Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

On a souvent besoin d'un plus petit que soi
J'ai
faim
Ces temps-ci, l'esprit dévore joyeusement le règne animal, de sorte que l'amitié se délite, se précipitant vers le silence des sens
Thal l'errant ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

21 Août 2010 ::

« Parents on se fout de votre gueule ! - 6 : conclusion »

:: Professorat



Courir après le temps

Long et douloureux a été cet exposé, et il faut aujourd’hui se résoudre à y mettre fin, tout en sachant que ce ne sera que la fin de l’exposé, mais pas la fin de cette réforme inique et de tout son cortège de catastrophes pédagogiques.
Cela, nous sommes encore en plein dedans, et nous nous attendons à y être encore pour une longue, longue nuit obscure.

Comme je l’ai déjà dit, des réformes, j’en ai déjà connues quelques unes, mais jamais une d’entre elles n’avait jeté un tel désarroi sur la profession dans son entier, et par extension hélas, sur toutes les équipes de bons petits soldats de première ligne qui essaient de faire leur devoir, à l’avant, « tout en bas » de l’échelle, au contact… de vos enfants.

Impression désagréable de courir après le temps, d’avoir toujours un temps de retard, d’être sans cesse dans l’urgence, de sacrifier ceci, et cela, et encore cela, de faire toujours plus de coupes franches, pour finir par avoir toujours la même impression de décalage entre la réalité de ces gamins qui viennent à l’école, et ce qu’on est sensé devoir leur apprendre, leur faire faire.

Faire « parler les chiffres »

Comment mesurer l’ampleur du carnage ? Hélas, on peut compter sur les pros de la comm’ que sont les marionnettistes de tout ce foutoir pour retomber sur leurs pattes, à l’instar des chats, et trouver le moyen de nous soutenir mordicus que la réforme a bien atteint ses objectifs et a « divisé par trois en 5 ans le nombre d’élèves sortant de l’école primaire avec de graves difficultés, et divisé par 2 le nombre d’élèves ayant pris un an de retard dans leur scolarité »

En tous cas, ce n’est pas avec les évaluations nationales de CM2 qu’ils y arriveront. Encore une chose qui a semé la consternation la plus totale parmi nous : faire passer un protocole d’évaluation du cycle 3 (CE2-CM1-CM2) au mois de janvier du CM2 ! Imaginez, c’est comme si on décrétait que les lycéens allaient passer le bac en milieu de terminale, ou que les étudiants allaient passer leur licence au milieu de leur dernière année !
Mais à part ça, non non, on ne marche pas sur la tête !

Alors comment vont-ils faire, hein ? Comment vont faire ces as de la propagande pour nous expliquer combien la Réforme Darcos était nécessaire et salvatrice ? Comment vont-ils nous prouver qu’elle a rien moins que sauvé la jeunesse de France en danger, quand viendra l’heure du bilan pour notre Sarko national ?
Eh bien en commandant des enquêtes bidon, par exemple. En s’appuyant sur les rouages du système pour faire dire aux chiffres ce qu’on a envie de leur faire dire. Et ça tombe bien, j’ai déjà un exemple à l’appui, une de ces enquêtes bidon commandées par la hiérarchie que j’ai dû remplir pas plus tard qu’en juin dernier :
La dite enquête nous demandait de recenser les PPRE (Programmes Personnalisés de Réussite Educative) qui étaient en œuvre dans l’école. Le dit PPRE est une sorte de projet qu’on construit avec et pour un élève en difficulté, et qui normalement associe l’école, l’élève, la famille et les acteurs périscolaires. Vœu pieux bien entendu dans la plupart des cas, puisque les gamins qui ont besoin d’un PPRE sont bien souvent ceux pour lesquels il n’y a aucun suivi familial (ni aucune envie familiale d’améliorer le suivi), et donc aucune activité périscolaire.
Comme la rédaction du PPRE était fastidieuse, qu’elle retombait bien entendu sur l’enseignant (et le dirlo bien sûr) pour des résultats tout à fait inexistants, nous avons souvent renoncé à les rédiger, partant du fait que ces élèves nous demandent déjà plus de travail de préparation, de correction, de soutien, de demandes d’aide. Qu’à cela ne tienne, le Ministère a décrété que « tout redoublement devrait obligatoirement s’accompagner d’un PPRE », pour forcer les enseignants à faire des PPRE. Résultat des courses : à quelques exceptions près, seuls les redoublants ont un PPRE dans les écoles.
Et voilà où je veux en venir : dans cette fameuse enquête de juin, on me demandait de recenser, parmi tous les élèves qui avaient un PPRE, ceux qui avaient redoublé à la fin de l’année. Résultat : aucun, bien entendu. Tous sont passés, puisque tous les élèves ayant un PPRE en avaient un parce qu’ils étaient déjà redoublants et qu’ils ne peuvent pas légalement redoubler une seconde fois durant leur scolarité élémentaire. Et ce que ce recensement se proposait de mesurer, qui était d’ailleurs écrit sans complexe en gras, en titre du tableau, eh bien c’était « l’efficacité du PPRE en matière de lutte contre le redoublement ». Ouarf, ouarf. Ce serait drôle, non ? Si ce n’était pas aussi grave !
Toujours est-il que du coup, dans mon école, nos PPRE sont 100 % efficaces contre les redoublements. Si si, le recensement est formel ! Allez, soyez pas jaloux.

L’objectif, vaille que vaille

Autre technique pour arriver à ces objectifs chiffrés, aussi absurdes, si ce n’est plus, qu’assurer N milliers d’expulsions d’immigrés sans papiers par an : faire savoir aux parents que « le redoublement c’est nul, faut pas y aller ». Discrètement quand même, pour ne pas trop fâcher ces attardés de profs fainéants qui ne veulent pas trop se coltiner en CE2, par exemple, un gamin qui ne sait toujours pas lire en fin de CE1. Mais suffisamment clairement pour qu’un nombre croissant de parents refuse le redoublement proposé, sachant qu’en cas de commission d’appel, en tous cas au niveau du primaire, c’est dans 95% des cas la décision de la famille qui prévaut, et que beaucoup d’enseignants, dont je suis, ne proposent par conséquent le redoublement qu’avec le plein consentement de la famille pour ne pas s’exposer à un désaveu de leur hiérarchie après avoir passé des heures à rassembler des pièces attestant du niveau insuffisant de l’élève.
Petite illustration, toujours dans la FAQ du fameux guide-qui-prend-habilement-les-parents-pour-des-cons-tout-en-faisant-semblant-de-leur-donner-de-l’importance :

p.94 Que se passera-t-il si mon enfant a une mauvaise évaluation en fin de cycle ? Sera-t-il forcé de redoubler ?
Il n’y a rien de changé dans la manière dont les enseignants peuvent être amenés à proposer aux parents un redoublement en cas de difficultés graves rencontrées par un élève. Toutefois, l’objectif de la nouvelle organisation de l’école primaire est justement de diminuer de façon importante le nombre de redoublements. Dorénavant, quand un élève est en difficulté, il pourra bénéficier de deux heures supplémentaires par semaine en petits groupes pour rattraper son retard. Des stages de remise à niveau pendant les congés scolaires pourront également lui être proposés en CM1 et CM2. Des élèves avec des difficultés reconnues plus tôt et disposant d’un enseignement supplémentaire adapté seront moins souvent exposés à un redoublement dont l’efficacité est loin d’être prouvée.


Message à la niquedouille qui a écrit ces blasphèmes : la difficulté est déjà reconnue très tôt. Bien souvent dès l’école maternelle.
Quant à l’efficacité de la méthode consistant à faire passer en 6ème un élève qui sait à peine lire, elle est également loin d’être prouvée.

La trahison

Par ce passage de deux ans dans notre ministère chéri, Darcos laissera sans aucun doute une empreinte indélébile. La haine qu’il a cristallisée éclipse déjà nettement celle de Claude Allègre et de son mammouth à dégraisser.
Les enseignants, qui collectivement ne sont pas plus (ni moins) malins que les garagistes, les cultivateurs ou les experts comptables, ne rêvons pas, cloueraient volontiers cet ex-collègue au pilori s’ils en avaient les moyens.
Une illustration suffira, ce petit scan d’un journal de Dordogne, le pays natal de notre bon Xavier. Rares sont, je pense, les enseignants qui ne l’ont pas reçu au moins une fois dans leur impitoyable boîte e-mail.


Je ne m’étendrai pas sur le contenu, tout en précisant que si c’est vrai, c’est quand même grave qu’un mec qui a fait un truc pareil puisse se retrouver un jour Ministre de l’Education Nationale. Mais je m’étonne en revanche que, vu le goût immodéré de nos chers journalistes pour brasser la merde, ce détail n’ait pas été médiatisé au niveau national.

On a déjà vu que Darcos faisait partie des pontes qui ont pondu les programmes 2005, dits « Ferry Lang », aux antipodes pédagogiques des indigents programmes dits « Darcos » de 2008. On a déjà vu qu’il avait été clairement accusé de reniement par son ex-patron.
S’il est besoin d’une autre preuve de ce reniement, j’ai eu l’occasion de lire un document intitulé « Rapport à Monsieur Nicolas SARKOZY et propositions sur la situation morale et matérielle des professeurs en France ». Il date du 10 mars 2006. Il était donc destiné au candidat Sarkozy à la présidentielle de 2007. En voici deux extraits significatifs :

"L'école ne se refondera pas par la nostalgie et le retour aux blouses grises." (p.5)

"Le succès dans les classes dépend pour l'essentiel des professeurs. Il est important pour chacun d'entre eux, pour les organisations syndicales et pour la société de savoir trouver les chemins d'un dialogue social plus pragmatique, susceptible de mieux reconnaître leur travail. C'est l'objectif de tout dialogue social. Tous les sujets ne peuvent pas trouver leur solution au niveau central. Il n'est pas légitime d'en référer constamment à de pseudo consultations dont les résultats, connus par avance, visent essentiellement à imposer des conceptions idéologiques sans rapport avec la réalité du terrain. Si le succès dans les classes dépend, pour l'essentiel, des professeurs, il est important pour chacun d'eux, comme pour leurs organisations syndicales, de trouver les chemins d'un véritable dialogue social, respectueux de la liberté pédagogique. Il n'est plus concevable d'enfermer les enseignants dans le carcan de décisions imposées d'en haut, c'est pourquoi les négociations à venir devront s'inscrire dans le cadre d'une volonté de transparence et le respect de tous les acteurs du système éducatif." (p.27)


J’ajoute que ce rapport, même si ne suis pas d’accord avec sa totalité, met en évidence bien des choses tout à fait sensées, que je ne développerai pas parce qu’elles sont hors-sujet, et propose également des solutions qui sont loin d’être toutes pourries, mais dont pratiquement aucune n’a été appliquée à ce jour (à vrai dire, la seule préconisation du rapport appliquée à ce jour est le « pass culture » permettant un accès gratuit pour les profs dans les musées nationaux et les bibliothèques pédagogiques). C’est en cela que je disais tout au début de cet exposé que j’étais a priori loin d’être en désaccord avec toutes les prises de position de Darcos.

