retrouve ainsi impliqué dans le complot de Chalais (1626), est un des protagonistes de ce qui fut appelé la journée des Dupes (1630), tente de soulever tout le royaume en 1630 avec l'aide du duc de Montmorency, signe des traités secrets avec l'Espagne, participe à la conspiration de Cinq-Mars (1642). Entre chacune de ces dates fixes, il n'a de cesse d'intriguer contre son frère, à chaque fois entraîné par une personne de son entourage : sa mère (qui le préfère à son royal aîné), son ancien gouverneur le maréchal d'Ornano, son cousin le comte de Soissons, et bien d'autres encore. A chaque fois, Gaston manque de constance, de courage, et dénonce ses complices. Ces derniers finissent tous en prison, sous la hache du bourreau, en exil... A chaque fois, Gaston recommence, poussé par l'idée qu'un jour, peut-être, il pourrait être roi : en effet, jusqu'en 1638 — date de la naissance du dauphin et futur Louis XIV — Louis XIII et Anne d'Autriche n'ont aucune descendance, et Gaston demeure le premier héritier de la couronne.


Gaston Jean Baptiste de France, duc d'Orléans
(peint par Antoine Van Dyck en 1634)

Mais outre cet aspect politique, voyons de plus près d'autres facettes de la personnalité de Gaston. Guillaume de Bautru, poète protégé de Richelieu, conseiller d'Etat et agent diplomatique de la couronne, écrit à propos de Monsieur :

Je ne crois point qu'il y ait jamais eu son semblable. Il sait cent chansons à boire, des plus estranges du monde ; bref, pour le bien dépeindre, c'est le plus débauché et le meilleur prince du monde.

Madame de Motteville, dans ses Mémoires, le dépeint comme un homme qui, bien qu'assez courtois, demeure plutôt imbu de son rang :

Rien ne manquoit à ce prince pour la société sinon qu'il estoit un peu glorieux, de cette gloire grossière, qui ne l'empeschoit pas de bien traitter ceux qui l'approchoient, mais qui lui faisoit garder son rang trop régulièrement. J'ai vu des femmes debout dans le lieu où il estoit pour lui rendre le respect qu'elles lui devoient sans qu'il eust l'honnesteté de leur ordonner de se seoir : et les hommes se plaindre que dans les saisons les plus rudes, il ne leur commandoit pas de se couvrir, ce que le Roi son frère faisoit toujours.

Mais venons-en désormais à deux anecdotes qui brisent le mythe de l'élégance et du raffinement tant fantasmé par les cercles littéraires du XIXème siècle à propos de cette période, et dont l'image d'Epinal semble toujours tenir pour beaucoup. Tallemant des Réaux raconte ainsi qu'un jour, Gaston d'Orléans vit un page dormant la bouche ouverte, et ne trouva rien de plus amusant à faire que d'aller y faire un pet (!!!) ; le page, tiré de son somme par cette incongruité, s'écria (probablement inconscient de qui était l'auteur de la farce) : « Bougre ! Je te chierai dans la gueule ! ». Gaston demande alors à l'un de ses valets de chambre : « Qu'est-ce qu'il a dit ? », et le valet, un certain du Fresne, répond coutoisement : « Il dit, Monseigneur, qu'il chiera dans la gueule de Votre Altesse Royale ». Gaston, le brave homme, n'en tint d'ailleurs pas rigueur au page.

