Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Le boulot,
ça me
réussit pas
Hips !
Burp...
Etrangement, l'esprit répand atrocement la morale. C'est pourquoi la sagesse s'enfuit en rampant depuis le bonheur de l'indifférence
Phosocle ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

27 Avril 2010 ::

« Le double paradoxe de Charles-Henri Sanson »

:: Histoire moderne, 1788

Deux fois dans sa carrière, le bourreau Charles-Henri Sanson connut un paradoxe pour le moins cocasse, et pourrait-on dire une double ironie du sort.
La première fois, il crut que sa fin était arrivée lorsqu’une émeute eut lieu pour libérer un condamné, émeute à laquelle le condamné lui-même résista ! Imprégné qu’il était des idées bien pensantes de l’Ancien Régime, il voulait expier son crime et mourir !
La seconde fois, le même bourreau appelait l’émeute de ses vœux, cela dût-il lui en coûter la vie, et excita même les condamnés à réclamer cette émeute, ce qu’ils firent à cor et à cri. Mais l’émeute ne vint pas, et le bourreau, la mort dans l’âme, dut se résoudre à les tuer jusqu'au dernier.





Le parricide Jean-Louis Louschart :

En août 1788, Charles-Henri Sanson doit rouer à Versailles un nommé Jean-Louis Louschart, parricide. En vérité, il s’agissait plutôt d’un homicide involontaire, commis à la suite d’une querelle où le père, forgeron, avait préalablement essayé de tuer son fils à coups de marteau. Le père avait auparavant mis son fils à la porte pour ses idées révolutionnaires et s’apprêtait à épouser la femme dont son fils était épris et réciproquement. Voilà qui constituerait aujourd’hui à tout le moins des circonstances atténuantes ! Mais nous sommes sous l’Ancien Régime, et l’on ne badine pas avec le parricide !

Est-ce l’effet des idées des lumières sur ses juges, ou ceux-ci reconnaissent-ils effectivement quelques circonstances atténuantes à Louschart ? Nul ne sait, mais toujours est-il qu’on dispense le condamné de « l’amende honorable » qui frappe normalement tous les parricides, à savoir la mutilation du poing droit (toujours le droit, même s’il est gaucher…)
« Mieux » que cela encore, les juges ont assorti l’arrêt de mort d’un « retentum » en ces termes : « il a été dit que ledit Jean-Louis Auguste Louschart ne sentirait aucun coup vif et qu’il serait secrètement étranglé avant qu’il lui soit donné aucun coup.[1] »

Le 2 août, alors que les charpentiers s’activent à la fabrication d’un échafaud pour l’exécution du lendemain, la foule est déjà immense sur la Place St Louis, et passablement hostile à l’égard des « ouvriers de la mort ». Pressentant un coup fourré, le bourreau s’en retourne à Paris pour faire part de ses observations au procureur général, et demander l’appui de la troupe. Mais on ne le prend pas au sérieux : Versailles n’est-elle pas le siège de la Cour Royale ? On envoie donc juste quelques soldats pour prêter main forte à la maréchaussée. La Maison du Roi, traditionnellement, dédaigne d’envoyer la moindre troupe pour les exécutions criminelles.

A la nuit tombée, le bourreau profite du calme revenu pour faire dresser autour de l’échafaud une palissade de pieux et de planches, tandis que les magistrats, s’alarmant de quelques rapports de police sur la population, décident d’avancer l’heure de l’exécution. A deux heures du matin, Sanson se présente à la prison. Louschart écoute la sentence avec calme et dit : « dans deux heures, je me justifierai devant mon père. (et, s’adressant au curé qui vient d’entrer) Mais il n’a pas vraiment pu croire que son fils l’avait volontairement frappé. N’est-ce pas, monsieur ? » Alors que le condamné reçoit à genoux la bénédiction du prêtre, Sanson passe sa tête dans l’entrebâillement de la porte pour voir où ça en est.
- Vous n’êtes pas plus pressé que moi, monsieur ! lui dit Louschart en souriant.