C’est la raison pour laquelle, malgré tout ce qu’il a pu en dire, je reste convaincu qu’au fond de lui, Darcos ne cautionne pas, et même jusqu’à aujourd’hui, une bonne partie de la gigantesque pagaille que ses réformes ont semée. Il en a d’ailleurs fait un début d’aveu, à mots à peine couverts, alors que le remaniement s’approchait à grands pas :

« Des fous qui cherchent des alliés », c’est ainsi que Xavier Darcos qualifie certains universitaires en grève depuis des semaines pour des revendications « auxquelles je ne comprends rien », ajoute le ministre. « Je ne sais même pas ce qu’ils veulent. Ces gens-là creusent leur tombe. A la Sorbonne, les inscriptions sont en chute de 20 %. On leur offre l’autonomie, on les couvre de milliards… Pour une minorité, c’est une vraie névrose autodestructrice. Je serais prof du premier degré, je serais sans doute parmi les mecs qui gueulent. Mais, dans le supérieur, plus je plonge dans le dossier, moins j’arrive à comprendre. » (Ouest-France, 6 mai 2009)

Mais pour moi, cela ne l’excuse en rien, bien au contraire. S’il ne cautionnait pas, il n’avait qu’à démissionner, plutôt que de contribuer à foutre en l’air durablement la cause de l’éducation des enfants qu’il a toujours dit servir avec zèle.
Dark Vador était le pantin de l’Empereur Galactique, avant de se retourner finalement contre lui. Dans notre (triste) version, Darkos Vador ne trahira pas l’Empereur, il reniera même tout ce qu’il a fait, dit, été par le passé pour Lui plaire.
Je préférais vraiment la version de George Lucas.

Bouh ouh ouh ouh…

Eh bien Xav’, pourquoi tu pleures ? Allez, j’ai 47 secondes entre ma conférence de presse et mon avion pour le G20, je te les accorde, Grand Prince que je suis. Raconte tes misères à Tonton Niko.

Je me suis renié, j’ai foutu une merde noire, le système éducatif est plombé par ma faute. Je laisserai le souvenir du MEN le plus calamiteux de tous les temps !

Chez les profs peut-être, mais qui s’intéresse à l’avis de ces emplâtrés de gauchos fanatiques ? Ce sont les autres qui comptent, et comme d’hab, ils ne se sont rendus compte de rien tous ces cons ! Au contraire, pour eux tu resteras comme celui qui leur a donné des week end complets, comme celui qui a proposé du soutien scolaire pour leurs gamins dégénérés, comme le pourfendeur du redouté redoublement ! Les programmes, qui s’en soucie ? C’est trop abstrait ! Tu es un héros, Xav’ ! Et moi, je suis le Dieu qui a fait de toi un héros, ah ah, prosterne-toi ! Tu as fait du bon travail, du très bon travail !... D’ailleurs, à ce propos, c’est bientôt le remaniement, et je pense que tu seras d’accord avec moi sur le fait qu’il y a de l’usure là, donc faut que je te change. Et comme tu as fait du si bon TRAVAIL, j’ai décidé de t’offrir le Ministère du Travail ! Ah ah ! Tu as vu ça comment je suis spirituel ! Si occupé, et encore le temps de faire de l’esprit, vraiment je m’étonne un peu plus chaque jour… Allez, je te laisse, j’ai ma rupture sur le feu, là…

(la porte claque, laissant Xav’ seul avec ses démons)

Ministre du Travail… C’est cohérent après tout. Comme ça je m’occuperai des chômeurs que ma Réforme de l’école aura produits.

Copyrat draleuq 2009

draleuq, 11h09 :: :: :: [1 intervention abstruse]

17 Août 2010 ::

« Parents on se fout de votre gueule ! - 5 : des programmes 2008 (3) »

:: Professorat



Démontons donc ensemble les rouages de cette iniquité sans précédent.

p.25 : L’ambition retrouvée de l’école primaire passe par des programmes plus courts, plus clairs et plus ambitieux.

On passe déjà sur « l’ambition retrouvée de l’école primaire », ce qui laisse entendre qu’elle n’en avait plus aucune, ou plutôt que ses agents n’en avaient plus aucune. C’est bien étrange, en vérité, de lire ça, pour des gens comme moi qui ont entendu plusieurs inspecteurs leur dire qu’ils avaient « beaucoup d’ambition pour leurs élèves ». Mais passons…

« Plus clairs »… c’est-à-dire plus précis ?

Ils sont effectivement plus précis, dans le sens où ils fixent, en français et maths seulement toutefois, les compétences à acquérir année par année alors que les versions précédentes des programmes les fixaient cycle par cycle, il revenait alors aux enseignants de répartir les compétences sur le cycle (pour mémoire, il y a deux cycles à l’école primaire, le cycle 2 qui comprend CP et CE1, le cycle 3 qui comprend CE2, CM1 et CM2).

De même, les programmes précédents donnaient une marge de manœuvre (tranche horaire, par exemple de 5 h 00 à 5 h 30 de mathématiques par semaine) aux enseignants entre les différentes disciplines, alors que les nouveaux fixent les horaires hebdomadaires dans chaque discipline, ceux-ci pouvant toutefois être annualisés.

« Plus ambitieux » ?

A certains égards (à certains égards seulement, mais malheureusement pas les bons), ils sont effectivement plus ambitieux. Certaines compétences qui ne figuraient dans aucune des versions précédentes, figurent dans ceux-là.

Quelques exemples :
p.39 : L’élève (de CE1) est capable de multiplier, de diviser par 2 et 5 des nombres entiers inférieurs à 100 dans le cas où le quotient est exact ou entier.

p.46-47 : (CM) Identification de la proposition relative complément du nom, conjugaison du plus-que-parfait et du futur antérieur, identification des propositions coordonnées et juxtaposées, des propositions subordonnées.

Les enseignants - oui, vous savez, ces types étranges qu’on trouve « en première ligne » en train d’essayer d’appliquer ces foutus programmes auprès de vos têtes blondes – pensent que beaucoup de ces « nouveautés » sont inaccessibles à la grande majorité des élèves d’élémentaire.
En d’autres termes, sur 25 CE1, selon les endroits, entre 2 et 8 élèves pourront vraiment apprendre la division. Quant aux CM, si on arrive à ce qu’ils maîtrisent pleinement le présent, le futur et l’imparfait de l’indicatif, reconnaissent un sujet, un verbe et un complément, c’est déjà bien !
Vous savez ce que c’est, vous, une subordonnée relative ? Sérieusement, vous avez le souvenir que ça vous a servi à quelque chose, dans votre vie, scolaire ou autre, à part à ne pas avoir une bulle le jour de l’interro surprise ?

D’un autre côté, comme l’ont bien montré Ferry et Lang, on perd de l’ambition sur le temps quotidien passé à lire et à écrire, sur le volume d’écrit qu’un élève doit être capable de produire. Après, faut entendre gueuler les profs de collège : « leurs réponses sont à l’emporte-pièce, ils ne savent pas développer… »

En gros, retour à tout ce qu’il y a de plus chiant et d’inutile, et haro sur tout ce qui peut donner à l’individu plaisir et fierté du devoir accompli. C’est sûr, c’est comme ça qu’on va leur donner goût à l’école !

« Allégés/Recentrés sur les fondamentaux essentiels » ?

p.92 Comment les enseignants vont-ils pouvoir faire tenir un programme ambitieux dans un emploi du temps allégé ?
Les nouveaux programmes sont effectivement ambitieux, mais ils sont surtout beaucoup plus clairs, lisibles et précis que les précédents. Dorénavant, on peut savoir exactement ce que les enfants ont à apprendre chaque année en français et en mathématiques. Dans toutes les autres disciplines, les contenus à enseigner sont clairement indiqués, ce qui va faciliter le passage de 26 heures à 24 heures d’enseignement hebdomadaires pour tous les élèves. D’ailleurs, en français, mathématiques, EPS et langue vivante, les nouveaux horaires sont supérieurs ou égaux aux anciens horaires. Quant aux autres disciplines, elles disposent d’un horaire suffisant pour les contenus à enseigner et elles gagnent une plus grande souplesse d’organisation à travers un emploi du temps globalisé sur l’année scolaire.


Eh oui, dans la mesure où ces nouveaux programmes s’accompagnent d’une diminution horaire de 26 h. à 24 h. hebdomadaires, cela devait obligatoirement se traduire par un allègement.
Evidemment, à la lumière de l’objectif précédent, « plus ambitieux », on se demande bien comment ils vont réussir ce tour de passe-passe improbable, tant il reste bien difficile de croire que des programmes qui ajoutent de nouvelles exigences à celles déjà existantes « se recentrent sur l’essentiel ».

Comme on peut le constater, cette petite FAQ de la page 92 sent le plat préparé… Les grosses ficelles pour défendre l’indéfendable, pour répondre d’avance à l’objection évidente que toute personne dotée d’un minimum de bon sens va faire : comment faire plus dans moins ? (dans la même série, il y a eu aussi le « comment faire plus avec moins ? », au moment de justifier les suppressions de postes de profs alors que les effectifs d’élèves augmentent, mais ceci est une autre histoire)

Bien maladroite est la réponse, évidemment, mais comment pouvait-il en être autrement ?
En français, EPS , maths et langue vivante, les horaires sont supérieurs ou égaux aux précédents, nous dit-on. Bah oui, c’est ça l’allègement.
Quant aux autres disciplines, elles disposent d’un horaire suffisant pour les contenus à enseigner, ajoute-t-on. OK, alors je veux bien que le crétin qui a écrit ça vienne m’expliquer comment il se fait qu’à la fin de mon année de CM2, j’étais arrivé à la Révolution Française alors que j’aurais dû être à la Cinquième République !
Il aurait sûrement de bons conseils à me donner, comme changer de notion à chaque cours, que les élèves aient compris ou non, ou donner le reste à apprendre à la maison !


