Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Bigre, je me
ronge
les sangs !
Ouais, c'est ça
Ces temps-ci, l'esprit répand horizontalement la morale. Par là même, l'Histoire s'amenuise en évitant le bonheur de l'imagination
Cornille ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

11 Janvier 2012 ::

« L'étrange cas de Monsieur Leymarché - 2ème partie »

:: Paparatzi

Ce billet fait partie d'un sujet qui en comporte deux :
1. L'étrange cas de Monsieur Leymarché - 1ère partie
2. L'étrange cas de Monsieur Leymarché - 2ème partie


Face au monde qui bouge, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement !

(Francis Blanche)


Mais qui est donc Mr Leymarché ?

Il faut avouer que pour les profanes – dont je suis, Dieu merci -, le mystère a toujours été là sans qu'on s'en émeuve plus que ça, mais le jour où on nous annonce qu'il va falloir serrer pas un, pas deux, mais au moins trois crans de ceinture parce que d'un seul coup, trop c'est trop (comme si d'ailleurs ça pouvait arriver du jour au lendemain, surtout quand on parle de chiffres en milliers de milliards), et que ça va durer trrrrrès longtemps... Alors là, d'un seul coup, on s'intéresse beaucoup plus à la clef de ce mystère. On a vraiment envie de savoir QUI se cache derrière le masque de Mr Leymarché et de ses voyants rouges les agences de notation.

QUI, oui, parce qu'il y a forcément quelqu'un. Mais quand on voit les sommes en jeu... des milliers de milliards, je le rappelle, on se dit dès lors que même tous les rupins de la terre érigés en trust du fric ne parviendraient pas à prêter tout ça...


Diagramme représentant les détenteurs de la dette souveraine française, autrement dit le 3ème portrait robot, et le plus réaliste, de Mr Leymarché. Bon d'accord, c'est toujours pas très parlant. Ce qui saute aux yeux quand même, c'est que 57 % de Mr Leymarché, cette entité multiforme, sont constitués de "non résidents", euphémisme pour dire... étrangers ! AH AH ! ENCORE UN COUP DES ETRANGERS ! FALLAIT S'EN DOUTER !

Le devoir de l'Etat, clause d'exception ?

Donc on commence sérieusement à s'intéresser aux arguments de certains, comme Mélenchon et ses supporters par exemple, mais pas que, qui nous disent qu'en quelque sorte une dette d'Etat n'est qu'un chiffre théorique, et que la donner comme ça n'a aucun sens.
Et ça, je suis assez enclin à le croire, moi qui suis à longueur d'année obligé de faire remonter à mon cher Ministère de l'Education Nationale des chiffres qui, je le sais très bien car c'est mon domaine et je suis au plus près du terrain, n'ont aucun sens... Ce qui n'empêchera pas mon cher ministère de mettre ces chiffres dans un shaker, de les mélanger à ceux des autres écoles, et de les publier !

Les mêmes contestataires nous expliquent que dans le monde, et jusqu'à preuve du contraire, il n'y a pas d'autorité supra-nationale (toi qui as dit "si, y'a l'ONU", au fond de la classe... Oui, toi... Tu sors, s'il te plaît.) Autrement dit, les Etats sont la plus haute autorité existante. Et en tant que tels, ils ne peuvent pas "devoir" de l'argent à quelqu'un. Ils peuvent emprunter à des créanciers x, y et z, mais aux risques et périls de ces derniers. Autrement dit encore, l'Etat a le droit de dire : "cher créancier, je suis au regret de vous annoncer que je ne serai pas en mesure de rembourser ma dette, et ceci pour raison d'état."

Le seul devoir qui échoit à l'Etat, selon ces théoriciens, c'est de travailler à l'intérêt du plus grand nombre, et tant pis si pour cela il faut faire un pied de nez au mystérieux Mr Leymarché et lui dire que ses intérêts, voire son capital, il peut se les carrer profond.