Le condamné monte dans la charrette à 4 h 30 du matin et pour la discrétion, on peut dire que c’est raté : les rues sont noires de monde, y compris de paysans qui sont venus se joindre aux citadins.
Au coin d’une rue, le cri désespéré d’une jeune fille qui agite un mouchoir. Pour la première fois, Sanson voit le condamné verser des larmes, puis murmurer : « Adieu, Hélène, Adieu ! »
A ce moment, un forgeron colossal s’approche et dit d’une voix forte : « C’est à revoir qu’il faut dire, Jean-Louis. Est-ce qu’on roue les braves gens comme toi ? »

Plus le convoi avance, plus les officiels réalisent que la foule est acquise au condamné. Ils serrent les dents et parviennent toutefois jusqu’à l’échafaud.
Le curé suggère apparemment à Louschart que la foule est venue pour le sauver, ce à quoi il répond :
- Non, mon Père. Si je suis innocent de l’intention, mes mains n’en sont pas moins souillées d’un meurtre horrible. Je dois mourir, je veux mourir. Dépêchez-vous monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers le bourreau.
- Monsieur, lui répondit le bourreau en lui montrant les masses de la foule qui commençaient à pousser la barrière, s’il y a quelqu’un ici qui touche à sa dernière heure, ce n’est pas vous.

Aussitôt dit, la palissade vole en morceaux et la foule se rue sur l’échafaud. Le forgeron de tout à l’heure prend le condamné dans ses bras, coupe ses liens et le porte en triomphe. C’est alors que Louschart se débat, reprochant à ses sauveurs de l’enlever au supplice qu’il croit avoir mérité ! Et, se tournant vers ses bourreaux, il les supplie encore d’accomplir leur devoir sur l’heure. Ainsi disparaît Louschart dans la foule Versaillaise, et l’histoire ne dit pas ce qu’il advint de lui. Espérons qu’il vécut heureux avec son Hélène.

Pour Sanson l’heure est critique : isolé de ses aides, encerclé, il n’a pas même la possibilité de vendre chèrement sa peau. Le forgeron s’approche de lui, lui saisit le bras et lui dit : « N’aie pas peur, Charlot, ce n’est pas à toi que nous en voulons, c’est à tes outils. Désormais, Charlot, quand il te viendra une pratique, il faudra la tuer pour la tuer, et ne pas la tuer pour la faire souffrir. Laissons l’Enfer au Bon Dieu, vois-tu, Charlot. Laissez-le passer, vous autres, et faites attention à celui qui dira quelque chose à Charlot, on le prendra pour un marqué qui se venge ! »
Les rangs de la foule s’ouvrent et le bourreau s’éclipse, indemne.

L’échafaud est démantibulé avec tous ses accessoires qui sont jetés dans le bûcher qui avait été préparé pour le condamné, ainsi que la roue elle-même. Le peuple forme une immense ronde et danse autour de l’autodafé jusqu’à une heure avancée dans la nuit.

Ce qui m’a intéressé dans cette histoire, c’est l’étonnante magnanimité du peuple avec le bourreau, et l’absence totale de réaction de l’Ancien Régime à une telle provocation, alors que la Cour était juste à côté ! On comprend mieux à quel point ce Régime vivait là ses derniers instants.
Dans ses souvenirs, Sanson écrira d'ailleurs que cet épisode méconnu fut pour lui, près d'un an avant la Prise de la Bastille, la première grande fête populaire de la Révolution française.



Place St Louis à Versailles. Au premier plan, les marches de la cathédrale St Louis sur lesquelles Louschart aurait eu le poing tranché s’il n’avait pas été exempté de ce « privilège ».


Les 45 condamnés du 9 thermidor An II (27 juillet 1794) :

Des centaines de têtes sont tombées depuis que, 6 ans auparavant, Jean-Louis Louschart a sauvé la sienne. Entre temps, la guillotine a tellement horripilé les riverains qui habitaient entre la prison de la Conciergerie, antichambre de la mort (sur l’Ile de la Cité) et la Place de la Révolution[2], lieu du supplice, que le Tribunal Révolutionnaire a décidé de déplacer « la veuve » sur une autre place, la Place du Trône Renversé[3].