En illustration, voilà le brouillon du résultat de la réadaptation du programme d’histoire des anciens aux nouveaux programmes, faite par l’équipe du cycle 3 dans mon école. On a barré ce qui a été supprimé, rajouté au crayon ce qui a été mis en plus. Au premier coup d’œil, on peut faire le bilan !

p.57 : Pratique artistique et histoire des arts
p.61 : Instruction civique et morale


Et pan ! Deux disciplines supplémentaires ! Ça c’est de l’allègement !
Dorénavant, le programme d’arts visuels se double d’un programme d’histoire de l’art. Sans aucune augmentation d’horaire bien sûr, sinon c’est pas drôle.
Quant à l’Instruction Civique et Morale, qui a aussi fait couler beaucoup d’encre et nous y reviendrons, elle fait suite à l’éducation civique qui était transversale (c’est-à-dire qu’on était censé en faire un peu tous les jours à travers les autres activités), et devient une véritable discipline puisqu’elle fait l’objet d’un programme précis avec des notions à acquérir.

p.93 Avec le recentrage sur les fondamentaux, ne risque-t-on pas de négliger les autres matières comme l’histoire-géographie ?
Le recentrage de l’école élémentaire sur les apprentissages essentiels en français et en mathématiques est un des points forts de ces programmes. Vouloir que les enfants sachent mieux lire, écrire et calculer doit en effet redevenir la première priorité de l’école. Ces objectifs fondamentaux sont également présents dans les autres matières car on lit, on écrit et on peut calculer aussi en histoire ou en sciences. Quant aux autres disciplines, elles n’ont en rien été négligées dans ces programmes. Ainsi, au cycle des approfondissements, des enseignants disposent dorénavant de 234 heures sur trois ans pour traiter le programme d’histoire-géographie.


Et encore une petite FAQ fumeuse et stérile, rien que pour vos yeux, pour justifier l’injustifiable.
Vouloir que les enfants sachent mieux lire, écrire et calculer doit en effet redevenir la première priorité de l’école. C’est sûr qu’avant, notre priorité, c’était qu’ils apprennent à tricoter de la layette.
Il est pourtant évident, à condition d’avoir foutu un jour les pieds dans une classe ailleurs que derrière un pupitre, que plus les contenus sont lourds et doivent tenir dans un minimum de temps, plus la tentation est forte de filer des photocop au lieu de faire écrire les élèves.

Ainsi, au cycle des approfondissements, des enseignants disposent dorénavant de 234 heures sur trois ans pour traiter le programme d’histoire-géographie. Et on termine par un beau mensonge, puisque les 234 heures (qui ne suffiraient déjà pas pour faire le taf correctement) sont attribuées à l’histoire-géographie ET à l’instruction civique et morale.

p.93 Dans une semaine ramenée à 24 heures, l’apprentissage des langues étrangères ne risque-t-il pas d’être allégé ?
Les nouveaux programmes de l’école élémentaire prévoient 54 heures annuelles pour la langue vivante, soit l’équivalent d’une heure et demie par semaine, ce qui correspond exactement aux horaires précédents. En outre, comme l’apprentissage de la langue vivante va progressivement être généralisé à partir du CP, les élèves feront davantage de langue vivante à l’école élémentaire.


Puisqu’on vous dit que rien n’est allégé, bon sang, pourquoi vous vous inquiétez comme ça !? :)

Réactionnaires ?

Parmi les reproches qui sont faits régulièrement à ces programmes, peut-être en avez-vous eu vent dans les médias, il y a celui qu’ils retourneraient à des méthodes dépassées.
Ceci a été renforcé par le retour de « L’instruction civique et morale » :

p.37 : Ils découvrent les principes de la morale, qui peuvent être présentés sous forme de maximes illustrées et expliquées par le maître au cours de la journée : telles que « La liberté de l’un s’arrête là où commence celle d’autrui », « Ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu’il me fasse », etc. Ils prennent conscience des notions de droits et de devoirs.

Effectivement, la maxime de morale inscrite sur le tableau tous les matins porte une forte charge symbolique et émotionnelle pour beaucoup de gens. Mais après tout pourquoi pas, dans la mesure où nul ne peut contester ces maximes, en faire une de temps à autre. Personnellement, ça ne me dérange pas si ce n’est pas tous les jours.

Mais ce qu’on a reproché également à ces programmes, c’est de revenir à de l’apprentissage « mécanique », c’est-à-dire par cœur, sans trop se soucier de la compréhension.
C’est inexact. En tout cas pas directement exact…

p.95 La « liberté pédagogique » signifie-t-elle que les professeurs peuvent enseigner selon leur propre méthode ? Si les enseignants ont le choix de la méthode, seront-ils évalués d’une façon ou d’une autre ?
La liberté pédagogique ne concerne ni les objectifs à atteindre par les élèves, ni les contenus à enseigner par les professeurs. Ceux-ci sont fixés dans les programmes nationaux et s’imposent à tous les enseignants qui sont des fonctionnaires du service public d’éducation. En revanche, le maître devient pleinement responsable du choix des méthodes pédagogiques qu’il va utiliser dans sa classe pour aider ses élèves à maîtriser les objectifs prévus dans les programmes. Dorénavant, l’inspection des enseignants mettra l’accent sur les acquis des élèves et leur rythme de progression par rapport aux objectifs nationaux, en prenant en compte la situation de chaque classe et de chaque école.


On le voit, les programmes disent explicitement que les enseignants conservent pleinement leur liberté pédagogique, ce qui veut dire qu’ils restent libres des méthodes qu’ils emploient pour parvenir aux objectifs. En revanche, ils précisent que désormais ils seront « responsables de leurs méthodes ». Personnellement, j’aurais souhaité avoir un éclairage sur cette formulation.
Cela veut-il dire qu’avant nous n’étions pas responsables de nos méthodes ? Genre : ça marche pas… Bah ! C’est pas grave !... J’aurai essayé, au moins… Hop, on passe à une nouvelle notion !
Cela veut-il dire, et c’est ce que la fin semble suggérer, que désormais le bon prof sera celui dont les élèves réussissent le mieux ? Voilà qui ne va pas aider à trouver des profs pour les Zones d’Education Prioritaire !
Et après, ils vont s’étonner qu’on refuse solidairement de faire remonter au ministère les résultats des élèves à leurs foutues évaluations nationales !

Beaucoup plus grave encore, pour revenir à la polémique de « l’apprentissage mécanique » : ce que la plupart des enseignants ont vu entre les lignes, c’est que s’ils acceptent d’appliquer ces programmes dans l’intégralité de leurs contenus, plus lourds qu’avant avec deux heures hebdomadaires de moins, ils devront :

- Passer moins de temps sur chaque notion, et donc sacrifier l’indispensable phase de recherche, d’appropriation, revenir au système « leçon sur le livre » >>> « résumé su par cœur ».

- Recourir volontiers à la méthode profondément inégalitaire qui consiste à faire apprendre une notion à la maison, et à l’évaluer en classe en prenant à peine le temps d’y revenir. Ce serait avantager encore un peu plus qu’ils ne le sont déjà les élèves qui ont leurs parents derrière eux à la maison.

- Renoncer à des projets de classe ou à des projets inter classes qui apportent énormément de sens à l’école pour les élèves, et plus encore aux élèves en difficulté, mais qui sont « dévoreurs de temps », comme la chorale, les classes de découverte, les spectacles, les sorties culturelles…

En résumé, bien loin de diminuer l’échec scolaire, ce qui est un objectif clairement identifié du ministère, cela ne fera que l’aggraver.
Pour ceux qui ne sont pas en échec, les méthodes induites par ces PDM[1] conduiront à produire des robots qui appliquent des mécanismes, au lieu de produire des individus qui ont appris à réfléchir, à chercher, c'est-à-dire des individus intelligents.

Et en d’autres termes, ces programmes, bien qu’ils tentent habilement d’éviter de le dire, sont profondément réactionnaires. Et comme le disent Ferry et Lang, s’il suffisait d’être réactionnaire pour être génial, cela se saurait depuis longtemps !

(à suivre... mais vous inquiétez pas, c'est bientôt fini.
Il faut que j'allège pour revenir aux fondamentaux essentiels)


Copyrat draleuq 2009


_________________________________
1. Programmes De Merde, vous l'aviez compris !

draleuq, 10h53 :: :: :: [2 vilénies]

15 Août 2010 ::

« Parents on se fout de votre gueule ! - 4 : des programmes 2008 (2) »

:: Professorat



Le jusqu’auboutisme à coups de barre à mine

Alors suite à cette fameuse consultation, on a quand même fait remonter ce qu’on en pensait, et ils n’ont pas dû être déçus du voyage. Dans notre département, l’Inspecteur Adjoint à l’Inspecteur d’Académie, qui s’est chargé de faire la synthèse pour sa voie hiérarchique, s’est courageusement efforcé d’être honnête et d’être fidèle à ce qu’on avait dit. Mal lui en a pris, on a su qu’il était désormais au placard jusqu’à la fin de sa carrière.
Il faut dire que mon département fut à la tête de la cabbale contre Darcos et sa clique, ce qui n’eut pas que des avantages, mais j’y reviendrai d’autres fois. Grâce à ce lien aimablement fourni par Louisemiches, j’ai même appris à quel point, puisque la Loire-Atlantique fédère 601 des 2807 enseignants « désobéisseurs » de France (en juin 2009)!
Il n’en a pas fallu plus pour que, au cœur de la crise de mai-juin 2008, le recteur et l’inspecteur d’académie se fassent virer avec pertes et fracas, ce qui n’est pas sans rappeler le préfet de Corse, coupable de ne pas avoir évité la mise à sac de la villa de Monsieur Christian Clavier.
Je n’ai pas spécialement regretté cet inspecteur d’académie qui ne s’était que trop montré comme un adepte du « j’ai décidé que… ». Ironie du sort, il a été lui-même victime d’un « j’ai décidé que… » vachement plus balaise que lui ! Selon les bruits de couloir, il aurait même failli être mis à la retraite d’office.
Par contre, c’est encore une merveilleuse illustration du système Sarkozy, à mi-chemin entre le chef mafieux et le président d’une république bananière.

Comment Darcos a-t-il réglé le problème exposé à la fin de son petit dialogue avec Sarko, à savoir : « bah merde, on a fait des programmes pour 26 heures et on ne veut plus les changer, et maintenant le patron veut qu’on réduise à 24 heures… Comment qu’on fait ? »
Eh bien, il ne l’a pas réglé, tout simplement.
Il n’a rien fait, tout bonnement.
Il a appliqué la méthode de l’autruche et le principe suivant : « ce que tu pouvais faire en 26 heures, tu pourras le faire en 24 heures si tu le veux, car Sarko a dit : si tu veux, tu peux. »

Et encore, Sarko voulait passer de 3 heures à 4 heures hebdomadaires de sport. Oui, Sarko le grand sportif qui passe 24 heures à l’hosto, fait un IRM et un électro encéphalogramme pour un malaise vagal.
On suppose que Darcos a dû lui expliquer gentiment que quand même, trop c’était trop, qu’on faisait déjà entrer un hippopotame dans une bouteille d’huile d’olive[1], et que vouloir y faire entrer un éléphant, c’était quand même vraiment, vraiment trop. Donc exit les 4 heures d’EPS. Ouf.

Démontage made in Ferry Lang

La parution de ces programmes a provoqué, il faut s’en rappeler, quelque chose d’unique dans les annales de l’histoire de l’école : la publication d’une lettre ouverte à Darcos, co-écrite par deux ex-ministres de l’Education nationale, l’un de gauche (Jack Lang), et l’autre de droite (Luc Ferry, dont Darcos avait lui-même été l’un des principaux collaborateurs entre 2002 et 2004), lettre qui dénonce « le mensonge, la paresse intellectuelle, l’imposture et le reniement » que constituent les programmes 2008.
Quelques morceaux choisis, rien que pour vos yeux (ça a été d’ailleurs bien difficile de choisir, car la lettre est très longue et j’adhère absolument à tout ce qu’il y a dedans !)

