Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Je vais te
ratiboiser
la colline !
Ça c'est
balot...
Somme toute, l'ignorance répand parfaitement le respect, tant et si bien que l'Histoire s'enfuit en courant vers le secret de l'individualisme
Jean-Sol Partre ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

27 Juillet 2010 ::

« Retour au crématorium »

:: Professorat

J’ai appris qu’une vie ne vaut rien, mais que rien ne vaut une vie.

(André Malraux, "Les Conquérants")


C’est la vie !

L’espérance de vie, en France, est de 80 ans en moyenne.
En moyenne.
Ça veut dire qu’il y en a qui meurent centenaires, nonagénaires, octogénaires, septuagénaires.
Mais ça veut aussi dire qu’il y en a qui meurent sexagénaires, quinquagénaires.
En dessous, ça ne se dit plus trop, « quadragénaires ». A peine les journalistes disent-ils "le/la jeune quadra" quand ils parlent d'un homme/d'une femme politique aux dents qui rayent le parquet. Pourtant il y en a qui meurent aussi, à 40 ans. Il y en a même pas mal.
Et à 30 ans, 20 ans, ça ne se dit même plus. Ça se dirait comment d’après vous ? Trentagénaires ? Vingtagénaires ? Jamais rien entendu de tel. Ça n’empêche pas que même à cet âge-là, il y en a qui meurent aussi.
Ils font sacrément baisser la moyenne, heureusement donc qu’il n’y en a pas beaucoup.
Et je ne vous parle même pas des moins de 10 ans, les pas formés, les pas grandis, les innocents, les qu’ont même pas vu combien la vie était belle/affreuse (rayez les deux mentions inutiles).
Parce qu’ils peuvent mourir. Aussi.
Je sais, je ne vous apprends rien. Mais cette pilule là, elle a toujours encore un peu plus de mal à passer que les autres.

Impitoyables statistiques

La faucheuse frappe au hasard, à l’aveuglette, implacablement. Dirigez pendant sept ans une école de 300 élèves, et ce sera un miracle si vous n’en avez pas vu un mourir sur le lot.

Il y a eu la première fois, c’était il y a quelques années. La petite avait 5 ans. Elle a d’abord fait une crise d’urticaire, en tous cas c’est ce que le médecin a dit. Elle est restée à la maison, deux jours. Puis elle est revenue à l’école un jour ou deux, elle a eu à nouveau des plaques, elle n’est plus venue. Elle avait une mauvaise toux en plus, le médecin a craint une bronchiolite, une pneumopathie, une coqueluche, une sérieuse petite saloperie quoi. Il l’a envoyée faire des examens. A l’hôpital, ils l’ont gardée.
Deux jours après, on a demandé des nouvelles. La maman nous a répondu que le foie et les reins étaient touchés aussi. Et que c’était fini, question de jours, ou d’heures.

A cette époque-là, j’étais vaguement dans une crise de pseudo poésie et ça m’avait inspiré ça, après mon retour d’un crématorium archi-bondé, où il n’y en avait pas un qui avait les yeux secs.

LA PETITE FILLE

Je ne t’ai pas vraiment connue petite fille
Sinon à travers l’inquiétude de ta mère
Ou plus tard, les yeux rougis de ton grand-père
Ce funeste matin que le deuil habille

Il y a peu tu étais si pleine de vie
Bien des fois je t’ai croisée sur le trottoir
Bien des fois je t’ai doublée dans le couloir
Mais je ne t’ai ni regardée ni souri

Et pourtant tu étais bien là. Cette enfant
Courant, riant, jouant, pleurant comme ses pairs
Emouvante dans ses joies comme dans ses colères
Avec ce cœur si naïf, si insouciant

Mais soudain il t’a dévoré les entrailles
Comme les infects vers le font de la pomme
Tombée sur le sol dans l’humus de l’automne
Il t’a tuée sans pitié, faiblesse ni détail,

A anéanti tes rires, tes larmes, tes jeux
En te condamnant à l’éternelle absence
Et tes proches à la plus indigne des souffrances
Peut-on encore leur demander d’être pieux ?

Faut-il enfin nier notre Dieu juste et bon ?
Cinq printemps pour vivre et cinq jours pour mourir
C’est peu, et c’est tout ce qu’il a pu t’offrir
Comment justifier ceci ? Par quel sermon ?


Deux, c’est mieux qu’une

Noël au scanner, Pâques au cimetière

(Pierre Desproges)


Les parents aussi, bien entendu, meurent. Statistiques obligent, ils meurent même plus souvent que les enfants. D’abord parce qu’ils sont plus âgés, et ensuite parce qu’ils sont presque deux fois plus nombreux.

L’an dernier, la maman d’une élève est décédée. Cancer des os soigné, puis récidive, puis généralisation. Une rengaine qu’on entend beaucoup trop souvent.
Moi qui d’habitude ne manque pas d’inspiration, je me souviens avoir eu une grosse angoisse de la page blanche pour rédiger nos condoléances pour le papa, au nom de tous les enseignants, et pour lui expliquer qu’on allait faire de notre mieux pour accompagner la petite dans son deuil, à notre modeste niveau.

Les premiers jours, l’instit craquait plus qu’elle. J’ai même été obligé de la « gronder », en lui demandant de se reprendre et en lui disant que ce n’était surtout pas d’une prof qui pleure dont elle avait besoin.
D’un naturel très introverti, l’enfant n’en parlait jamais et semblait s’en foutre. Pourtant, elle tenait absolument à s’habiller avec les fringues de sa mère, quitte à nager dedans, quitte à pas trop être dans la tendance Lolita du moment, c’est le moins qu’on puisse dire. On a respecté bien sûr, mais on a trouvé ça glauque et on a essayé de travailler là-dessus avec elle. Peine perdue.

Et puis les vacances d’été sont venues, sont passées. Elle devait de toute façon changer d’établissement. Mais elle n’y est jamais allée.
Cet été, on lui a diagnostiqué un cancer des os, déjà très avancé. Elle est en fauteuil roulant et il y a peu d’espoir. Ironie grinçante du sort, antécédents génétiques ou preuve d’investissement psychique de la maladie, je laisse ces querelles aux experts. Le résultat sera le même, dans tous les cas.
A ce qu’il paraît, le papa a arrêté de travailler et envisage très sérieusement de se foutre en l’air. Etonnant, non ?
Et moi, je sais que cette préoccupation va vous sembler bien dérisoire, mais je commence à me demander ce que je vais bien pouvoir lui écrire, cette fois-ci.

Copyrat draleuq 2008


PS : et comme parfois la vie fait quand même bien les choses, depuis j'ai su que la gamine était sauvée. Et comme la vie fait parfois moins bien les choses, depuis une parent d'élève a appris la mort de son mari au téléphone, en pleine réunion d'information, à un mètre de moi.

draleuq, 13h23 :: :: :: [5 pleurnicheries]