45 victimes de plus attendent la mort à la Conciergerie, c’est un chiffre tout à fait moyen en cette période où chaque jour il tombe autant de têtes, quelquefois plus, quelquefois moins. 45 victimes de plus de la terrible loi de Prairial (10 juin 1794)[4]

Pourtant, ce jour est un jour particulier. Une rumeur qui courait depuis le matin s’est maintenant muée en certitude : les « triumvirs » Robespierre, Saint-Just, Couthon et leurs partisans, inspirateurs de la Loi de Prairial et grands pourvoyeurs de guillotine, ont été mis en accusation. Pour tout le peuple de Paris, un vent d’espoir souffle : peut-être que la fin de ces terroristes va enfin amener la fin de la Terreur ?

A la Conciergerie, le bourreau Charles-Henri Sanson et son fils Henri[5] attendent, espèrent un contre-ordre. La Convention se doit de faire un geste envers les injustes victimes de la loi de Prairial dès l’arrestation des terroristes ! Va-t-elle le faire ?
Hélas, faute d’un contre-ordre, c’est la garde nationale qui vient chercher les gendarmes pour aller escorter les charrettes !

Charles-Henri Sanson n’a alors qu’une pensée : gagner du temps.
Il court au Palais de Justice pour trouver Fouquier-Tinville, l’accusateur public. Il n’est plus là, mais on lui indique où il est allé dîner. Sanson le rattrape sur les quais, lui parle d’une effervescence de la population (qu’il exagère d’ailleurs largement) et lui explique qu’il serait prudent de reporter l’exécution au lendemain.
Mais l’accusateur, comme à son habitude, se montre impitoyable : « Cela ne nous regarde pas. Le jugement est prononcé : rien ne saurait arrêter le cours de la justice. »

Charles-Henri Sanson revient à la Conciergerie, la tête basse. Entre temps, la « toilette des condamnés » a été faite. Ceux-ci attendent, pleurent ou rêvent. Le trouble des bourreaux, et même des juges, n’a pas échappé à l’intelligence de certains d’entre eux.
En sortant de la prison, le vieux bourreau dit à un de ses aides : « Nous n’irons pas plus loin que la Bastille ; le peuple est si las de tout cela qu’il nous les prendra. Bien sûr, je ne courrai pas après eux, ni toi non plus. »
Sur le chemin, le convoi, escorté seulement par six gendarmes, croise une troupe des leurs. Le commandant invite les six à se joindre à eux, ce qu’ils font sans se faire prier. Plus rien désormais ne s’oppose à une intervention triomphale du peuple, comme pour Louschart six ans auparavant.

Sur la place de la Bastille, la foule est si dense que les charrettes, sans escorte, n’avancent presque plus. Le vieux Sanson en profite pour se pencher vers un jeune condamné, un certain Couter de Boulot, et lui dit : « il me semble que nos rôles pourraient s’intervertir tout à l’heure et que nous sommes menacés de changer de place. » Mais le jeune homme, bouleversé par la peur, regarde le bourreau ébahi et ne comprend rien. « Oui, lui répète Sanson, si j’étais à votre place et vous à la mienne, je ne sais pas si je résisterais à une si belle occasion de devenir de guillotiné guillotineur. »
Couter de Boulot est toujours aussi hébété, mais une femme a tout entendu et parfaitement compris le message : « Grâce, citoyens ! Nous ne sommes pas des ennemis du peuple, délivrez-nous ! », crie-t-elle. A son exemple, les supplications éclatent bientôt dans toutes les charrettes. Certains invoquent leur jeune âge, d’autres les enfants qu’ils vont laisser orphelins, les plus éloquents demandent si le peuple peut permettre qu’on les immole encore au monstre qui vient d’être arrêté par la Convention.
A ces supplications ne répondent que d’inutiles cris de « Grâce ! » et de vains témoignages de compassion. A un moment, les charrettes sont tellement serrées par le peuple qu’elles ne peuvent plus avancer, et, par un mouvement de panique né au premier rang, le vide se fait bientôt tout autour du convoi qui n’a désormais plus aucun prétexte pour ne pas achever son fatal chemin.