Mensonge
On nous annonce des programmes «plus ambitieux», mais, sur l'essentiel, notamment la lecture, l'écriture, l'expression orale, on en rabat comme jamais sur le niveau visé. En fin de CM2, on se contente désormais d'attendre d'un élève qu'il soit capable d'«orthographier un texte simple de dix lignes lors de sa rédaction ou de sa dictée» alors que les programmes de 2002 demandaient qu'il sache rédiger un «récit» au moins deux fois plus long, mais aussi «noter des informations», «rédiger une courte synthèse» des leçons, en respectant, outre les règles d'orthographe et de syntaxe, des critères de clarté et de cohérence du propos. Soyons clairs : savoir tout juste écrire dix lignes sous la dictée ne suffit pas pour suivre une classe de 6e ! Plus grave encore, si possible : malgré les affirmations qui figurent dans la présentation des programmes, les horaires de français ne sont nullement augmentés, mais considérablement réduits par rapport à ceux de 2002 ! En 2002, le programme de français comportait obligatoirement et au minimum deux heures de lecture et d'écriture quotidiennes, auxquelles s'ajoutait le temps consacré à l'expression orale et à l'étude de la langue (grammaire, conjugaison, vocabulaire) . Soit treize heures. Il n'en reste plus que dix aujourd'hui ! Du reste, comment Xavier Darcos peut-il prétendre sans sourciller diminuer tout à la fois l'horaire hebdomadaire global (qui passe de 26 à 24 heures en raison de la suppression des heures du samedi matin), augmenter les horaires de sport et de maths, créer une discipline nouvelle (l'histoire de l'art) et, malgré cela, augmenter l'horaire de français ? Disons-le posément mais fermement : il s'agit d'un mensonge !

Paresse intellectuelle
Sur bien d'autres sujets encore, les épaisses ficelles de la com en arrivent à éclipser totalement le fond des problèmes. Pour satisfaire à la démagogie ambiante, on affirme sans vergogne que «programmes courts = programmes centrés sur les fondamentaux», alors qu'il suffit de réfléchir trois minutes pour comprendre qu'à l'évidence c'est l'inverse qui est vrai : plus les programmes sont courts dans le texte officiel, plus ils sont lourds dans la classe. Si vous mettez «la Révolution française» sans autre précision au programme, il est, au sens propre, sans limite. Un bon programme, c'est d'abord un programme qui a le courage de faire des choix et de les expliciter, ce qui suppose un peu d'espace.

Imposture
Entre autres choix forts, nous avions limité volontairement le programme de grammaire à l'essentiel : en gros, les marques du pluriel («s» et «ent»), la conjugaison, les règles les plus utiles de l'orthographe, le bon usage des «mots de liaison» et quelques autres éléments de bon sens. En contrepartie de cet authentique travail de «réduction aux fondamentaux», nous avions imposé explicitement un temps quotidien incompressible de lecture et d'écriture de deux heures trente par jour aux CP et CE1 et de deux heures par jour du CE2 au CM2, parce que des enquêtes précises de l'inspection montraient que ce temps pouvait varier de 1 à 4 selon l'enseignant ! C'était là une décision aussi inédite que cruciale. Notre conviction était que seule la pratique assidue de l'écriture et de la lecture permet aux enfants de maîtriser la langue, les exercices abstraits d'analyse grammaticale devant être réservés au collège. Les nouveaux programmes menacent de détruire ces apports bénéfiques. La vérité est qu'ils s'en moquent parce que leur seule véritable visée est un affichage politique qui relève d'une catégorie relativement nouvelle : celle du «populisme scolaire»

Comment croire, notamment, comme le prétend sans rire le dossier de presse présentant les nouveaux textes, qu'une réforme des programmes et des horaires, quelle qu'elle soit, puisse, à elle seule, permettre de «diviser par trois en cinq ans le nombre d'élèves qui sortent de l'école primaire avec de graves difficultés» ? Même s'ils étaient sublimes, infiniment supérieurs à ceux de 2002 - ce qui est tout l'inverse -, une telle affirmation relèverait de l'illusionnisme. Il n'est pas un spécialiste du système scolaire pour y croire une seconde tant il est évident que l'échec scolaire relève de bien d'autres paramètres. Un bon programme n'est jamais la condition suffisante du succès : au mieux, et c'est déjà beaucoup, il favorise la réussite du plus grand nombre, quand un mauvais le handicape sévèrement.

Reniement
En 2004, Xavier Darcos, alors ministre délégué à l'Enseignement scolaire, publiait avec l'un d'entre nous les programmes élaborés sous l'égide de Jack Lang : belle preuve d'ouverture d'esprit et de continuité. Dans la préface, signée Ferry-Darcos, nous faisions l'éloge de ce travail et nous lui donnions notre imprimatur. Pourquoi ce reniement aujourd'hui sinon pour des motifs de pure communication, parce que le «look réac» plaît, hors de toute réflexion, à un certain électorat. S'il suffisait d'être réactionnaire pour être génial, cela se saurait. Nous en appelons donc à l'honnêteté de Xavier Darcos et à son sens des responsabilités : il faut cesser de bouleverser sans cesse élèves, parents et professeurs à chaque changement de gouvernement ! Il faut au contraire préserver ce qui a été fait de bon par le passé, quelle qu'ait été la majorité de l'époque. Les professeurs ont plus qu'assez de ces changements aussi incessants qu'inutiles. S'il y a quelques points à modifier, qu'on les modifie en conservant l'essentiel, mais qu'on ne sacrifie pas l'intérêt des enfants et des professeurs à des motifs de pure tactique politicienne.


Comme on vient de le lire, Darcos avait lui-même collaboré à l’élaboration des programmes Ferry, qui étaient dans la droite lignée de ceux de Lang.
Si je me souviens bien, quand on lui a posé la question sur ce revirement spectaculaire, il a répondu un truc du genre : « y’a que les c… qui ne changent pas d’avis » (!)

Promotion Communication

Avant même de nous pencher plus avant sur l’indigence de ces programmes, il faut préciser que ce qui était plus gerbant encore, c’est l’opération de communication dont ils se sont fait accompagner.

Tout d’abord, Darcos s’est rendu au « Grand Journal » le 3 avril 2008, où il est allé promouvoir ses programmes comme Johnny serait allé promouvoir son dernier disque (comme chacun sait, chaque disque de Johnny est désormais son dernier).
Malheureusement pour lui, notre bien aimé ministre s’est couvert de ridicule lorsque les pernicieux journalistes ont voulu tester sur lui quelques parties de son programme :
D’abord, bien qu’étant agrégé de lettres, il coince sur le « passé antérieur » et donne le futur antérieur à la place, en s’excusant « J’avais mal entendu la question » Il est vrai que le passé antérieur n’est plus guère employé dans le langage courant ! Pourtant il figurait alors dans les programmes du primaire…
Ensuite, on lui pose un problème simplissime avec une règle de trois (elle-aussi au programme du cycle 3) :
"Si 4 stylos coûtent 2,42 €, combien coûtent 14 stylos ?"
Et là il répond honnêtement, de toute façon il n’a guère le choix : « Je ne sais pas le faire du tout ». La journaliste ne sait d’ailleurs pas plus que lui, puisqu’elle regarde sur sa feuille !
Le Ministre met en cause les calculettes… sauf qu’une calculette ne sert à rien si l’on ne sait pas l’opération qu’il faut effectuer.

Je ne vous cache pas que nous, fumiers de gauchos ingrats de profs, qui devions à l’époque nous frotter les yeux à chaque nouvelle page des programmes pour vérifier qu’on ne rêvait pas, nous nous sommes passés la scène en boucle sur internet pendant un certain temps tellement c’était jouissif.

Du coup, le passé-antérieur est passé à la trappe dans la dernière épreuve des programmes. Ça aura au moins servi à ça.

La phase suivante de cette odieuse opération de promotion a été la diffusion de millions d’exemplaires d’un « guide pratique des parents », qui est, et de loin, le plus gros concentré de démagogie jamais publié par le Ministère de l’Education Nationale.
La tactique est simple : on sait bien qu’on n’arrivera pas à convaincre ces enflures de gauchos ingrats de profs, donc on va essayer d’intoxiquer les parents, braves bonnes pâtes légitimement inquiets pour l’avenir de leurs enfants.



C’est ce merveilleux ouvrage que nous décortiquerons la prochaine fois, là il faut que je m’arrête sinon mon ulcère va se réveiller.

(à suivre)


Copyrat draleuq 2009


_________________________________
1. Pourquoi d’huile d’olive me direz-vous ? Eh bien parce que la bouteille a intérêt d’être sacrément bien lubrifiée. Comme vous, chers parents ;)

draleuq, 11h24 :: :: :: [0 vilénie]

14 Août 2010 ::

« Parents on se fout de votre gueule ! - 3 : des programmes 2008 (1) »

:: Professorat



La new program fever

Petit retour en arrière, au début de l’année 2008 : Darcos annonce de nouveaux programmes pour l’école primaire. C’est la petite fierté narcissique de beaucoup de ministres de l’éducation nationale depuis très longtemps. Chacun veut laisser ses programmes à la postérité… Ou en tout cas jusqu’à ce qu’un successeur ait la même idée !

Ces évolutions sont bien entendu nécessaires, car quand on lit les programmes scolaires des années 20 ou 50, dire qu’ils sont dépassés relève de bien plus que d’une évidence. Ainsi dans ma carrière, j’ai connu les programmes de 95, un peu modifiés en 98 si je me souviens bien, les programmes de 2002 (Jack Lang) et ceux de 2005 (Luc Ferry).

Ces programmes respectaient à peu près tous la même philosophie, et les modifications de l’un à l’autre étaient assez mineures (ajout, puis suppression de « l’étude dirigée », changement d’appellation des différentes disciplines…) Aucun d’entre eux n’a provoqué de levée de boucliers, même ceux imposés par des ministres de droite, dois-je préciser à l’adresse de ceux qui pensent que les profs sont viscéralement et sans réfléchir opposés à tout ce qui vient de la droite.

Globalement, ils ont tous été bien acceptés et appliqués, même s’ils n’étaient pas exempts de défauts. Pour ma part, le défaut que j’y relevais était, déjà à l’époque, avec 26 heures pour tous les élèves, qu’ils étaient trop lourds pour pouvoir être correctement bouclés en un an, notamment au cycle 3 (CE2-CM1-CM2), et particulièrement en histoire-géo et sciences, même en respectant parfaitement les horaires.