En marge de cette anecdotes des plus distinguées, Tallemant des Réaux nous narre une seconde anecdote du même tonneau : l'affaire se déroule lors d'un bal au quartier Saint-Paul, chez une certaine madame Gaillard, bal auquel se trouve Gaston. En termes choisis, Tallemant des Réaux raconte la mésaventure d'un membre du Conseil du roi nommé du Bugnon, qui, à force d'avoir trop forcé sur la débauche, fut pris de coliques. Il s'engouffra dans une pièce vide et déféqua dans une boîte de pruneaux vide ; hélas, madame Gaillard entra peu de temps après en quête de pruneaux, et fut fort mécontente de trouver dans sa boîte autre chose que ce qu'elle était venue chercher... Voici l'histoire, selon les propres mots de l'auteur, tellement plus délectable (si je puis dire) dans les termes anciens :

Cela me fait souvenir de ce qui arriva à un conseiller au Grand conseil, nommé du Bugnon, en un bal où Monsieur estoit, au quartier Saint-Paul. C'estoit chez une Mme Gaillard. Ce pauvre garçon avoit un peu fait la desbauche, de sorte que tout à coup, il luy prit un desvoyement horrible. Par respect, il n'osa sortir du lieu où il estoit, mais il se glissa dans un petit cabinet dont par hasard il trouva la porte ouverte. A tastons, il rencontra une boiste de pruneaux où il sentit du vuide. Ce fut là qu'il se deschargea de son pacquet. Il estoit encore dans ce cabinet, quand Madame Gaillard y vint. Il se range en un coing, elle y vouloit prendre des pruneaux dans cette boiste ; mais elle y trouva de la marmelade. La voylà à faire du bruit. « Madame », lui dit ce garçon, « je suis un tel. Ne me diffamez point, c'est un accident, je suis malade. » Cette femme en colère le chassa comme un foireux.

finipe, 14h29 :: :: :: [5 obscénités]

8 Janvier 2009 ::

« La révolte de la Harelle »

:: Histoire médiévale, 1382

Sombre XIVème siècle...

Le 19 mars 1315, Louis X le hutin signe la Charte aux Normands sous la pression des puissants barons normands ; l'acte reconnait notamment une spécificité juridique, fiscale et même militaire à la Normandie, et fait de ce duché un endroit particulier, où les intérêts locaux priment souvent sur les intérêts du royaume. Au rang de ces exceptions fiscales, on trouve par exemple l'exemption d'un grand nombre d'aides — des impôts indirects — sur la nourriture et le vin notamment. Plusieurs fois confirmée par les souverains successifs, cette charte ne fait d'ailleurs pas de la Normandie un endroit spécialement hostile à la monarchie française, mais plutôt à l'expression de son pouvoir centralisateur.

Mais le sort de l'Europe au XIVème siècle est funeste. Les famines, qui avaient disparu depuis bien longtemps, frappent à nouveau dans les années 1314 à 1316 ; les relations entre la France et l'Angleterre s'enveniment, jusqu'au point de non retour, et le 7 octobre 1337, Edouard III d'Angleterre déclare la guerre à Philippe VI de Valois, roi de France. La Guerre de cent ans débute bien mal pour la France, qui subit de lourdes défaites successives (bataille de l'Ecluse — 1340, bataille de Crécy — 1346, bataille de Poitiers[1] — 1356). La noblesse française subit une importante perte de crédit au sein de la population, les campagnes sont dévastées par les passages successifs des armées et des routiers laissés à l'abandon et sans solde, et les impôts toujours plus importants que fait lever Philippe VI de Valois pour soutenir l'effort de guerre créent un vent de révolte.

Pour parachever les difficultés que connaissent les populations, la Peste Noire ou Grande Peste, frappe durement la France à partir de 1348 et pendant deux ans, non sans récidiver dans les décennies qui suivent. Cette terrible pandémie de peste bubonique emporte un tiers de la population européenne, et l'on estime que c'est plus de 50 millions de morts qu'il faut compter à travers le monde !

En 1358, la moitié nord de la France est secouée par la Grande Jacquerie, une révolte paysanne de grande ampleur contre la noblesse : la révolte se termine dans un bain de sang. La même année, Paris connaît aussi ses troubles, menés par le puissant prévôt des marchands Etienne Marcel, dont la sédition et les efforts mettent au plus mal l'autorité royale de Charles V, régent du royaume et fils de Jean II, retenu captif en Angleterre ; Etienne Marcel est finalement massacré le 31 juillet par ceux qui le suivaient auparavant, estimant que le prévôt des marchands était allé trop loin...