Notons d'ailleurs qu'il y a des précédents : entre 1887 et 1913, d'abord pour financer des milliers de km d'installations de chemins de fer, puis pour panser leurs plaies et bosses contractées lors de la désastreuse guerre russo-japonaise de 1905, les russes lancent des emprunts colossaux. La France étant l'alliée de la Russie tsariste, le succès est immédiat auprès des épargnants français, encouragés par leurs banques, qui y investissent jusqu'à 15 milliards de francs, soit environ un tiers du volume total de l'épargne sur cette période.
Et puis en 1917, paf, Révolution bolchevique, et vlà t'y pas que Lénine prévient qu'il est hors de question que les camarades du peuple soviétique remboursent le moindre centime des dettes contractées par le tsar déchu (et défunt) auprès des bourgeois décadents occidentaux.
Disons-le : au vu de son idéologie, c'est le contraire qui aurait été étonnant !
Alors après la chute de l'URSS, les descendants de ces pauvres prêteurs spoliés ont réclamé justice auprès du nouveau pouvoir russe, mais n'ont pas davantage obtenu gain de cause.


Affiche publicitaire de Cassegrain vantant l'intervention française pour ravitailler Port Arthur où les Russes étaient assiégés par les Japonais. Malgré l'inestimable aide de nos boîtes de conserve, nos potes ruskoffs furent boutés à coups de botte dans le train par les Japs. Amateurs de caricatures, cette affiche est une mine ! (source : musée d'histoire de Nantes)

Rêvons un peu, amis Terriens

Oui, mettons-nous donc à rêver un instant : la France décrète qu'elle use de son véto financier et qu'en tant qu'état souverain , elle annule sa dette, ou du moins une partie de sa dette.
Aussitôt dit, aussitôt fait, Mr Leymarché coupera les vivres à la France et continuera de plus belle à prêter aux autres pays qui, eux, remboursent.

Imaginons donc un peu plus loin : un grand nombre de pays souverains, voire tous les pays souverains, annulent tout ou partie de leur dette. Là, cela devient plus intéressant, mais pour continuer cette extrapolation, il faudrait éclaircir ce mystère qui reste entier : qui se cache derrière Mr Leymarché ?
Que fait-il ? Où habite-t-il ? D'où lui viennent ses moyens ? Où stocke-t-il son pognon ?
Comment, en effet, vaincre un ennemi tout puissant sans avoir la moindre idée de ce à quoi il ressemble ?
"En voilà assez de ces agences de notation qui font la pluie et le beau temps, qui jettent de l'huile sur le feu, qui soufflent sur les braises et qui sèment la pagaille dans le monde entier impunément" vitupèrent les politiciens qui appellent de leurs voeux des mesures, des sanctions contre les dites agences.
"Mais nous on n'y peut rien, se défendent les Agences de Notation, on ne fait que des constats sur l'état de solvabilité des Nations, entre autres." Jean-Michel Six dit dans Le Monde : "Nous ne sommes pas des commentateurs mondains[1] (...) Nous établissons des diagnostics prospectifs (...) Notre légitimité vient de l'utilisation des agences faites par les investisseurs. Si ces derniers venaient à considérer que nos notes n'étaient pas fiables, ils s'en désintéresseraient et notre crédibilité s'effondrerait."
Autrement dit : c'est pas moi c'est l'autre.
Et c'est qui l'autre ? Les investisseurs, alias Mr Leymarché.

Mais bordel de Dieu, qui est donc ce Mr Leymarché ?

L'épouuuuuvantable spectre de la perte du triple A

En attendant, depuis le temps qu'on nous promet une baisse de notre note, la fameuse perte de notre AAA, comme l'équivalent d'une catastrophe d'ampleur inégalée, j'ai voulu aller voir, petit curieux que je suis, à quoi cela correspondait exactement. Et c'est là que j'ai découvert qu'il y avait un sacré éventail de notes. Jugez du peu : AAA (première qualité), AA (haute qualité), A (qualité moyenne supérieure), BBB (qualité moyenne inférieure), BB (spéculatif), B (très spéculatif), CCC (risque élevé), CC (ultra spéculatif), C (en défaut, avec peu d'espoir de recouvrement), D (en défaut).
Alors pensez donc, passer de AAA à AA, mon Dieu quelle tragédie. C'est comme si votre gamin passait de 19 de moyenne générale à 18, ça mérite bien une raclée sans précédent !


Comme on le voit bien sur ce document de Standard and Poor's, même au sein du vieux continent, le plus riche du monde, les pays AAA ne sont pas légion...