Et voici qu’en février 2008, même pas deux ans après la mise en œuvre des programmes dits de 2005 (septembre 2006), Mister Darkos annonce aux journalistes qu’il y aura de nouveaux programmes dès septembre 2008, soit deux ans après les précédents que l’on n’a même pas eu le temps d’évaluer !
Et voilà ce qu’il déclare lors de sa conférence de presse, que l’on retrouve sur le site du Ministère :
« Diviser par trois, en cinq ans, le nombre d'élèves qui sortent de l'école primaire avec de graves difficultés et diviser par deux le nombre d'élèves ayant pris une année de retard dans leur scolarité », tels sont les résultats attendus par le ministre de l'Éducation nationale.
Diviser par trois en cinq ans, rien qu’en modifiant l’école et ses programmes, les « graves difficultés » dont l’école n’est la plupart du temps pas responsable…
Les bras m’en tombent là, je l’avoue. J’ai même dû arrêter le chocolat.
Quand je vous dis qu’ils se foutent de votre gueule, vous me croyez, maintenant, ou non ? Qui pourrait croire ça, à part ceux dont le QI ne dépasse pas celui d’une feuille de salade (et encore… défraîchie, la salade) ?

La Grande Consultation du foutage de gueule

Bien entendu, il y a mis les formes… Il y a été de sa « Grande Consultation ». Site internet pantagruélique, forum géant où tout le monde pouvait y aller de son petit commentaire.
C’est fou comme en France, l’école est la plupart du temps le seul sujet pour lequel « l’avis de tout le monde compte », même celui des garagistes, des manœuvres, des avocats, des maçons, des agriculteurs, contre lesquels je n’ai rien, notons au passage... Mais imaginez un instant, si on prenait en compte l’avis de tout le monde pour décider comment on doit construire une autoroute, un immeuble ou un aéroport, pour décider combien de temps un criminel doit rester en taule, pour décider combien d’immigrés il faut laisser rentrer et lesquels, pour décider sur quelles maladies il faut accentuer la recherche, comment il faut aider les chômeurs et lesquels, ou les familles nombreuses, et à partir de combien d’enfants, comment il faut rémunérer les livrets A…

Mais les professionnels – nous, donc – avaient aussi leur mot à dire, bien entendu. Mister Darcos entendait les écouter, en tant que premier maillon de la chaîne.
Alors par décision académique, on a mis vos marmots en vacances pendant un jour, ou deux jours entiers, pour permettre aux profs de se concerter, de dire les choses, de faire remonter leurs commentaires sur ces si beaux programmes cousus main.
Nous, on l’a fait bien sûr. C’est vrai que ça nous intéressait quand même un peu, faut le dire.
Mais on a remarqué que plusieurs jours avant ces magnifiques « concertations », et plusieurs semaines avant la fermeture du site internet de « La Grande Consultation », les éditeurs de manuels scolaires sortaient déjà leurs nouveaux manuels pour la rentrée 2008. Bah oui, le temps de les promouvoir et de les diffuser, c’est au printemps qu’ils s’y prennent. Et ce qu’on a surtout remarqué, c’est que la plupart d’entre eux étaient déjà officiellement estampillés « programmes 2008 » par le Ministère !
Bah oui, y’a pas que de votre gueule qu’ils se foutent. De la nôtre aussi, on est même les premiers servis !

(à suivre)


Copyrat draleuq 2009

draleuq, 10h50 :: :: :: [0 réflexion sagace]

11 Août 2010 ::

« Parents, on se fout de votre gueule ! - 2 : de l' "aide personnalisée" »

:: Professorat



Et le lendemain, voici notre Xavier de retour auprès de Nicolas. Entre temps il a réfléchi avec, probablement, toute une palanquée « d’experts », dont aucun n’a jamais foutu les pieds dans une classe…

Ah, te voilà Xavier ! Allez, magne-toi de m’expliquer ton truc pédagogique de merde là, t’as cinq minutes, après j’ai à faire !

Eh bien voilà, après mûre réflexion, je n’ai trouvé qu’une seule solution : diminuer la durée de la semaine scolaire. Comme ça, l’an prochain il n’y aura école ni le mercredi matin, ni le samedi matin.

Eh oui, mais ces sales gauchos ingrats de profs, je les paie pas aussi cher à faire trois heures de moins, moi ! Déjà qu’ils en foutent pas une ramée !

J’y viens : on maintient les trois heures pour les profs. Sur ces trois heures, une leur sera donnée pour leurs foutues concertations et leurs formations inutiles. Depuis le temps qu’ils réclament à tue tête plus de formation et de concertation, on pourra leur fermer leur claque-merde.

Pas mal. Continue, et abrège !

Les deux autres heures, ils devront les faire devant les élèves, mais en soutien devant des petits groupes de cancres. Des heures supplémentaires pour les nullards, en fait.

Excellent ! Ce qui me plaît dans ton truc, c’est que ça fait dans le social, et hop, je coupe encore un peu plus l’herbe sous le pied du PS, ou de ce qu’il en reste ! Evite « soutien » quand même, ça fait un peu handicapé… Même si c’est le cas, il vaut mieux éviter les mots qui fâchent.

C’est noté. On appellera ça « aide personnalisée ». Donc en résumé, ça fait 24 heures d’école pour tous, et 24 heures plus deux heures d’ « aide personnalisée » pour les cancres irrécupérables élèves en difficulté. En prime, ça nous permet de justifier la suppression progressive des RASED.

Razède ? C’est quoi encore cette connerie ?

Des enseignants soit disant spécialisés, qui coûtent une fortune en formation et sont payés plus cher, même si pas beaucoup, et qui n’ont pas de classe à eux car ils s’occupent des cancres tellement nuls que les enseignants normaux ne peuvent même plus les garder dans leur classe… sans plus de résultats d’ailleurs. Inutile de te dire que c’est un truc créé par les gauchos, et que ça coûte la peau des couilles ! Donc si les cancres sont pris en soutien en petits groupes par leurs propres enseignants, hop, plus besoin de RASED, je te rends des postes de fonctionnaires !

Ah, je vois que Monsieur sait jouer la musique que j’aime ! Mais y’a un problème quand même : qu’est-ce que je réponds à mon électorat traditionnel quand ils vont me dire que ça fait deux heures de cours en moins pour leurs chérubins ?

Eh bien, tu leur réponds que la France est le pays d’Europe où les semaines d’école sont les plus longues, et qu’elle n’est pas pour autant la meilleure. Qu’on perd un peu en quantité, pour gagner beaucoup en qualité !

Tu as réponse à tout, j’aime ça ! Et dis-moi, c’est vrai au moins ? Parce que tu peux être sûr qu’il se trouvera bien un gaucho de merde pour aller vérifier !

C’est tout à fait exact. Ce qu’on ne dira pas, par contre, c’est qu’on a aussi les plus longues vacances, ce qui fait qu’en vérité on est assez proches des autres en termes de nombre d’heures par an. Mais ils n’iront quand même pas voir jusque là[1].

Oui, et pas question de toucher aux vacances, hein ? Je l’ai promis au lobby touristique, et dans le pays le plus touristique du monde, je te dis pas combien il pèse en nombre de voix, le lobby touristique !

Ça va sans dire.

Mmmmh, discipliné avec ça. Tu me plais de plus en plus, mon petit Xavier.

Quant à la répartition des deux heures de soutien, ça va être trop le bordel de les imposer partout à la même heure. Y’en a qui voudront les faire le matin, le midi, le soir, le mercredi… Y’en a qui finiront par passer à l’école obligatoire le mercredi matin, mais dans un an ou deux le temps de s’organiser. Donc on a qu’à dire que chaque secteur, quartier ou commune est libre de s’organiser comme il veut avec l’accord de l’inspecteur d’académie et des collectivités territoriales. On leur fait croire qu’on décentralise et qu’on leur donne de l’autonomie, on leur fait croire qu’ils ont le choix alors qu’ils en ont très peu, voire aucun. Hop, « liberté d’adaptation et d’organisation pour permettre l’adéquation avec les réalités locales », ni vu ni connu je t’embrouille, ils ne peuvent rien répondre à ça, et ça cache à merveille le fait que c’est un bordel monstre et qu’on ne veut pas imposer un système qui sera de toute façon bordélique. Ils sont libres d’organiser, donc responsables du bordel qui en découle.

Dis-donc, ça t’intéresserait pas, Matignon, pour dans quelques temps ? L’autre il me gonfle, là, à faire son premier ministre, comme si un premier ministre pouvait vraiment exister sous Mon Règne.

Pourquoi pas. Mais j’ai quand même encore un petit problème.

Encore !? Ah merde, j’ai pas que ça à foutre, moi ! C’est quoi ton problème ?

Les programmes.

Quoi, les programmes ? Mon programme politique ? Tu veux des cours de soutien à ce sujet, hu hu ?

Non, les programmes scolaires.

Eh ben quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont ? Qu’est ce que ça peut me foutre à moi, tes programmes scolaires ?

On vient de faire une grande pseudo consultation de tous les profs à ce sujet…

T.t.t.t.t. De tous ces connards de gauchos ingrats de profs[2] , il faut dire.

Oui, on a fait semblant de consulter tous ces connards de gauchos ingrats de profs pour leur demander ce qui leur semblait important d’y mettre ou de ne pas y mettre, en leur disant que c’était essentiel pour nous d’avoir leur avis parce qu’ils étaient les plus proches du terrain et blablabla et blablabla. Et on vient à peine d’éditer les nouveaux programmes, sans tenir aucun compte de ce qu’ils nous ont fait remonter bien entendu.

Bon, et alors ? Jusqu’ici, tout paraît absolument normal.

Bah le problème, c’est que les programmes ont été faits pour 26 heures par semaine, pas pour 24 ! Et pour ça, j’avoue ne pas avoir de solution !

Bon écoute Xavier, là je n’ai plus le temps d’écouter tes enfantillages. Moi j’aime les gens qui ont des solutions, pas ceux qui ont des problèmes. Donc, tu te démerdes comme tu veux, mais je veux un résumé de tes solutions sur le bureau d’Henri Guaino pour hier, le temps qu’il me mitonne un petit discours pour ma conférence de presse de la semaine dernière, où je vais annoncer MA réforme de l’école ! Tadaaa !

(à suivre...)


_________________________________
1. Moi, j’y suis allé : 37 semaines de cours annuelles au Portugal et en Espagne, 39 semaines en Allemagne, 40 semaines en Italie, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, 41 semaines au Danemark. En France, 36 semaines !

2. Même si le ton est caricatural, j’exagère à peine la haine proverbiale de Sarko pour les profs. Qu’on en juge par cet article du Canard Enchaîné :


Tout de même, Niko, ce n’est pas très raisonnable, pour un homme d’envergure internationale, un pareil mépris pour une catégorie professionnelle tout entière. Tiens, moi par exemple, je hais profondément tous les dentistes, mais j’ai le droit : je ne serai jamais président de la république.
Certaines mauvaises langues affirment que l’écolier Sarko n’ayant pas lui-même été bien brillant (au contraire de ses prédécesseurs, tous excellents élèves en leur temps), il se vengerait aujourd’hui sur une institution qui lui infligea jadis tant de frustration et de vexations, oubliant au passage que les us et coutumes des enseignants ont bien changé en 50 ans.