Massacre des Jacques à Meaux, juillet 1358
(enluminure des Chroniques de Froissart)

En 1360, le traité de Brétigny met fin pour un temps aux désastreuses batailles rangées qui avaient tant coûté à la France : l'Angleterre s'adjuge près du tiers du royaume en prenant possession de la partie sud-ouest du pays (des Pyrénées jusqu'à la Loire). Charles V le Sage prend la tête du royaume en 1364, et mène une politique habile de reconquête des territoires : il met au pas puis éloigne les grandes compagnies de routiers qui ravagent le pays, et parvient à restaurer une économie prospère, tout en faisant émerger lentement un sentiment d'appartenance nationale aux français. En outre, par une savante et intense activité diplomatique, il isole le royaume anglais de ses alliés.

Charles V meurt le 16 septembre 1380, laissant le royaume à son fils Charles VI, âgé de seulement 12 ans, et auprès de qui ses oncles assurent une régence envahissante et inique.

Révoltes en 1382

Le 15 janvier 1382, une ordonnance royale rétablit de nombreuses aides en Normandie, et ce malgré la Charte aux Normands. Le 24 février, apprenant la nouvelle, le peuple de Rouen se répand dans la rue pour une clameur de haro[2], protestation légale en Normandie, censée représenter une plainte et demander l'intervention d'un juge sous forme d'assignation verbale. Tout commence dans une ambiance bon enfant : des ouvriers descendent dans les rues, et élisent un roi comme au carnaval ; le roi en question, un certain Jean le Gras, est promené sur un char et distribue les exemptions d'impôts comme le pape distribuerait les bénédictions...

Hélas, cette gentille mascarade ne dure pas longtemps : les prisons sont ouvertes, et le chaos gagne rapidement la ville. Les pillages se multiplient, on enfonce les portes des bourgeois, des nobles et notables, on vandalise sans retenue. La mairie est pillée, la cathédrale également ; on s'en prend aux juifs, aux officiers du roi, et c'est finalement trois jours d'émeutes que récoltent les rouennais. Voyant ce résultat, les bourgeois tentent de mobiliser la milice, et envoient des représentants auprès du roi pour lui expliquer la situation et lui faire part de leurs doléances, en espérant la clémence de Charles VI et sa confirmation de la Charte aux Normands. Mais le roi n'est pas à la fête : le 1er mars, une révolte a également éclaté dans Paris, la Révolte des Maillotins, qui ont pillé la capitale et assassiné des collecteurs d'impôts à coups de maillets de fer.

C'est ainsi que, peu de temps après, le roi fait arrêter et exécuter les plus virulents des émeutiers rouennais. Le 29 mars, il fait une entrée triomphale dans la ville normande, mais, loin de venir en sauveur, il punit sévèrement le peuple pour avoir osé bafouer l'autorité royale : un grand nombre de privilèges de la cité sont supprimés, la ville est condamnée à payer une très lourde amende, et de nouveaux impôts sont levés. En outre, des bâtiments sont rasés et l'organisation politique de la cité est revue plus à l'avantage du roi. Rouen est écrasée par cette sévérité, même si le roi accorde un pardon partiel quelque semaine plus tard : et tandis que la tentation d'une nouvelle révolte se fait jour au début du mois d'août, les bourgeois de Rouen étouffent la contestation dans l'oeuf, de peur de subir à nouveau l'ire royale.


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1. Bataille où le roi Jean II le bon fut fait prisonnier.

2. De là provient le nom de « Révolte de la Harelle ».

finipe, 18h15 :: :: :: [0 haineuse invective]

2 Janvier 2009 ::

« Revue de paresse 2008 »

:: Les aventures du lion

finipe, 01h52 :: :: :: [3 soupirs de satisfaction]