Non, ce qui est nettement plus intéressant, c'est d'imaginer la note du Niger, du Burkina Faso ou de la Somalie... Finalement tout ceci est le miroir de ce que nous vivons, de ce que nous constatons quand nous allons supplier une banque de nous prêter de l'argent pour nous payer un toit, mais à beaucoup plus grande échelle : on ne prête qu'aux riches.
De toute évidence, Mr Leymarché est donc un grand philanthrope, mais ça on s'y attendait un peu.

Alors qui donnera à ces pauvres africains de quoi ne pas crever, ou tout au moins de quoi crever moins vite, puisqu'ils sont "en défaut et sans espoir de recouvrement" et que Mr Leymarché ne leur donnera que dalle, et que même s'il leur prêtait quelque chose, ce serait à des taux de 34% et à rembourser pour le lendemain ? Eh bien les pays AAA et AA, tiens, bien sûr, avec leurs ONG, et avec quel argent ? Avec celui qu'ils empruntent à Mr Leymarché, qui là, pour le coup, accepte de prêter, même si de moins en moins. Voilà la haute moralité du monde capitaliste.

La tête à taux taux

Autre chose d'intéressant : à quel taux l'Etat est-il endetté ? Eh bien on l'aura compris, ce taux évolue en fonction de la super note attribuée par les super agences de notation, mais grosso modo on peut dire que pour la France cela fluctue autour de 4%.

Quiconque a déjà emprunté à sa banque chérie pour s'acheter... une maison, par exemple, sait que par les temps qui courent, 4% c'est pas si mal. Enfin, tout dépend sur quelle durée. Car sur 25 ans, si vous empruntez 200 000 € à 4 %, vous paierez quand même au bout du compte près de deux fois le montant de votre emprunt... Alors que si c'est sur une durée de 15 ans, là cela vous coûtera moins d'une fois et demi le montant de votre emprunt. Donc, porté à l'échelle de la dette d'un état, plusieurs milliers de milliards par les temps qui courent, ça veut probablement dire, mais ça on n'en sait rien parce qu'ils ne vont sûrement pas nous le dire, qu'une mesure d'austérité à quelques dizaines de milliards d'€ qui nous coûte un rein collectivement, ce n'est rien de plus que l'équivalent des intérêts de la dette sur quoi ? Quelques mois ? Quelques années ? Dans tous les cas, un gaspillage dantesque et quasiment un suicide collectif.


A apprécier particulièrement, et à comparer avec la Carte d'Europe de Standard and Poor's, les prévisions sur les taux applicables à la Grèce, qui est le seul pays d'Europe à être noté dans les C (en rrrrrrrrouge, vous les voyez bien, n'est-ce pas ?) Tu te noies ? Compte sur Mr Leymarché pour t'appuyer sur la tête. Et comme disait Cromwell : "ce qui est réjouissant, c'est que ceux qui ne savent pas nager mettent plus longtemps à se noyer."

Petite histoire de la dette souveraine

Certains théoriciens attirés par les thèses de complot vont même jusqu'à supputer que la dette souveraine serait quasi inventée de toutes pièces par les politiciens comme nouvel épouvantail à agiter sous le nez des foules pour les effrayer et les obliger à se tenir tranquilles pendant qu'on leur demande toujours plus de sacrifices, vu que maintenant la religion ça ne marche plus trop.

Et de fait, je ne sais pas s'il y a un lien, mais dans les pays du monde sous le joug islamique, ils n'ont pas l'air de trop se préoccuper de la dette souveraine. Mais je m'égare.

Quoiqu'il en soit, comme souvent, quand on ne trouve pas l'explication à un problème dans le présent, il faut la chercher dans le passé, et à ce titre l'Histoire est encore une fois riche d'enseignements.