Copyrat draleuq 2009

draleuq, 12h30 :: :: :: [0 jubilation]

9 Août 2010 ::

« Parents, on se fout de votre gueule ! – 1 : du samedi matin en moins »

:: Professorat



C'est le mois d'août et j'ai décidé que je suis en vacances de nouveaux articles. Voici donc un nouveau feuilleton-ratrospective datant d'un an quasi jour pour jour. Tout ceci est encore bien d'actualité puisque Luc Chatel, le nouveau Ministre de l'Education Nationale, continue dans la droite lignée de Darcos (qui a depuis été "remanié" une seconde fois pour être foutu à la porte, et en cela on peut dire qu'il a vraiment essuyé les plâtres de son passage à l'Education). Par ailleurs, la situation ne fait que s'empirer puisque les effectifs des professeurs seront encore grévés de plus de 13 000 postes cette année alors même que les effectifs d'élèves augmentent, ce qui risque de mener dans un mois à un sacré beau bordel, puisqu'il semblerait que les syndicats se soient enfin mis d'accord pour arrêter les "journées d'action"- pets de mouche d'une journée, et passer à la catégorie supérieure. Nous aurons donc l'occasion d'y revenir, et c'est en cela que cette piqûre de rappel sur les récentes turpitudes du Ministère de l'Education Nationale n'est pas forcément inutile.


Cela fait bien longtemps maintenant, presque un an, que je rumine ce sujet sans oser me saisir du clavier, à la fois par manque de temps et par peur de devenir grossier.

Maintenant que Sarko a fait son remaniement et que Darcos est allé se faire pendre ailleurs (ou plutôt donner à d’autres pauvres gens l’envie de se pendre), c’est le moment ou jamais de revenir sur les incomparables réformes dont il nous a gratifiés.

Malgré tout, je préfère prévenir, il se peut que je sois grinçant, voire franchement méchant, et pas seulement parce que c’est ma nature ou à cause de mes orientations politiques (je montrerai d’ailleurs, dans d’autres articles, que j’étais loin d’être en désaccord avec toutes les prises de position de Darcos), mais là, ça a vraiment dépassé les bornes.

En 15 ans, j’en ai connu quelques unes, des réformes, mais jamais aucune n’a été à ce point faite à coups de barre à mine, ni n’a semé une telle pagaille dans les écoles.



Darkos Va-Dehors (pardon...)


Hocus ! Pocus ! Et hop !... Plus de samedi matin !

Vers mai-juin 2008, quelqu’un (je ne sais même plus qui, mais il n’avait rien à voir avec le monde de l’école primaire) m’a dit : « Tiens, t’as vu qu’ils vont supprimer le samedi matin d’école dès cette année ? »
Moi, comme un con, j’ai un peu gloussé en disant : « Ben non, ça doit être une fausse rumeur. Tu sais, s’ils avaient l’intention de faire ça, je serais peut-être déjà au courant, quand même, non ? »
Mais l’autre insista en disant qu’il avait lu ça dans le journal.
Et effectivement, pas plus tard que deux trois jours après, j’ai appris la nouvelle… à la télé.
Malgré mes désillusions déjà multiples en 15 ans de « maison », j’avais encore eu la naïveté de croire qu’à défaut de nous demander notre avis, à nous profs, sur un tel changement, on nous préviendrait au moins avant de balancer ça aux journalistes.

Eh bien non.

Par la suite, un collègue m’a dit que c’était une des promesses de campagne de Sarkozy, même si elle était passée assez inaperçue au milieu de considérations beaucoup plus importantes comme : « un enfant naît-il délinquant ou pédophile ? », « doit-on conserver la Marseillaise ? » ou « A-t-on le droit d’insulter le drapeau tricolore ? »…

Promesse tenue, donc.

Une mesure totalement électoraliste, et celui qui ne l’a pas vu a vraiment de la merde dans les yeux.
Ah ! Ce samedi matin qui gonflait tellement une bonne partie des 13 500 000 parents des 6 750 000 élèves scolarisés dans le premier degré (chiffres de 2008), embêtés qu’ils étaient pour pouvoir partir en week-end, ou obligés qu’ils étaient de se saquer le samedi matin pour emmener leur mioche à l’école. Du coup, on en venait, particulièrement dans les grandes villes, et même tout particulièrement à Paris il faut le dire, à des taux d’absentéisme préoccupants pour le samedi matin.

Evidemment, il y a bien eu des fâcheux jamais contents pour trouver à y redire, avec des arguments pour le moins variés, qui allaient de : « Bah c’était bien pratique pour faire les courses tranquille, maintenant il va falloir se farcir les mômes ! », ou « Je travaille le samedi matin, donc maintenant ça fait une demi-journée de plus à payer la nounou ou le centre de loisirs ! », jusqu’à, même, eh oui : « C’était le seul moment où on pouvait prendre le temps de rencontrer les enseignants. », ou « C’était un moment privilégié, les gamins étaient paisibles et détendus et travaillaient sérieusement ».
Oops, vous l’avez compris, le dernier argument était plutôt un argument de prof…

Mais bon, globalement, tout ça pour dire que cette mesure avait le mérite de plaire à une large proportion de 13 500 000 électeurs potentiels !


Emballer le bébé

Ben oui. On parle d’école, là. Donc pas question de déconner, il faut donner à tout cela une façade d’honorabilité pédagogique.

Imaginons donc une reconstitution de ce qu’aurait pu être une conversation, au printemps 2008, entre Sarko et son Ministre de l’Education :

Dis-donc Xavier, il faut me virer ce samedi matin d’école, hop, zou, et que ça saute ! Et dès la rentrée de septembre ! Chuis l’homme de la rupture, moi, faut pas se laisser refroidir, là. Ça fait chier tout le monde, ce samedi matin ! Après, je serai un héros immortel !

Euh… Tu veux dire à la rentrée de septembre 2009 ?

Non non ! A celle de cette année, là, dans 4 mois, allez hop hop hop ! Au boulot ! Je veux qu’on annonce ça au JT de TF1 pour hier !

(glups) Mais, euh, et qu’est-ce qu’on fait des trois heures manquantes ?

Chais pas, moi, j’m’en fous ! T’as qu’à les foutre le mercredi matin et puis voilà !

Mais enfin, Nicolas, c’est inenvisageable ! Tu imagines la tête des collectivités locales quand on va leur dire qu’elles ont quatre mois pour tout organiser : transports, activités péri-scolaires, et tout le tintouin ?

Ah oui, c’est vrai. Et puis on est en pleine campagne des municipales, là, faut faire attention où on met les pieds. Bon eh bien trouve autre chose, pour demain, hop hop hop !

Mais…

Quoi ? T’es encore là ? Du balai j’ai dit, je t’ai pas pris pour lambiner dans mes talonnettes godasses !

(à suivre...)


Copyrat draleuq 2009

draleuq, 14h54 :: :: :: [3 jubilations]

6 Août 2010 ::

« Et maintenant, même le maillot braille ! »

:: Paparatzi

Tu ne travailleras pas la journée du Sabbat, ce jour est consacré aux matches de football.

Ambrose Bierce


Une petite ratrospective exprimant mon amour profond pour le football. Evidemment, tout ceci semblera bien doux et inoffensif par rapport à ce qui a pu être ressenti en juillet de cette année, soit un an après la rédaction de ce petit pamphlet.

La fin du printemps, c’est aussi la saison de l’étalage de tous les excès de ce sport qu’est le football, si on peut encore appeler ça un sport.

D’abord, il y a la fin de la saison de Ligue 1, qui a déjà l’habitude de faire les premiers titres tous les ans, alors pour peu qu’il y ait un peu de suspense comme cette année, il n’en faut pas plus pour avoir l’impression que le JT se transforme en Téléfoot.

Et à l’autre bout de la chaîne alimentaire, nous avons les pauvres malheureux, les trois clubs condamnés à la honte suprême de la relégation en Ligue 2, car il en fallait trois de toutes façons. Et cette année, j’étais encore aux premières loges (géographiques en tous cas), avec la seconde descente du FC Nantes en trois ans. Les Canaris, pour leur plus grand malheur en l’occurrence, continuent à drainer des milliers de supporters, en dépit de leurs contre-performances sportives, et malheur à celui qui avait l’intention d’emprunter le périph’ au mauvais moment pour se rendre chez son frère (par exemple, au hasard), il est plus important de consulter le calendrier de la ligue 1 que de regarder la météo ou Bison Fûté.

Et évidemment, comme le supporter Nantais moyen est aussi con qu’ailleurs, les joueurs ont eu le droit d’être sifflés sur le terrain, hués à la sortie du stade. Quant au staff, il leur a fallu carrément être escortés par un service de sécurité musclé pour pouvoir en sortir. Ben oui, c’est bien connu, quand ça merde, c’est forcément de la faute de l’entraîneur, toujours le premier à être viré. On en a vu un parfait exemple lors de la déconvenue de l’équipe de France à l’Euro 2008, où Raymond Domenech est devenu l’homme le plus haï du pays. Pour finir, il n’a pas (encore) été jeté, mais le bon peuple a été brutalement frappé d’amnésie sur le fait que c’était le même coach qui avait mené l’équipe en finale de la Coupe du Monde 2006. Et puis, c’est bien connu, pour mener une des meilleures équipes nationales du monde, on prend forcément le premier blaireau incompétent venu, sans expérience ni références.

Les joueurs, eux, ils n’y sont pour rien quand ça ne marche pas… Même quand ils balancent un grand coup de boule au gars d’en face au moment clef du match, devant des milliards de téléspectateurs…

Le plus grave, c’est que l’écrasante majorité de la multitude de ces supporters qui seraient prêts à lyncher un joueur ou un entraîneur parce que « leur » équipe est reléguée ou éliminée n’a pas la moindre idée de ce qu’est le sport de compétition. Pour n’avoir fait du sport que le samedi dans leur fauteuil, ils ignorent totalement que dans sa carrière, un sportif a des moments de génie, mais aussi des moments où il réussit moins bien parce qu’il est moins en forme, ou tout simplement moins en confiance. Le joueur de foot, comme de n’importe quel autre sport, n’est pas une science exacte.
Et un truc aussi simple que ça, quelqu’un qui n’a pas fait de sport de compétition à un niveau correct, sans forcément être professionnel pour autant, n’arrive pas à l’envisager. Pour lui, il y a obligation de résultat, parce que sinon putain, qu’est ce qu’il va faire de ses samedis soirs s’il ne peut plus aller brailler au stade avec son écharpe bleue/jaune/rouge/verte… rayez la mention inutile. Pour lui, il y a obligation de résultat parce que l’exultation collective comble un peu sa pauvreté individuelle. Pour lui il y a obligation de résultat, parce que ces joueurs-là ils sont payés des fortunes, merde, donc ils n’ont pas le droit à l’erreur.