Quant à Robespierre et ses partisans, ils seront exécutés le lendemain, 10 Thermidor.

Par la suite, cette exécution du 9 thermidor fut transformée par certains témoins et/ou historiens peu scrupuleux qui prétendirent que le peuple s’était soulevé comme un seul homme pour empêcher le carnage, et que la garde nationale d’Henriot avait dû se frayer un chemin à coups de sabre pour aller jusqu’à la guillotine. Mais le témoignage de Sanson apparaît hélas tellement plus plausible.
La vérité, plus prosaïque, est sans doute que le peuple de 1794 et des 45 condamnés du 9 Thermidor n’était plus le peuple de 1788 et de Jean-Louis Louschart. La Terreur était passée par là, qui avait anesthésié son bon cœur.



Place de la Nation. En arrière-plan, les deux colonnes du trône, représentant Philippe-Auguste et Saint-Louis, qui furent commencées en 1785 par l’architecte Claude-Nicolas Ledoux, et terminées en 1843. Au premier plan, « Le Triomphe de la République », statue de Jules Dalou inaugurée en 1889 pour le centenaire de la révolution dans une version en plâtre, et en 1899 dans sa version définitive en cuivre.


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1. Même si ceci relève de la pure spéculation, je pense pour ma part que les juges craignaient déjà, au moment de la condamnation, le genre d’émeute qui eut lieu, ce qui a pu les pousser à chercher des moyens de rendre l’exécution plus rapide et moins « spectaculaire », pour limiter justement les risques d’émeute. Je me refuse à croire que ces gens-là, seulement 22 ans après l’horrible supplice du Chevalier de la Barre, pouvaient avoir le moindre commencement de volonté de limiter la souffrance des condamnés. D’ailleurs, il faut savoir que dès que la Monarchie fut restaurée en 1815, on eut tôt fait de « reprendre les bonnes habitudes ». Pour s’en convaincre, voici une petite liste peut-être non exhaustive des condamnés exécutés durant la Restauration selon le cérémonial du parricide (tête couverte, pieds nus, le poing droit tranché sur l’échafaud avant d’être guillotinés) : Mathieu Franc, exécuté le 11/06/1816 à Aix, Joseph Deluc, exécuté à Auch le 14/09/1821, Joseph et Jean Cantegril, père et fils, des garçons bouchers qui assassinèrent leur mère et grand-mère respective, exécutés à Toulouse le 5/5/1828, Françoise Trenque, exécutée le 16/09/1829 à Auch pour avoir empoisonné ses parents, Laurent Soucaret, exécuté à Auch le 10/02/1830.

2. Aujourd’hui Place de la Concorde (depuis 1795)

3. Ancienne Place du Trône, ainsi appelée parce qu’on y avait installé un trône pour Louis XIV et sa femme lors de leur entrée à Paris en 1660, rebaptisée place du Trône Renversé sous la Révolution, et aujourd’hui Place de la Nation (depuis 1880).

4. En quelques mots, cette loi permet d’envoyer une personne à la guillotine sur un simple soupçon, sachant qu’une délation rend de fait une personne suspecte. La délation est d’ailleurs encouragée par la Loi qui précise que celui qui ne dénonce pas encourt la même peine (la mort bien sûr, dans tous les cas). La Loi prive également l’accusé de défense. Concrètement, c’est à partir de cette loi que les iniquités vont devenir plus terribles encore : certains se virent accusés de contre-révolution et condamnés à mort pour une querelle de voisinage, ou parce qu’ils avaient l’amour d’une femme qu’un autre jalousait…

5. De fait, c’est Henri qui conduisait les exécutions depuis celle de Marie-Antoinette en 1793. Probablement les premières crises d’hématophobie du père n’avaient pas non plus été étrangères à ce passage de témoin, même si dans les faits Charles-Henri restait exécuteur en chef, et se devait donc de superviser toutes les exécutions.

draleuq, 12h28 :: :: :: [4 déclarations d'amour]