Au moyen-âge, manipuler beaucoup d'argent ça ne se faisait pas quand on était un bon gentilhomme chrétien bien élevé. Car dans l'enseignement de Notre Seigneur Jésus-Christ, l'argent c'était caca boudin, alors on laissait ça aux mécréants... Les juifs par exemple. Le problème, c'est que l'argent avait beau être sale (eh oui, déjà), on en avait quand même un furieux besoin. C'est ainsi que les riches marchands juifs sont devenus les usuriers de beaucoup de rois, de France en particulier. Et si par malheur un cas de force majeure (comme une guerre par exemple, ou éventuellement une guerre) vidait les caisses de l'Etat et que sa Royale majesté n'était plus en mesure de rembourser l'usurier, il suffisait de le chasser ou de le brûler comme sorcier. Après tout, ce n'était qu'un mécréant, que Diable ! C'est probablement l'une des manières dont est né l'antisémitisme, ne l'oublions pas.

Citons également le cas de l'Ordre des Templiers, immensément riche, disposant d'un maillage de commanderies dans toute l'Europe et jusqu'en terre Sainte, véritables banquiers avant l'heure, de bien singuliers banquiers en vérité puisqu'ils avaient fait voeu de pauvreté.
En 1310, voilà que notre bon Roi Philippe IV Le Bel a besoin d'argent frais pour sa nouvelle guerre (c'était un enfant bien peu soigneux, il cassait beaucoup ses jouets). Pour faire main basse sur le pactole, il n'hésite pas à faire arrêter, emprisonner, torturer et accuser à tort de sodomie et de diablerie tous les templiers du territoire français, plusieurs milliers... Et tout cela en pure perte, puisque le pactole ira finalement à un autre ordre de chevaliers religieux, les hospitaliers... Eh oui, on y revient encore une fois, à cette époque il y avait la sacrosainte religion chrétienne, et même le Roi le plus puissant devait composer avec.

Un peu plus tard, Louis XIV, notre bon Roi Soleil, était connu, lui aussi, pour son goût prononcé pour la guerre. Les impôts s'ajoutaient aux impôts, le petit peuple en fut bientôt exsangue, d'autant plus que, rappelons-le, sous l'Ancien Régime les Nobles et le Clergé, c'est-à-dire les plus riches, étaient exemptés d'impôts. S'il y avait eu l'équivalent de l'ISF, on l'aurait appliqué aux pauvres bougres et on l'aurait appelé ISP (Impôt de Solidarité sur la Pauvreté).
Innombrables sont les exemples où le butin transporté d'un pays allié à l'autre, ou rapporté des colonies, fut pillé par l'ennemi ou envoyé par le fond dans une bataille navale. Eh oui, pas de virement sécurisé par internet vers une banque aux Bahamas. Et dans ces cas-là, comme disait Corneille dans "Le Cid", le combat cessait faute de combattants. Ou plutôt, en l'occurence, faute d'argent pour rétribuer les combattants.

Prends garde à la plèbe que tu foules du pied

Tout ceci nous éclaire sur au moins trois points :

1) L'endettement d'Etat est loin d'être une nouveauté.

2) L'omniprésence de la Religion et/ou d'un pouvoir dictatorial sont des facteurs qui, curieusement, tendent à rendre l'austérité plus supportable, et à faire oublier les problèmes posés par la dette d'un Etat, grâce à un maintien des masses dans l'ignorance.

3) L'argent vient toujours de quelque part. A l'instar des microbes, il ne se créé pas par génération spontanée. Sauf qu'avant, que le nom de la source fût "Ordre des Templiers" ou "usuriers juifs", on savait d'où il venait. Alors qu'aujourd'hui, personne ne le sait.

Car au terme de cet exposé profane et sans prétention, le mystère demeure entier : mais qui est donc cet étrange Mr Leymarché ?

Qui qu'il soit, il devrait prendre garde, non pas au jour où les petites gens n'auront plus rien, car ce jour est déjà arrivé, mais au jour où les moyennes gens, vous, moi, l'immense étendue de la plèbe, n'auront plus rien non plus. Le jour où 80 % de l'humanité n'aura plus rien à perdre, Mr Leymarché ne pourra pas longtemps se cacher derrière son anonymat. Jusqu'au fond de sa tanière, jusqu'en haut de son gratte-ciel de verre et d'acier, la foule le traquera, le trouvera et l'écharpera.

Ceux qui rendent les révolutions pacifiques impossibles rendent les révolutions violentes inévitables.

(JF Kennedy)


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1. Peut-être pas, mais vous n'avez pas non plus l'air de commentateurs prolétaires.

draleuq, 14h42 :: :: :: [28 éclaircissements pompeux]