OK, voilà au moins un sujet sur lequel on est d’accord. Commençons par diviser les salaires des joueurs par dix et à reverser ça aux vieux et handicapés, ça rapportera plus que la « journée solidarité » qui pourtant est un franc succès, parait-il :)
Mais on apprend ces jours-ci le prix record du transfert de Cristiano Ronaldo de Manchester United au Real de Madrid : 93 millions d’euros, qui s’ajoutent à ce que le Real avait déjà déboursé il y a quelques semaines pour le Brésilien Kaka, à savoir 68 millions d’euros. A ce tarif, ça fait vraiment cher le kilo de merde. Surtout dans l’un des pays d’Europe les plus touchés par la crise économique.

Alors, nous disent les journalistes, le peuple français est fâché avec les bleus.
C’est certain. D’ailleurs, le signe le plus éminent de cette fâcherie n’est-il pas le fait que le match amical France – Nigéria a recueilli le meilleur audimat de la soirée ?
Mais je me méprends, il est probable que si les gens ont massivement regardé ce match, c’était par curiosité envers les maillots en braille des joueurs, pour fêter le bicentenaire du créateur de l’alphabet pour aveugles, Louis Braille.
On s’interroge tout de même sur cette initiative :
- Cela ne leur a-t-il pas porté malheur ? En effet, les bleus n’avaient pas les yeux en face des trous ce soir-là, n’ayant pas trouvé le chemin des buts.
- Si c’était pour la prise de conscience populaire du handicap des non-voyants, n’était-il pas préférable de les faire jouer avec un bandeau sur les yeux et une canne blanche ?
- Comment fera-t-on lorsque les sourds, jaloux, voudront aussi leur « geste symbolique » ? On coupera les commentaires à la télé ? Et quand ce seront les paralytiques ?
- Pour les principaux intéressés eux-mêmes, les non-voyants, cela n’a pas changé grand-chose, même en tripotant leur écran de télé.

Soit dit en passant, il semblerait que ce soir-là, des supporters stéphanois aient oublié qu’ils étaient venus voir un match de l’équipe nationale, et ils ont donc copieusement sifflé les joueurs de l’Olympique Lyonnais, le grand rival voisin de l’AS St Etienne.
La guerre des boutons version foot. Consternant.

En tous cas, ils ont encore perdu. Lamentable. Je me demande ce qu’ils attendent pour faire comme en Côte d’Ivoire il y a quelques années, où le président de la république, ulcéré de l’élimination prématurée de son équipe nationale de la coupe d’Afrique des Nations, avait ordonné que tous les joueurs soient internés dans un camp militaire de discipline.


Raymond Domenech avec un des maillots en braille. Remarquez que les inscriptions ne sont pas en relief. Les aveugles ne pouvaient donc même pas identifier les joueurs en les pelotant. Aucun intérêt, décidément.


Copyrat draleuq 2009

draleuq, 11h13 :: :: :: [0 assertion inepte]

3 Août 2010 ::

« Confidences d'un tueur - 2ème partie »

:: Baratin

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte deux :
1. Confidences d'un tueur - 1ère partie
2. Confidences d'un tueur - 2ème partie


Dans la nuit du tombeau, j'enfermerai ma honte.

Jean Racine ("Iphigénie en Aulide")


On commence à parler, de tout et de rien, de ses enfants (il a donc une famille), de ses talents de magnétiseur (il me fait une démonstration de pendule)… Comme si on avait trois ans de silence à rattraper.
Et puis, je ne sais plus si je lui ai demandé ou si c’est lui qui me l’a dit, mais on en est venu à son activité professionnelle.
- J’étais militaire, qu’il me dit… J’ai commencé en Algérie.
- Mon beau-père l’a faite, il m’a raconté un peu. Ça n’a pas dû être facile…
- Non. Et on a fait des trucs dont on n’a pas lieu d’être fier. Je le sais d’autant mieux que j’étais dans le renseignement.



Militaires français contemplant des cadavres de fellaghas pendant la guerre d'Algérie


Le regard du tueur

Tuez les tous, pourvu qu’il n’en reste pas un ensuite pour me le reprocher.

(Charles IX à la St Barthélémy)


Moi, naïf, je pensais qu’être « dans le renseignement », c’était être une espèce de James Bond, ou au contraire faire de la paperasserie dans un bureau. Je ne tardais pas à découvrir que dans l’acception de l’époque, il s’agissait plutôt de faire partie d’un commando de la mort.
- Nous étions répartis en petits groupes qui fonctionnaient en marge de l’armée régulière. Parfois, on nous demandait d’extorquer une information, par tous les moyens. Parfois, on nous demandait carrément de nettoyer un village entier qu’on savait infiltré par les fellouzes. On rassemblait tout le monde sur la place, femmes, enfants, vieillards. Ensuite, c’était un gars qui se chargeait du reste, avec la 12.7
- Avec la 12.7 ?
- Oui, la mitrailleuse 12.7. Le gars qui faisait ça était toujours le même. Quand il te regardait, tu te sentais mal à l’aise. On appelait ça le regard du tueur. Les recruteurs savaient bien reconnaître ce regard-là chez un type. Ils savaient parfaitement bien à qui s’adresser.
- Mais vous faisiez ça sur ordre ?
- Oui. Mais jamais d’ordre direct, ni oral, ni surtout écrit. Ils fonctionnaient avec des cartes.
- Des cartes ?
- Des cartes à jouer, oui. Il y avait tout un code en fonction de la carte qu’on recevait. Nettoyer tout le village, c’était as de pique.

A ce stade de la conversation, sans doute aussi pour « me protéger », je jugeais fort probable que Roger était un mythomane pur et simple. Après tout, il m’avait exposé peu avant ses croyances parapsychologiques, et comme j’étais très sceptique sur tout ça, je pouvais encore juger le personnage plutôt très peu crédible dans sa globalité.



Mitrailleuse calibre 12.7 mm


De l’histoire officielle à l’histoire officieuse

Il continua de plus belle à raconter sa vie, me parla de la guerre des six jours en 1967, et de celle du Yom Kippour en 1973, où il était selon ses propos.
Je l’interrompis, croyant avoir trouvé la faille dans son délire mensonger. En effet, j’avais quelques notions historiques, d’autant plus fraîches que la terminale était encore récente, et j’étais donc en mesure de lui dire ce qui suit :
- Mais la France n’a participé à aucune des guerres israélo-arabes !
- Officiellement non, c’est vrai. Mais nous étions quelques uns à y être. J’étais de ceux-là.

Il continua la litanie des théâtres d’opération sur lesquels il avait été déployé entre les années 60 et 70 : le Congo Belge, le Tchad, d’autres pays d’Afrique Noire dont beaucoup étaient alors en cours de décolonisation.
Tout ceci avait l’air de plus en plus vrai. D’autant plus que l’homme ne semblait pas, par ailleurs, avoir un niveau de culture générale exceptionnel, loin s’en faut, et que là, son exposé géo politico historique était plutôt convaincant, voire criant de vérité.

Regarde-moi dans les yeux mon frère…

La bête la plus féroce connaît la pitié. Je ne la connais pas, et ne suis donc pas une bête

Shakespeare ("Richard III")


Au fil de son récit, d’abord assez froid et objectif, Roger devint un peu moins descriptif et commença à laisser filtrer quelques sentiments. Plusieurs fois, il répéta qu’il avait fait des choses dont il n’était pas fier, et il sembla un peu moins impassible qu’au début.

Et puis, et ce fut le tournant de la conversation, il me raconta ce qui lui était arrivé une fois. Si ma mémoire ne me fait pas défaut, il me semble que c’était au Tchad. En tous cas, c’était en Afrique Noire.
Jusqu’alors, il avait laissé entendre plusieurs fois qu’il avait participé à des exécutions sommaires, sans s’étendre sur le sujet.
- Dans ce village, il y avait un homme, d’une trentaine d’années à peu près. Contrairement à la plupart des autres, quand il m’a vu arriver vers lui, il n’avait pas l’air de crever de trouille. Au contraire, il était calme, résigné. Du coup, quand j’ai levé mon flingue vers lui, j’ai hésité un instant.
Pour mieux m’expliquer la scène, Roger avait tendu son bras, son index et son majeur formant un pistolet, comme les gosses quand ils jouent à la guerre. Roger pointait son pistolet factice dans le vide, sa main tremblant légèrement…
- Et là, ajoute-t-il, il m’a dit : « regarde-moi dans les yeux mon frère. Tu peux y aller… » Sa voix était sans haine, sans colère, sans peur, presque amicale. Et je lui ai collé deux bastos… (sa voix s’étrangle, ses yeux se remplissent)… en pleine tête, comme ça : bang ! bang ! (il met son autre main en bâillon devant sa bouche, comme par pudeur)

A cet instant, j’ai su que Roger disait toute la vérité, depuis le début. J’ai su que c’était un homme miné, hanté par ses actes. J’ai su que ce pauvre bougre africain anonyme, à lui seul, en prononçant cette phrase testament, avait été plus efficace pour le repentir de Roger que toutes les cours d’assises du monde.

Descente aux enfers

Ensuite, Roger m’a expliqué que s’il n’avait pas un rond et qu’il devait moisir dans une petite chambre d’étudiant, c’est parce qu’il devait attendre encore plusieurs années avant de toucher sa pension d’ex-militaire. Et que s’il devait attendre, c’est parce qu’il avait été puni pour ce qu’il avait fait, et qu’il avait du passer plusieurs années au secret, en résidence surveillée sur une île où il était en semi-liberté, une sorte de prison dorée. Et que ces années-là ne pouvaient pas compter dans son service actif, d’où l’attente…
Moi, j’étais presque soulagé qu’il ait « payé » pour tout ça, mais je lui ai demandé si ceux qui étaient au-dessus de lui, les donneurs d’ordre, n’avaient pas payé eux aussi.
Il m’a dit que ça dépendait lesquels. Que certains étaient intouchables et le resteraient, mais que d’autres avaient « pris cher ». Quoi qu’il en soit, rien de tout ça n’a jamais filtré dans les médias.

Il a ajouté qu’encore aujourd’hui, « ils » le surveillaient, de temps à autre.
Moi j’ai dit : « qui ça, ils ? »
Il a dit : « eux, les barbouzes. Des petits jeunes qui ne savent même pas pourquoi ils doivent me surveiller. L’autre jour j’en ai chopé un dans la rue, je l’ai pris par le colbac et je lui ai dit de me foutre la paix. »

Pourtant, il n’y voyait plus grand-chose, Roger. Une espèce de virus apparemment, sa vue avait baissé brutalement, il ne distinguait même plus ce qu’il y avait écrit sur les panneaux routiers. Mais pour les barbouzes, il avait l’œil.

Enfin qu’importe. Moi j’y croyais maintenant, à son histoire. Et j’étais, moi aussi, pour qu’on lui foute la paix.

