Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

On a souvent besoin d'un plus petit que soi
Ça c'est
balot...
De plus en plus, l'Humanité répudie amoureusement la morale. Par là même, l'amitié se délite en courant vers l'enfer de l'existence
Thal l'errant ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

12 Octobre 2009 ::

« Lully, Molière, des Turcs, du café, et le Bourgeois gentilhomme... »

:: Histoire moderne, 1670

Dans la lignée du billet sur le Quatuor pour la fin du temps, voici un nouveau billet évoquant l'origine de la création d'une des grandes comédie de Molière, qui fut à l'époque mise en musique par Lully. Ceux qui ont vu l'excellent film Tous les matins du monde reconnaîtront l'extrait présenté ici.


Incident diplomatique avec la Sublime Porte

En 1669, alors que Louis XIV règne depuis plus de 15 ans déjà[1], la France entretient avec l'Empire Ottoman des relations amicales depuis des décennies. Si ces deux pays n'ont certes pas grand chose de semblable, ils ont cependant un ennemi commun : la famille des Habsbourgs, qui règne entre autres sur l'Espagne, l'Allemagne et l'Italie. Mais les relations se sont tendues très récemment : Mehmet IV, le sultan, a brisé les liens en renvoyant de son Empire l'ambassadeur français. Quelques temps plus tard, on apprend l'arrivée à Paris d'un certain Soliman Aga, diplomate turc qu'on croit être l'ambassadeur personnel du sultan...

En fait d'ambassade, Soliman Aga est venu a Paris essentiellement pour tenter de faire apprécier aux français un breuvage qui jusque là n'a guère fait d'adeptes, à cause notamment de son amertume : le kawah, autrement dit le café. Le diplomate donne de somptueuses réceptions, et fait goûter à toute la bonne société parisienne cette étonnante boisson. Le succès est tel qu'un engouement inouï pour l'Orient naît bientôt dans la capitale : on se précipite pour apprécier l'exotisme, le raffinement, toute chose qui fait rêver un esprit qui n'a connu que la vieille Europe pour les plus aventureux d'entre eux... A Versailles, le roi est fasciné par les récits que les courtisans font de ces réceptions et du personnage de Soliman Aga : Louis XIV décide de le recevoir, et de l'impressionner.

La réception a ainsi lieu le 1er novembre 1669 : le roi et la cour dans son ensemble ont revêtu leurs plus somptueux habits, l'or et l'argent brillent partout, Louis XIV fait une démonstration de luxe et de puissance. Mais Soliman Aga, plutôt que de se montrer flatté par ces fastes, semble distant, dédaigneux et lointain : il ne touche à aucun des mets délicats préparés à son intention, et affirme que la cour ottomane est bien supérieure à la cour française. Ultime camouflet, on découvre qu'il n'est en vérité qu'un simple diplomate, et en rien un envoyé du Sultan !

La création du Bourgeois gentilhomme

Peu de temps après cet incident, Louis XIV demande à Molière[2] d'écrire un « ballet turc ridicule ». Une façon d'exorciser l'affront sans doute, et puis les « turqueries » sont, quoiqu'il en soit, toujours très à la mode ! C'est ainsi que le dramaturge travaille à l'écriture d'une nouvelle comédie-ballet, en collaboration notamment avec le compositeur Jean-Baptiste Lully et le maître de danse Pierre Beauchamp. L'intrigue est fidèle à l'esprit des pièces que Molière a déjà écrites : Monsieur Jourdain, un bourgeois qui veut briller en société, se lance dans un fastidieux et ridicule apprentissage de tout ce qui fait un homme de qualité à son époque (danse, poésie, escrime, musique, philosophie...), ce qui est évidemment la source de bien des moqueries de la part de son entourage.


Molière et Jean-Baptiste Lully

Lorsque sa fille Lucile manifeste son désir de se marier avec Cléonte, Monsieur Jourdain refuse l'union au prétexte que ce dernier n'est pas gentilhomme : on fait alors croire au père que Cléonte n'est autre que le fils du Grand Turc, un personnage de la plus haute importance. Monsieur Jourdain donne donc son accord pour le mariage, et une cérémonie turque grotesque est organisée à son intention en lui faisant croire qu'il accédait enfin à une haute distinction, celle de « Grand Mamamouchi » (un titre évidemment faux).

Représenté pour la première fois devant Louis XIV et la cour, au château de Chambord, le 14 octobre 1670, le Bourgeois gentilhomme se termine par un dialogue entre Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, et Covielle, l'instigateur de la tromperie. Madame Jourdain, pas encore au courant du subterfuge, refuse que sa fille épouse le Grand Turc, avant d'entrer elle aussi dans la confidence. La pièce se termine par ce fameux « ballet turc ridicule », celui que le roi a souhaité.


Marche pour la Cérémonie des Turcs
Jean-Baptiste Lully
(Ballet final du Bourgeois gentilhomme)

MADAME JOURDAIN: Je ne veux point qu'il me dise rien.

MONSIEUR JOURDAIN: Voilà une grande obstination de femme! Cela vous fera-t-il mal, de l'entendre?

COVIELLE: Ne faites que m'écouter; vous ferez après ce qu'il vous plaira.

MADAME JOURDAIN: Hé bien! quoi?

COVIELLE, à part: Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n'est fait que pour nous ajuster aux visions de votre mari, que nous l'abusons sous ce déguisement, et que c'est Cléonte lui-même qui est le fils du Grand Turc?

MADAME JOURDAIN: Ah, ah!

COVIELLE: Et moi Covielle qui suis le truchement?

MADAME JOURDAIN: Ah! comme cela, je me rends.

COVIELLE: Ne faites pas semblant de rien.

MADAME JOURDAIN: Oui, voilà qui est fait; je consens au mariage.

MONSIEUR JOURDAIN: Ah! voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l'écouter. Je savais bien qu'il vous expliquerait ce que c'est que le fils du Grand Turc.

MADAME JOURDAIN: Il me l'a expliqué comme il faut, et j'en suis satisfaite. Envoyons quérir un notaire.

DORANTE: C'est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l'esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd'hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre mari, c'est que nous nous servirons du même notaire pour nous marier, Madame et moi.

MADAME JOURDAIN: Je consens aussi à cela.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est pour lui faire accroire.

DORANTE: Il faut bien l'amuser avec cette feinte.

MONSIEUR JOURDAIN: Bon, bon. Qu'on aille quérir le notaire.

DORANTE: Tandis qu'il viendra, et qu'il dressera les contrats, voyons notre ballet, et donnons-en le divertissement à Son Altesse Turque.

MONSIEUR JOURDAIN: C'est fort bien avisé: allons prendre nos places.

MADAME JOURDAIN: Et Nicole?

MONSIEUR JOURDAIN: Je la donne au truchement; et ma femme à qui la voudra.

COVIELLE: Monsieur, je vous remercie. Si l'on en peut voir un plus fou, je l'irai dire à Rome.


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1. Et même s'il n'est âgé que de 21 ans : rappelons qu'il est officiellement monté sur le trône à l'âge de 5 ans.

2. Molière, qui a alors presque 50 ans, a déjà connu la misère, la prison, la disgrâce, mais également la gloire et des succès retentissants (l'Ecole des femmes, le Misanthrope, le Médecin malgré lui, Don Juan...). En 1667, il dirige depuis quelques années la Troupe du Roy, qui reçoit une modeste subvention de Louis XIV.

finipe, 21h15 :: :: :: [6 provocations]

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