Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

Pour votre santé, évitez de grignoter
Eh
ouais
De temps en temps, l'on escalade irrémédiablement la morale, tant et si bien que l'amour s'évade, se précipitant vers l'enfer de l'indifférence
La Rochefaucud ::
Le lion & le rat (Le Tref & l'Aucube)

10 Juin 2012 ::

« La pluie et le beau temps »

:: Paparatzi

Cet hiver, il a mis du temps à arriver. Qui ? Eh bien l'Hiver, justement. Nos amis journalistes se sont longtemps langui de pouvoir enfin nous rapporter les places d'urgence ouvertes à l'occasion des Plans Grand Froid, la longue litanie des SDF morts gelés, et surtout, surtout, de nous tenir au courant au jour le jour des différents pics de consommation électrique, ce qui fait quand même partie, disons-le tout net, des infos essentielles que tout le monde se doit de partager le soir au coin du feu.

Chacun a pu se moquer en effet, un jour ou l'autre, de la tendance quasi innée que peut avoir l'homo sapiens sapiens classicus vulgaris à évoquer avec son interlocuteur le temps qu'il fait, soit pour espérer que ça continue comme ça si la météo est favorable, soit pour se lamenter sur les désagréments que procurent ce froid, ce vent, cette pluie, cette neige, cette grêle, si c'est l'inverse. Cette tradition immémoriale est en effet bien commode pour combler un vide entre deux personnes qui n'ont rien à se dire, ou qui ont très peu de choses à se dire et qui ne se sentent pas véritablement à l'aise pour tourner les talons et partir tout simplement une fois qu'elles ont dit le peu de choses qu'elles avaient à se dire.

Pas plus tard qu'avant-hier, l'agent technique d'un collège public a été commissionné pour venir m'apporter des dossiers d'inscription pour les futurs 6ème. Je ne l'avais jamais vu jusqu'alors. J'ai dit bonjour, j'ai pris les dossiers, j'ai donné en échange les dossiers d'admission, non sans avoir dit au préalable : “tenez, de mon côté je vais vous donner les dossiers d'admission. Echange de bons procédés !” Notez que la première phrase n'était déjà pas obligatoire, j'aurais juste pu dire : “voilà pour vous.” Il aurait compris que ce n'était pas pour lui, puisque d'habitude il fait les jardins et répare les portes. Mais, particulièrement enjoué, sociable et loquace, j'ai même ajouté ce “Echange de bons procédés !”, le gratifiant ainsi d'un magnifique sens figuré sans doute largement superflu, mais résolument orienté vers une certaine forme d'humanisme et de souci de convivialité dans les rapports avec cette multitude de gens qui jalonnent notre vie professionnelle. Pour ma part, je m'en serais tenu là, non sans ajouter un “au revoir” aimable, simple et circonstancié. Mais ce brave homme en salopette, lui, ne l'entendait pas de cette oreille : “quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?”
Etait-ce le malaise d'une personne joviale de tempérament, qui a trouvé la conversation trop expéditive ?
Etait-ce de la gratitude du col bleu envers le col blanc qui, pour une fois peut-être, ne le regarde pas d'un air condescendant et ne le reçoit pas comme un chien dans un jeu de quilles ?
Peu importe. L'affirmation, la question, on ne sait pas trop, est bien là, et appelle une réponse. La "pression sociale météorologique" se fait jour brusquement, inévitable, et tout refus d'y céder vous ferait instantanément passer pour un mufle.

Imaginons un instant :

- Quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?
- ***Tourne les talons et s'en va***

- Quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?
- Au revoir !

- Quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?
- Oui, c'est ça. Au revoir.

- Quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?
- Ah non, hein ! Pas le coup du mauvais temps !

Cherchez autant que vous voudrez : impossible d'y couper.
Même abonder très brièvement dans son sens pourrait être perçu comme une insulte :

- Quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?
- Oui, ça c'est sûr. Allez, au revoir.

Non, rien à faire, pour être vraiment bienséant, vous n'avez pas d'autre choix que d'y aller de votre petite surenchère. Quelques exemples :

- Quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?
- Oui, espérons que ça ne va pas durer, car les vacances arrivent à grands pas !

- Quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?
- Ah m'en parlez pas, et dire qu'on n'a presque pas eu d'hiver !

- Quel temps pourri, quand même, hein, pour un mois de juin !?
- Oui. En même temps, avec cet hiver sans pluie, les jardins en avaient bien besoin !

Et le pire, c'est que dans presque tous les cas, malgré votre propre surenchère, là où vous pourriez craindre qu'une conversation endiablée sur la météo ne s'engage, l'interlocuteur ne va pas au-delà. Satisfait de votre réponse qu'il n'a écouté que d'une oreille distraite, il est déjà sur le seuil de la porte et conclut lui-même la conversation d'un au revoir.
En résumé, il vous a parlé du temps, mais il s'en fout autant que vous. Cette vérité s'est d'ailleurs traduite dans des expressions de la vie courante connues de tous, telles que : “parler de la pluie et du beau temps” qui signifie en gros “parler pour ne rien dire” ou “parler de choses sans aucun intérêt”.
Les méandres des relations sociales sont décidément bien complexes.

Pourtant, il semblerait que la météo soit une vraie préoccupation pour nos amis les humains, et en particulier pour nos compatriotes. C'est en tout cas ce qu'a dit Patrice Bertin, un chroniqueur de France Info dont j'apprécie souvent les interventions pour leur ironie grinçante. C'était un soir de février, à 19 h 55, lorsqu'enfin l'Hiver tant attendu s'est montré en Europe. Bertin s'est appuyé, dans son intervention, sur les travaux d'un “historien du climat” ("oui oui, ça existe !" a-t-il même précisé). Je le cite de mémoire : “il semble que ne jamais être content de la météo soit une exception française, tandis que les étrangers supportent les caprices de la météo sans broncher. Les anglais sont flegmatiques, les allemands pragmatiques, les italiens résignés, les espagnols blasés, les belges sont belges, mais les français sont des râleurs. L'hiver, ils souffrent d'un froid polaire, l'été de la canicule, et n'ont pas de terme assez fort pour qualifier leurs maux. Il est vrai que nos chers médias les y aident bien aussi, à grands renforts de termes catastrophistes.”

Cette chronique commence à 19 h 55 et se termine à 20 h 00. A 20 h 00, bien sûr, c'est le Journal.
Et ce soir-là, premier titre du Journal : “la vague de froid historique n'en finit pas de s'éterniser sur la France. Ce soir, le cap historique des 200 000 mégawatt heure de consommation électrique a été à nouveau franchi. 3 nouvelles personnes sont mortes de froid, tandis qu'à l'étranger le bilan du froid sibérien s'alourdit, particulièrement en Europe de l'Est : 47 morts en Pologne, et déjà 134 en Ukraine. En Italie, on atteint allègrement la température de -20 degrés dans la région de l'Aquila, déjà dévastée en 2009 par un tremblement de terre, et où des témoins affirment avoir vu des loups affamés errer dans les rues hier soir.” ... et là encore, je cite de mémoire et sans nulle exagération.

Putain, ça c'est ce qu'on appelle de la cohérence dans la ligne éditoriale.

draleuq, 20h43 :: :: :: [0 sarcasme grinçant]