Rédemption

Les vieux boivent, les jeunes se droguent, tout le monde s’emmerde

G. Lautner (« Un inconnu dans la maison »)


Dans ce microcosme qu’était cet appartement estudiantin, un vieil alcoolique brisé par son tumultueux passé ne pouvait pas raisonnablement avoir le monopole de la souffrance, car si celle-ci ne touchait que les vieux, ça se saurait depuis longtemps.
Sans vous refaire tous les couplets de la chanson qui a lancé la carrière de Renaud, il y avait, cette année-là, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui occupait la « grande » chambre (ex-salle à manger). A n’en pas douter, il était là pour étudier. Mais comme c’est souvent le cas, certains ne le savent que trop bien, il passait le plus clair de son temps à inviter des potes et à se prendre des murges en mettant la musique à hurler. Quand j’intervenais pour le faire baisser, l’odeur qui se dégageait de l’entrebâillement de la porte prouvait à l’évidence qu’il ne fumait pas que du tabac.
A mesure que l’année avançait, il nous inquiéta de plus en plus, se mettant de temps à autre à crier tout seul, à frapper dans les murs, ou dans sa porte.

Une nuit de week-end, en dehors de ce garçon, il ne restait plus que Roger et moi-même dans l’appartement. Nous fûmes conjointement réveillés par des bruits de bris de verre suivis de hurlements hystériques, claquements de porte, appels au secours paniqués. Nous sortîmes ensemble, Roger et moi, pour découvrir notre voisin hurlant comme un forcené sur le palier, tout en regardant la plaie béante qui entaillait son biceps et son artère humérale, et surtout, le sang qui en giclait par saccades. Il y en avait une mare sur le sol, il pataugeait dedans. Complètement blindé, il avait flanqué son poing à travers le carreau de sa fenêtre, qui n’avait pas résisté. Le bras non plus.
Roger et moi nous tentâmes de le maîtriser, mais peine perdue, il se débattait comme une bête enragée et nos mains glissaient sur l’hémoglobine qui le recouvrait. Roger retrouva ses anciens réflexes et lui décocha un crochet qui le mit K.O. propre et net. Pendant que j’appelais le SAMU en patinant dans le sang, il improvisa un garrot avec un torchon et l’allongea en PLS.

J’aime à penser que ce jour-là, Roger s’est un peu racheté en sauvant une vie. Même s'il m’a dit plus tard que notre cher voisin, une fois remis sur pieds, était revenu juste une fois, un week-end où je n'étais pas là, pour récupérer ses affaires avant de quitter définitivement « l’auberge », et qu’à cette occasion il lui avait reproché de lui avoir « mis une pêche »…

Roger ne s’appelle pas Roger. Si je l’ai appelé comme ça, c’est une ruse pour que les barbouzes lui foutent la paix, ah ah ah !

Aujourd’hui, Roger est mort, sauf miracle. Il était sûr de mourir d’un cancer avant 5 ans, car, disait-il, c’était héréditaire dans sa famille. Il ne faisait d’ailleurs rien pour détromper l’hérédité, loin s’en faut.
Et c’est sans doute ce qu’il faut lui souhaiter, car c’était sûrement la seule solution pour qu’on lui foute la paix. Pour que tout ça lui foute la paix.

Copyrat draleuq 2007

draleuq, 00h05 :: :: :: [2 gentillesses]

2 Août 2010 ::

« Confidences d'un tueur - 1ère partie »

:: Baratin

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte deux :
1. Confidences d'un tueur - 1ère partie
2. Confidences d'un tueur - 2ème partie


Tous les hommes sont fous, et qui n’en veut point voir
Doit rester dans sa chambre et casser son miroir

Marquis de Sade


Récemment, je suis allé voir le film « L’ennemi intime », qui relate un côté de la guerre d’Algérie qui n’avait plus grand-chose d’obscur, tant les exactions françaises durant ce conflit colonial sont maintenant de notoriété publique, mais qui a tout du moins le mérite d’être le premier à les relater de façon aussi directe, et d’une certaine manière, de façon aussi décomplexée.
En tous cas, ce film m’a fait repenser à une rencontre pour le moins étrange qu’il m’a été donné de faire il y a maintenant quinze ans.


Le contexte

A cette époque, j’étais un studieux petit étudiant à l’université de ma chère capitale régionale. Papa maman avaient donc la bonté de financer mon hébergement dans une modeste chambre dans laquelle je devais passer trois années de fac, pour la somme modique de 1 020, puis 1 060, puis enfin 1 100 francs par mois.

Le propriétaire, de taille à peu près aussi petite qu’il avait les dents longues, avait trouvé la combine pour s’en mettre plein les fouilles. Dans ce qui était au départ un appartement T4, il avait aménagé 5 chambres meublées avec lavabo : une dans l’ex-séjour, une dans l’ex-cuisine, et les trois autres… ben dans les chambres !

Tour du propriétaire

Tout ceci était assez fruste évidemment, voire spartiate. La moquette, tellement usée qu’elle était par endroits épaisse comme une feuille de papier, avait été à peine collée sur le sol et se soulevait en faisant des vagues dès qu’on traînait un peu les pieds. Le lit était tellement branlant qu’il fallait prendre mille précautions en se retournant dedans, sous peine de passer au travers. La salle de bains, collective, comprenait une baignoire sabot qui n’était jamais nettoyée, mais cela ne se voyait pas car elle était plongée dans une obscurité seulement troublée de temps à autre par la lumière passant par la porte ouverte du frigo collectif, qui se trouvait également dans la salle de bains, et qui n’était également jamais nettoyé.

Peu de locataires osaient utiliser le frigo, et encore moins osaient utiliser la baignoire. Un seul le faisait régulièrement car il n’avait pas le choix, comme nous le verrons plus tard. Les autres devaient attendre le week-end d’être rentrés chez leurs parents, ou alors profitaient, comme c’était mon cas, de leurs activités sportives hebdomadaires pour se doucher au gymnase.

Une seule fois, je fus obligé de me résigner à utiliser celle de l’appartement. Je me rappelle qu’il me fallut une bonne dose de courage, et qu’en plus de tous les inconvénients cités plus haut, c’était la douche écossaise.

Un examen plus attentif de la pièce montrait d’ailleurs que des fils électriques dénudés, fruits des nombreux et approximatifs bricolages du proprio, couraient le long des murs et des plafonds. Le téméraire qui s’aventurait donc à prendre une douche en ce lieu de perdition ne devait donc pas craindre que de sortir de la douche plus sale qu’il n’y était entré, mais devait aussi craindre de ne pas en sortir du tout.

La faune locale

Les « colocataires », que je voyais peu, étaient bien entendu des étudiants, et le cheptel de la petite auberge espagnole (l’ambiance et le côté cosmopolite en moins) se renouvelait donc très souvent, de sorte que je devins bientôt l’un des plus anciens occupants des lieux. A vrai dire, seul mon « voisin d’en face » était là avant moi, et était d’ailleurs encore là quand je quittai les lieux. Mais ce n’était pas un étudiant.

C’était un type qui avait un peu plus de la cinquantaine, et qui semblait ne pas travailler. Il passait le plus clair de son temps « chez lui », et sans même le connaître, les activités principales auxquelles il s’adonnait à longueur de journée ne faisaient guère de doute, puisque les bruits que j’entendais fréquemment étaient alternativement des quintes de toux et des crachats dignes d’un tuberculeux en phase terminale, et des bouteilles qui s’entrechoquaient.

Phobie, évitement, échappement

Le premier contact que j’eus avec Roger (nous l’appellerons ainsi) fut olfactif, et nous en restâmes là longtemps, longtemps, car cela ne donnait pas envie de le connaître plus avant.
Il laissait dans son sillage une forte odeur de tabac brun, de sueur et de crasse, et celle-ci persistait dans le couloir de longues heures après son passage. Il suffisait qu’il laisse sa porte ouverte 5 mn pour que cela embaume tout le couloir et passe même sous ma porte pourtant fermée le plus hermétiquement possible. Idem pour les toilettes : je dus apprendre à me retenir de longues heures plutôt que d’avoir à passer derrière lui. Même une heure après, on n’avait qu’une envie, c’est de les passer intégralement au Karcher chargé à la Javel pure. Et pourtant, il tirait sa chasse d’eau.

Dans ces conditions, inutile de dire que je faisais tout pour ne pas le croiser. Pourtant, la loi des probabilités est implacable, et comme notre « cohabitation » s’éternisa et qu’il était en bout de couloir comme moi, nous en vînmes forcément à tomber nez à nez. Nous échangions alors un bref bonjour sans sourire (j’ai beau chercher, je ne me souviens pas avoir vu Roger sourire une seule fois en trois ans), et j’allais ensuite me réfugier le plus vite possible, dans ma chambre ou dehors selon mon intention initiale.

La solitude de Roger

Roger devait se sentir terriblement seul dans sa chambre confinée, dans ses odeurs qu’il ne devait plus sentir, au milieu de sa crasse, de ses gitanes maïs et de ses bouteilles. De temps à autre, il était malade et allait vomir dans les toilettes voisines, ça me soulevait le cœur. C’était peut-être à cause des quintes de toux, mais peut-être aussi à cause de ce qu’il mangeait, car ses victuailles restaient à pourrir dans le frigo, ou alors il les décongelait et les recongelait plusieurs fois. Je n’utilisais le frigo qu’en dernier recours, et tout ce que j’y mettais était hermétiquement enfermé dans un sac plastique.

Sa présence ici, au milieu de quatre étudiants, était un mystère pour moi. Quand il passait chercher son chèque, le proprio me demandait si ça se passait bien avec lui, mais sans jamais s’étendre sur le sujet.

De temps à autre, lorsque je descendais du bus qui me ramenait de la fac, je le voyais passer sur le trottoir, les yeux rivés sur le sol, portant un colis de la banque alimentaire, toujours tout seul. Il devait en souffrir, de la solitude, à n’en pas douter, car bien qu’il ne fût absolument pas d’un tempérament affable ni même sociable selon toute évidence, il commença, au bout d’un moment, à essayer d’engager la conversation avec moi, essentiellement sur le sujet préféré des gens qui ne se connaissent pas et n’ont a priori rien à se dire : la météo du moment. Ne voulant pas paraître mal embouché, je discutais cinq minutes avant de prendre congé.

Et puis un jour, à quelques mois de quitter ma chambre pour de bon, une conversation s’engagea entre Roger et moi, dans « notre » couloir, chacun sur le pas de sa porte. Je ne me souviens plus sur quoi portait le débat, je ne me souviens plus comment c’est venu, mais au bout d’un moment j’ai trouvé ça grotesque de rester là, debout comme des ronds de flanc. Je l’ai invité à rentrer dans ma chambre. Ça devait être la première et la dernière fois…

Copyrat draleuq 2007

draleuq, 00h27 :: :: :: [2 observations emphatiques]